CHRISTIAN-JAQUE (1904 / 1994)

… un talent par trop galvaudé

Christian-Jaque

Au terme d'une carrière de plus de cinquante ans, Christian-Jaque est assurément une personnalité incontournable du cinéma français.

Réalisateur de films mémorables («Les disparus de Saint-Agil», «L'assassinat du Père-Noël», «Boule de Suif»), il eut l'avantage, dans les années cinquante, de partager la vie de la coqueluche blonde Martine Carol.

Les cinéphiles en profitèrent moins, qui regrettèrent l'orientation alors donnée à sa carrière et ne retrouvèrent que trop rarement le talent dont il était assurément doué («Si tous les gars du monde»,…). Mais il est probable que, dans cette affaire comme dans beaucoup d'autres, les producteurs ont tiré quelques ficelles dont nous n'avons pas eu connaissance du moindre bout.

Quant à moi, me reste éternellement en tête cette réplique d'Honorin/Fernandel dans «François Premier» : "Ah! Que je n'aime pas cà… Que je n'aime pas çà !"

Christian Grenier

Les débuts…

Christian-JaqueChristian-Jaque

Christian Maudet est né à Paris, le 4 septembre 1904.

Dès 1924, après avoir suivi des études d'architecture à l'école des Arts Décoratifs de Paris, il commence à flirter avec le cinéma en concevant des affiches pour la compagnie américaine First National. Accompagné dans ce travail par un ami qui devait bientôt disparaître, les deux hommes signaient leurs productions de leurs prénoms respectifs: Christian-Jacques.

Journaliste pour la revue Cinegraph en 1926, il exerce, entre 1928 et 1930, l'honorable profession de décorateur de cinéma. Dans ce domaine, il collabore à huit reprises avec le réalisateur André HugonAndré Hugon («La croix du sud», etc.), et apparaît même au générique de «Au bonheur des dames» (1929), réalisé par Julien Duvivier d'après l' oeuvre d'Emile Zola.

En 1932, Christian-Jaque débute dans la réalisation avec une comédie se déroulant dans le monde des courses automobiles, «Le bidon d'or», oeuvrette aujourd'hui totalement oubliée. Après une série de courts et de moyens métrages de la même veine, «Monsieur Personne», comédie policière dans la lignée des gentlemen-cambrioleurs remarquablement interprétée par Jules Berry, fait enfin remarquer le jeune réalisateur.

En 1936, notre homme rencontre un jeune premier comique en pleine ascension vers la gloire, Fernandel. Après un premier succès public, «Un de la légion», les deux hommes vont tourner ensemble à six reprises. Le sommet de cette collaboration demeure sans conteste le fameux «François Premier» (1938), dans lequel notre fantaisiste national, muni d'un dictionnaire, remonte le temps et prédit “l'avenir” aux personnalités de la Renaissance française. Toujours hilarant, quelques soixante années plus tard!

En 1938, la carrière de Christian-Jaque semble prendre un tournant décisif. Son dernier film, «Les disparus de Saint-Agil», loin des loufoqueries précédentes, est une comédie dramatique de bon aloi, se déroulant dans un orphelinat, et dont le sujet emprunte quelque chose au proverbe "l'habit ne fait pas le moine". Erich von StroheimEric von Stroheim, inquiétant à souhait, y personnifie un coupable sur mesure !

Le ton s' aggrave en 1939, avec «L' enfer des anges». Est-ce l'approche de la guerre?

Les ambitions…

Christian-Jaque«Boule-de-Suif» (1945)

Dès que les affaires reprennent, Christian-Jaque confirme le changement de cap. «L'assassinat du Père -Noël», avec Harry Baur et Robert Le ViganRobert Le Vigan, et «La symphonie fantastique», biographie d'Hector Berlioz, ici incarné par Jean-Louis Barrault. Ces deux derniers films, comme tant d'autres en cette sombre période, sont produits par la compagnie allemande Continental, à travers laquelle le régime nazi, tout en permettant la reprise de la production française, en contrôle sa distribution.

Avec «Carmen» (1943), dont les protagonistes sont Viviane Romance et Jean Marais, Christian-Jaque aborde les oeuvres classiques, par une réalisation sans surprise. A partir du film suivant, «Voyage sans espoir», et jusqu' à la fin de sa carrière, le réalisateur participera désormais à l'élaboration du scénario de ses films.

