Luchino VISCONTI (1906 / 1976)

Le fils du duc de Modrone…

Luchino ViscontiLuchino Visconti (1919)

Luchino Visconti voit le jour à Milan, le 3 novembre 1906. Quatrième des sept enfants de Giuseppe Visconti, impresario de théâtre et fils du duc de Modrone, il descend d'une lignée de propriétaires terriens qui doivent leur titre à Napoléon. Entre les 13ème et le 15ème siècles, des Visconti de la même branche règnèrent sur Milan et leur ancêtre Desiderius fut même, prétendent certains historiens, le beau-père de Charlemagne ! De ces ascendances notre homme héritera du titre de comte. Le 10 novembre 1900, Giuseppe épouse Carla Erba, une fort jolie femme, héritière pour moitié d'une florissante entreprise familiale de produits pharmaceutiques.

Dès sa septième année, le petit Luchino assiste aux représentations d'oeuvres théâtrales et lyriques données, montées (et parfois écrites) par son père dans le Palazzo Visconti familial. Son éducation placée sous l'autorité maternelle, il étudie la musique dès l'âge de 10 ans et donne précocement un premier récital de violoncelle (1919).

En 1921, ses parents se séparent et se livrent maintes batailles juridiques pour le partage de la fortune et des biens. Les enfants sont alors ballotés entre deux foyers. Luchino complète ses études à Genève, tourmenté par cette adolescence opulente et guerrière à la fois. Il multiplie les fugues, attitude rebelle qui pousse son père à l'enrégimenter dans l'école de cavalerie de Pinerolo. Libéré, il en conserve l'amour des chevaux et ne tarde pas à se constituer une écurie de course qu'il entretiendra juqu'à l'avènement du Second Conflit Mondial. Il ne délaisse pas pour autant les activités artistiques et dessine alors ses premiers décors de théâtre (1928/1930). Côté coeur, on le dit alors fiancé à la comtesse autrichienne Irma Windisch-Graetz.

En 1935, le trentenaire qu'il est devenu quitte l'Italie fasciste et s'installe à Paris. Enthousiasmé par la vision du film «La vie est à nous» (chronologie laissant peu de crédit à l'affirmation qu'il aurait été stagiaire sur «Toni»), il finit par rencontrer Jean Renoir sur un champ de courses par l'intermédiaire de Coco Chanel. Intégré dans l'équipe du cinéaste, il en devient le 3ème assistant sur «Une partie de campagne» (dont il dessine également les costumes, le tout sans être crédité) et joue un rôle mineur dans la préparation des «Bas-fonds» sans participer au tournage (les légendes ont la vie dure !).

En 1937, il effectue un court séjour à Hollywood dont il revient déçu. Quelques mois plus tard, il fournit à Renoir l'adaptation cinématographique de la pièce de Victorien Sardou, «La Tosca» dont le tournage sera interrompu par la guerre avant d'être repris par Carl Koch (1940).

En juin 1941, les événements politiques et militaires l'ayant obligé à rentrer au pays, il publie dans la revue "Cinema", sous le titre «Les cadavres au cimetière», un violent pamphlet contre l'industrie du septième art alors contrôlée par le pouvoir mussolinien. Parallèllement il prépare l'adaptation du roman de Giovanni Verga, «L'amante di Gramigna», dont on ne sera pas surpris d'apprendre que sa réalisation sera rejetée par le comité de censure.

Il parvient néanmoins à réaliser un premier film, «Ossessione» (1942), deuxième version du roman de James Cain, «Le facteur sonne toujours deux fois», dont la sortie provoque des réactions pudibondes à l'heure où les valeurs montantes sont celles de la famille et de la patrie, bien éloignées des préoccupations du couple de ses amants diaboliques. Tandis que les censeurs aiguisent leux faux, Visconti et ses amis de la revue "Cinema", qui l'ont suivi sur ce projet, en appellent à Mussolini et l'oeuvre s'en sort avec quelques entailles mineures. Après la chute du Duce, toutes les copies en seront détruites for une que l'auteur a pris la précaution de mettre à l'abri. Il ne pourra toutefois échapper à une arrestation menée par les derniers partisans de l'ordre descendant. Arrêté et remis aux autorités allemandes, il ne devra son salut qu'à l'avancée des troupes alliées…

Le néo-réalisme…

Luchino Viscontiune élégance noble…

A l'heure des téléphones blancs, Luchino Visconti montre les laissés pour compte de la société. "En visionnant les rusche d'Ossessione, je vis pour la première fois un genre de cinéma que j'appellerais néo-réalisme", déclare le monteur Mario Serandrei. La guerre achevée dans le sang que l'on sait, Luchino Visconti supervise un film de montage sur le combat des partisans péninsulaires, tournant lui-même les plans de l'éxécution des fascistes Pietro Caruso et et Pietro Koch.

