Léon POIRIER (1884 / 1968)

… à la recherche d'autre chose

Léon Poirier

Léon Poirier, l'un des réalisateurs les plus originaux du cinéma français d'avant-guerre, homme d'action et de réflexion, a toujours marqué son intérêt pour les Terres Lointaines. L'Afrique Noire et L'Asie l'on tour à tour accaparé. Il sut fixer, d'une caméra indiscrète, l'âme des ces continents méconnus au travers de longs-métrages plus ou moins documentaires: «La croisière noire», «Brazza ou l'épopée du Congo»

Mais ce furent les âmes humaines qui constituèrent davantage la quête de son oeuvre avant, sur la fin de sa vie, qu'il ne parte à la recherche de la sienne propre…

Christian Grenier

Le théâtre…

Léon PoirierLéon Poirier

Né à Paris, le 25-8-1884, neveu du peintre Berthe Morisot, Léon Poirier n'a que cinq ans au décès de sa mère. Son père étant parti pour l'Océanie, Léon et son frère Charles sont confiés à la garde de leur grand-mère maternelle.

Adolescent, le futur réalisateur écrit une pièce en vers qu'il a le culot de présenter à l'administration de la Comédie Française. Son projet rejeté, il entame des études de droit avec l'ambition de devenir avocat. Pas encore stable dans ces choix, le jeune homme envisage un temps, avec sa fiancée Suzanne, de s'installer aux “colonies”. Mais la proposition d'Alphonse Franck, directeur du Théâtre du Gymnase à qui il a confié un manuscrit, de le prendre comme secrétaire général le pousse à abandonner ce rêve d'adolescent attardé.

A peine prend-il ses fonctions que Léon a la douleur de perdre son épouse Suzanne, huit mois après leur mariage. Le 2 décembre 1908, il se remarie avec une jeune fille d'origines francaise et portoricaine, Jeanne.

Pour la saison estivale de 1910, libre de ses choix, Léon co-produit la pièce belge de Forzon et Wicheler, «Le mariage de Mademoiselle Beulemans», présentée au Théâtre de la Renaissance. La comédie boulevardière surprend par l'originalité de ses interprètes, une troupe belge à laquelle on a adjoint de jeunes acteurs prometteurs : Hélène DieudonnéHélène Dieudonné et Jules BerryJules Berry.

En 1911, Léon Poirier crée et prend et la direction de la Comédie des Champs Elysées / Théâtre Léon Poirier, attenant au Théâtre des Champs Elysées. Il présente une revue animée par MistinguettMistinguett, «En douce», mais ne peut éviter la faillite (1912).

Quelques mois auparavant, il fut grièvement brûlé au visage par des vapeurs d'essence émanant de son automobile.

Le cinéma muet…

Léon Poirier«Verdun, visions d'histoire» (1929)

Au début de l'année 1914, le producteur cinématographique Léon GaumontLéon Gaumont lui propose de réaliser des films. Sans activité, Léon accepte. Il met ainsi en scène ses premières bandes, se faisant enfin remarquer avec «Monsieur Charlemagne». Il entame l'écriture d'un film à épisode «Le trèfle d'argent», lorsque la guerre éclate. Non mobilisable à cause de la faiblesse de ses poumons, il décide de s'engager volotairement et, versé dans les services de transports militaires, va traverser ces années redoutables en observant, horrifié, le crime du Premier Carnage Mondial. Il est démobilisé en janvier 1919 avec le grade de lieutenant.

Léon Gaumont lui confie alors la réorganisation de ses studios. Ce qui ne l'empêche pas de réaliser quelques grandes oeuvres: «Le penseur» (1920), histoire d'un homme dont le pouvoir de lire dans l'esprit de ses contemporains lui fait découvrir l'hypocrisie de la société, «Jocelyn» (1922, photo de tournage), drame "romantico-religieux" adapté du poème d'Alphonse de Lamartine, «L' affaire du courrier de Lyon» (1923) narrant l'histoire d'une célèbre affaire policière et juridique en pleine époque révolutionaire, «La Brière» (1924) d'après un roman d'Alphonse de Chateaubriant (ne pas confondre avec Chateaubriand). La plupart du temps, le rôle féminin de ces films est confié à une actrice inconnue par ailleurs, Laurence Myrga, ambulancière pendant la guerre, avec laquelle le maître entretient vraisemblablement une liaison amoureuse.