Christian-Jaque termine la guerre en combattant l'occupant dans les Forces Françaises de l'Intérieur.

C'est par un chef-d'œuvre qu'il reprend sa place derrière la caméra. «Boule-de-Suif» (1945), véritable pamphlet contre l'intolérance, critique du rapport des classes, donne à Micheline Presle une nouvelle occasion de montrer son talent, tandis que Jean-Louis Barrault personnifie avec beaucoup de sincérité le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant, dans «D' homme à hommes» (1948). «Un revenant» (1946, avec Louis Jouvet confirme le talent dont on crédite désormais le metteur en scène.

Définitivement, Christian-Jaque semble être devenu un réalisateur plein de talent et d'ambitions…

Le confort…

Christian-Jaque«Lucrèce Borgia» (1953)

… Ce que confirme «Fanfan la Tulipe», honoré du prix de la meilleure mise en scène au Festival de Cannes 1952 et de l'Ours d'Or au Festival de Berlin 1952.

Cette année là, Christian-Jaque réalise «Adorables créatures», pour lequel il met en scène Daniel Gélin et Martine CarolMartine Carol. Le réalisateur et l'actrice se marient le 15-7-1954. Le couple entame alors une série de films pseudo-historiques en couleurs, exploitant l'image de Martine : «Lucrèce Borgia» (1953), «Madame Du Barry» (1954), «Nana» (1955). Les cinéphiles n'y retrouvent pas leur compte.

Moins ambitieuse et pourtant plus heureuse fut leur dernière collaboration, «Nathalie» (1957). On les retrouvera encore au générique de «La Française et l'amour» (1960), mais le metteur-en-scène ne dirigera pas le sketche dans lequel figurera celle qui, entre-temps, sera devenue ex-épouse.

En attendant, le cinéaste nous rappela qu'il eût pu, en d'autres circonstances, tenir les promesses que les années quarante laissaient entrevoir : «Si tous les gars du monde» (1956) a la fraîcheur d'un documentaire et la force d'un drame social de grande qualité.

Hélas, ce devait être le chant du cygne. On peut s'amuser, à l'occasion de ses retrouvailles avec Fernandel, du duo que forme ce dernier et le comique italien Totò («La loi c'est la loi», 1958), où prendre un certain plaisir aux facéties d' une Brigitte Bardot parachutiste («Babette s'en va-t-en guerre», 1959). Mais il faut être bien indulgent pour accorder le moindre éloge aux oeuvres suivantes. Même la réunion inattendue de Brigitte Bardot et Claudia Cardinale dans une parodie de western («Les pétroleuses», 1971) est à oublier.

La télévision…

Christian-JaqueChristian-Jaque

Terminant sa carrière à la télévision, Christian-Jaque réalise en 1983 une série en 6 épisodes, «L'homme de Suez», biographie de Ferdinand de Lesseps incarné par Guy Marchand. Deux années plus tard, il récidive avec «La nouvelle malle des Indes», une aventure haute en couleurs. Enfin, il rend un dernier hommage à son collègue Marcel Carné dans un documentaire remarqué, «Carné, l'homme à la caméra» (tourné en 1979, sorti en 1985), avant de cesser ses activités. Le cinéma français lui rend hommage en lui décernant un César pour l'ensemble de sa carrière.

Christian-Jaque a été marié à 4 reprises. Outre Martine Carol, il eut pour épouse l'actrice Simone RenantSimone Renant (1940/1944), la comédienne Renée Faure (1947/1953), Laurence Christol (1961/?) et Denise Morlot, sa scripte et assistante sur plusieurs films (1992/1994). Certains lui attribuent comme première épouse l'actrice Christiane DelyneChristiane Delyne, qui fut son interprète fétiche au début des années trente («Le père Lampion», «Compartiment de dames seules», etc), tandis qu'un visiteur bien renseigné me communique également le nom de Germaine Spy (1931).

Christian-Jaque décède à Paris d'une crise cardiaque, le 8-7-1994.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"J’ai un style propre à chaque sujet, donc je n’ai pas de style et je m’en flatte."

Christian-Jaque
Christian Grenier (décembre 2005)
Ed.7.2.1 : 29-102015