Sympathisant communiste malgré ses nobles origines, il est alors commandité par le parti pour un documentaire sur les classes laborieuses siciliennes. Sur place, le metteur en scène entrevoit la possibilité de tourner une trilogie romancée dont seul le premier opus verra le jour. Associant les pêcheurs de la petite cité d'Aci Trezza qu'il transforme en acteurs, il tourne le film qui sera la moins controversé de son oeuvre, «La terre tremble» (1948, prix international de la Mostra de Venise), entouré de jeunes collaborateurs aux dents longues, Francesco Rosi et Franco Zeffirelli. Avec ce drame politique et social, dont la dureté est équilibrée par la beauté des prises de vue, il fait oeuvre d'auteur à part entière en revisitant le sujet du roman de Giovanni Verga, «I malavoglia». D'une durée de près de trois heures, sans vedette, l'ouvrage n'en demeure pas moins davantage digestif que la plupart des bandes qui lui furent contemporaines… "et je ne veux citer personne" comme disait quelqu'un !

«Bellissima» (1952), comédie satirique bénéficiant de l'exubérance d'Anna Magnani (qui dut renoncer à «Ossessione» pour cause de proche maternité), est une forme de retour à la terre des illusions dont se bercent les prolétaires qui ne rêvent que de ressembler aux bourgois qu'ils exècrent. Tenant son propre rôle sous son nom véritable dans une histoire par ailleurs imaginaire, le réalisateur Alessandro Blasetti est en quête d'une gamine des quartiers populaires de Rome pour être la vedette de son prochain film. Maddalena Cicconi, femme du peuple, entrevoit pour sa fille le moyen d'échapper à son destin de misère (après tout, c'est bien arrivé à Sophia Loren !). Elle finira par entrevoir la vanité de ce fol espoir, une occasion pour l'auteur de briser le miroir aux alouettes libérales.

Parenthèse esthétique dans la première époque de l'oeuvre de Visconti, «Nuits blanches» (1957, Lion d'Argent à la Mostra de Venise) prend la forme d'un exercice de style, baigné dans le romantisme de la nouvelle de Dostoievsky dont est tiré le sujet. Que peut l'amour pur de Mario face à l'imaginaire de l'innocente Natalia au coeur “cristallisé” (au sens où l'entendait Stendahl) par le souvenir d'une ombre incertaine qui l'emportera finalement d'un simple claquement de doigt ? Il y a du Cocteau dans ce conte d'amour fataliste…

De retour dans l'univers des petites gens et de leurs jours difficiles, Luchino Visconti trace, avec «Rocco et ses frères» (1960, prix spécial du jury à la Mostra de Venise), le portrait d'une famille dont les quatre aînés s'apprêtent à prendre leur avenir en mains. L'aîné (Spiros Focas) va se marier, le cadet (Renato Salvatori) espère une gloire pugilistique qu'il n'aura pas les moyens de s'offrir et finira dans une sombre déchéance, le troisième (Alain Delon), agneau dans un monde de loups, se prépare des lendemains qui déchantent, le 4ème (Max Cartier), au nom d'un réalisme individuel finira par dénoncer le cadet à la police, le tout sous les yeux du cinquième (Rocco Vidolazzi), benjamin entrant dans une adolescence qui s'annonce solitaire. En 180 minutes bien courtes, le réalisateur s'attache tour à tour à ses cinq héros sans en privilégier aucun, comme s'il hésitait sur le tournant que lui même doit prendre…

Les oeuvres flamboyantes…

Luchino ViscontiLuchino Visconti et Burt Lancaster (1963)

Dès 1954, avec «Senso», Luchino Visconti braque ses caméras sur la haute aristocratie de la péninsule à l'époque de l'unification l'italienne par l'annexion des petits royaumes et autres duchés qui l'entourent. Les personnages principaux du roman original de Camillo Boïto, silhouettes stendhaliennes empêtrées dans leurs petites affaires personnelles, se détournent du flot de l'Histoire qui les emportera dans son tsunami révolutionnaire. Oeuvre monumentale par ses reconstitutions historiques, baignée de couleurs chaudes, elle débute par une scène d'opéra, un art qui est alors, comme nous le verrons, au centre des intérêts du metteur en scène. Menée par une Alida Valli qui n'est pas sans rappeler la Maria Casarès/Sanseverina de «La chartreuse de Parme», l'oeuvre fut pourtant mal reçue à sa sortie - on lui reprochait notamment de desservir l'institution militaire - et il faudra que le temps fasse son oeuvre pour justice lui soit rendue.