En 1926, perturbé par sa situation personnelle et familiale, en pleine réflexion mystico-philosophique, Léon Poirier est contacté par Georges-Marie Haardt, ice-président du conseil d'administration de la Société Anonyme André Citroën. Haardt lui propose d'être le “cinégraphiste” de sa prochaîne expédition, une traversée de l'Afrique en autochenilles dont le but annoncé est de reconnaître le tracé d'une future voie transafricaine. Après une longue réflexion, Léon, se séparant de son épouse et autre dame de coeur, part en Afrique à la recherche de son "Puits de Jacob"…

«La croisière noire» est projetée sur les écrans français le 2-3-1926 à l'Opéra de Paris. Bien que de nombreuses séquences soient "mises en scène", voire répétées, le film est définitivement devenu le document historique de cette expédition ethno-industrielle qui relia Colomb-Béchar à Madagascar. Elle amène richesse et gloire au cinéaste.

Souffrant de ne pas avoir d'enfants, le couple Poirier s'entoure souvent de ceux des autres, participant à la création d'un orphelinat pour lequel il cède l'une de ses propriétés.

En 1927, Léon Poirier tente d'exorciser les souvenirs de l'Holocauste de 1914/1918 en réalisant «Verdun, visions d'Histoire», une oeuvre si réaliste que plusieurs de ses images furent abusivement présentées comme des photographies des combats de l'époque. Le film fut repris en 1932, dans une version sonore, «Verdun, souvenirs d'Histoire» pour laquelle Paul Amiot remplaça Albert PréjeanAlbert Préjean : il s'agit bien d'un nouveau film, avec les séquences de fiction recommencées, et non pas de la sonorisation de la version précedente.

Le cinéma sonore…

Léon Poirier«Autopolis» (1934)

En 1930, les Poirier partent pour Madagascar, d'où ils ramènent «Caïn, aventure des mers exotiques», une oeuvre philosophique sur le repentir. Mais le cinéma sonore a envahi la France. Le distributeur fait rajouter des séquences parlantes. L'oeuvre, jugée trop intellectuelle, est mal accueillie.

Léon Poirier, encouragé par son épouse, prépare une biographie filmée du Père Foucauld, dont il fit la “rencontre intellectuelle” lors de son périple africain. En attendant, Georges-Marie Haardt lui demande de prendre part à sa nouvelle aventure, un raid reliant Beyrouth à Pékin, commandité par Bernard Natan. Inquiet de l'état de ses poumons, Léon décline l'offre. Trois semaines après la réussite de l'expédition, l'explorateur, atteint des mêmes faiblesse que Poirier, meurt à Hong Kong des suites d'une grippe. Léon ne regretta pas de ne pas avoir été du voyage de «La croisière jaune» (1930/1932), dont il participa cependant au montage (1934), au grand détriment du réalisateur André Sauvage, dépossédé de son travail à la suite du rachat du film par André Citroën. Cette même année, il tourne un court métrage documentaire sur les usines de montage de la Traction Avant, «Autopolis», au titre calqué sur le «Metropolis» de Fritz Lang; considéré comme perdu, le fruit de ce travail vient d'être récemment retrouvé (2011).

Avec l'aide de Marcel Michelin, fils de l'industriel André Michelin, Léon Poirier peut réaliser l'oeuvre de sa vie. En octobre 1935, il s'embarque sur le "Ville d'Alger" pour rejoindre l'Afrique et le Sahara où Charles de Foucauld fut tué. Jeanne est du voyage... «L'appel du silence», avec Jean Yonnel dans le rôle de l'ermite de Tamanrasset, sort sur les écrans français en 1936 et connait un succès mondial.

En 1937, «Soeurs d'armes» ne connaît pas le même sort. Le public, lassé de la Première Guerre Mondiale, veut ignorer la Seconde qui avance à grands pas.

En 1939, Léon Poirier présente son dernier film “colonial”, «Brazza ou l'épopée du Congo», produit avec l'assentiment du Ministère des Colonies. Pendant la guerre, il écrit et réalise «Jeannou», avec Michèle Alfa et le fidèle Thomy BourdelleThomy Bourdelle. Sa dernière réalisation, «La route inconnue» (1948), le ramène sur les traces du Père Foucauld.

Jeanne et Leon se retirent dans leur propriété d'Urval, petit village de Dordogne dont Léon deviendra le maire. La fidèle Jeanne, qui le suivait partout où c'était possible, décède en 1956. Léon la rejoint en 1968. Les voici partis tous les deux «à la recherche d'autre chose»

Documents…

Sources :

Pour le reste, documents personnels, quelques images glânées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le cinéma peut se contenter d'un trompe-l'oeil… Mais je ne peux me satisfaire d'un trompe-l'âme."

Léon Poirier
Christian Grenier (mai 2005)
Ed.7.2.1 : 28-10-2015