Classes dirigeantes en pleine dégénérescence, tel sera dès lors le sujet principal des “oeuvres flamboyantes” de Luchino Visconti qui, noble de naissance ne l'oublions pas, ne filmera plus les gens de basse condition. «Le Guépard» en est la plus vibrante illustration, qui décrit la décomposition de l'aristocratie sicilienne face aux assauts des Chemises Rouges garibaldiennes (sous l'une desquelles on peut reconnaître le jeune Mario Girotti, futur Terence Hill). Le prince Fabrizio Di Salina (magnifique Burt Lancaster sous les traits duquel beaucoup veulent voir Visconti), héros né sous la plume du romancier Tomadi di Lampedusa, voit se désagréger sous ses yeux un monde dont il est l'un des derniers rejetons, pour laisser place, comme en France, à une bourgeoisie triomphante. Le mariage de Tancrède et Angela, fille du riche propriétaire Don Calogero, n'est plus considéré comme une mésalliance mais résonne comme un passage d'un témoin qui ne reviendra jamais dans les mains de son propriétaire ancestral. Présenté au Festival de Cannes en mai 1963, le film décroche la palme d'or.

Moins d'envolées lyriques dans «Vaghe Stelle dell'orsa» (1965) ou «L'étranger» (1966) d'après Camus, dissolutions familiale pour l'un, personnelle pour l'autre, titres dominés par l'ombre de la Mort qui plane désormais sur tous les travaux du maître. Avec «Les damnés» (1968) – en italien "La chute des dieux" – , ce sont les mots de déchéance et de décomposition qu'il faut employer. Ces dieux-là portent des chemises brunes et vont régner une douzaine d'années en Germanie… et bien au-delà. De l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler à la "Nuit des longs couteaux", la bourgeoisie elle-même tombe en poussière sous les caméras intrusives habilement guidées par l'éternel chef opérateur Armando Nannuzzi. Chronique familiale aux relents pestilentiels, elle se veut le reflet d'une violence encore proche au sujet de laquelle l'auteur ressent le besoin de s'expliquer.

La mort, encore elle, s'abat sur la cité des Doges, unique porte de sortie qui emportera le musicien Gustav von Aschenbach, lequel ne peut se résoudre à concrétiser son désir le plus fort. Avec un titre pareil «Mort à Venise» ne pouvait qu'encourager les organisateurs du festival concurrent de la Croisette à lui accorder le Prix du 25ème anniversaire, avec élargissement à l'ensemble de l'oeuvre de son géniteur !

La famille est souvent au centre, sinon à l'origine, de la plupart des drames viscontiens. Celle que compose les locataires entourant le professeur – personnage à nouveau incarné par Burt Lancaster et qui entretient de nombreux points commun avec le prince du «Guépard» – en est une artificielle dont les liens de parenté sont ceux d'une morale désordonnée déchaînant «Violence et passion» sous les yeux d'un intellectuel qui ne l'imagine qu'au travers les tableaux qu'il collectionne, des "conversation pieces" des maîtres néerlandais et britanniques.

Au terme d'une oeuvre généralement pessimiste, y-a-il une place pour l'innocence ? Où la trouve-t'on dans le dernier film de Visconti, «L'innocente» (1976), si ce n'est dans l'âme de ce bébé dont la mort est destinée à laver l'honneur et la blessure d'orgueil d'un grand bourgeois trompé par son épouse délaissée ? Il n'y a pas d'avenir possible pour les innocents chez Visconti, pas même celui de Rocco qui nous apparaît bien compromis…

Les mise en scène théâtrales et lyriques…

Luchino ViscontiLuchino Visconti et Maria Callas (1956)

1945. A peine libéré par les nouvelles armées d'occupation, Luchino Viscont monte en trois jours la pièce de Jean Cocteau, «Les parents terribles», qui, malgré son inexpérience, rencontre un immense succès. En fin d'année, il forme, avec les comédiens Rina Morelli et Paolo Stoppa une association qui, sous divers intitulés, étendra ses activités sur deux décennies. Citons à leur actif «Antigone» d'Anouilh , «Huis-Clos» de Sartre (1945), «Le mariage de Figaro» de Beaumarchais (1946),… mises en scène par Luchino. Seul, ce dernier fonde la Compania Italiana di Prosa qui produit «Crime et châtiment» (1946), «Comme il vous plaira» de Shakespeare" (1948), etc.

Dissoute pour des raisons budgétaires, la société renaît en 1951 sous le nom pompeux des Amici del Teatro, toujours avec Rina Morelli et Paolo Stoppa, et produit «Un tramway nommé désir» de Tennessee Williams (1949), puis «Mort d'un commis voyageur» d'Arthur Miller (1951). En 1952, la voici rebaptisée Stabile di Roma avant de donner «La locandiera» de Goldoni et «Les trois soeurs» de Tchekov (1952). A la même époque, Visconti est contacté par la Scala de Milan pour des projets lyriques qui n'aboutiront pas.

Nous l'avons écrit, l'enfance de Luchino trempa dans la musique. Tout jeune, il assistait depuis la loge ancestrale des Visconti aux spectacles de la Scala dont un de ses oncles siégeait au conseil d'Administration. En 1949, il assiste à une représentation de «Parsifal» à l'Opéra de Rome et se montre subjugué par l'interprétation de Maria Callas. En décembre 1954, il entame avec la cantatrice une collaboration fructueuse : «La vestale» (1954), «Le somnambule» (1955), «Anne Boleyn» (1958), etc. En 1961, refusant toute contrainte, le metteur en scène rompt ses relations avec la capitale lombarde et c'est à Paris qu'il présente «Dommage qu'elle soit une putain» avec Alain Delon et Romy Schneider. A terme, le septième art paraît, au moins à titre quantitatif, la 3ème roue de la charrette viscontienne…

En 1969, Visconti préside le jury du 22ème Festival de cannes qui attibuera sa palme d'or au film de Lindsay Anderson, «If».

En 1972, les prises de vues de «Ludwig» à peine mises en boîte, le réalisateur est frappé par une thrombose qui l'obligera à passer le reste de ces jours dans un fauteuil roulant, le poussant à renoncer définitivement à son projet d'adapter «La recherche du temps perdu» de Proust. Il se tournera alors vers «Gruppo di famiglia in un interno» qui, comme le suggère le titre original, se déroule en un lieu clos.

Homosexuel, l'homme ne cacha pas ses relations avec l'acteur Helmut Berger, rencontré en 1965 et qui l'accompagnera plus ou moins fidèlement (ce qui veut toujours dire moins) jusqu'à sa mort, survenue le 17 mars 1976 à Rome. Cette année-là, le Festival de Cannes projeta à titre posthume la dernière oeuvre de celui qu'elle avait honoré de son vivant, «L'innocente».

Documents…

Sources : «Visconti» de Marianne Schneider, éditions Acte-Sud (2009, aimablement offert par Donatienne), «Anthologie du Cinéma : Luchino Visconti» par Jean Cabourg, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Silence ! On détourne…"

Citation :

"C'est vrai que j'aime raconter des tragédies. J'aime les récits où les rapports s'exaspèrent à un point tel que cela ne peut préluder à rien d'autre."

Luchino Visconti
Christian Grenier (décembre 2016)
Sur «Senso»

"Au départ, ce devait être un film historique. Je voulais même l'intituler "Custoza" du nom d'une grande défaite italienne. Mais un cri d'indignation s'éleva : la Lux, le ministère, la censure…

Je voulais tracer un tableau d'ensemble de l'histoire italienne sur lequel devait se détacher l'histoire personnelle de la comtesse Serpieri, qui n'était au fond que la représentante d'une certaine classe.

Ce qui m'intéressait, c'était de raconter l'histoire d'une guerre erronée, menée par une seule classe, qui fut un désastre."

«Leggere Visconti», éd. Pavia, 1976

Sur «Le guépard»

"On peut considérer la réalité de ce moment historique de trois manières  : du point de vue du prince, du point de vue de la force vitale qui en est à l'origine, et du juste milieu.

Tomasi voit l'histoire exclusivement du point de vue du prince et il ne se préoccupe pas de la réalité individuelle des autres.

J'espère au contraire rester dans un juste milieu. Je montrerai, avec la facilité qui m'est consentie par le langage de l'image, non seulement le splendide crépuscule du prince, mais aussi le ferment de vie qui bouillonne dans la collectivité."

"L'ultimo Visconti", Contanzo Constantini, 1976

Sur «Les damnés»

"Je ne crois pas à la mystique nazie. Je ne raconte des histoires sordides que parce que ces gens-là étaients sordides.

Il y avait une bande de porcs qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur groin."

Luchino Visconti

Un interview de Lina Coletti…

"Vous me demandez pourquoi je fais plus de films strictement poltiques…

Je vous réponds que c'est très simple : les films se font avec des sous, les sous sont mis par les producteurs et les producteurs ne sont pas des ascètes qui se posent des questions sur l'injustice sociale.

Ce sont des affairistes !

Luchino Visconti, 1974

Ed.8.1.2 : 19-12-2016