Jean GREMILLON (1901 / 1959)

… Jean Grémillon, ou le malentendu cinématographique…

… Jean Grémillon, ou le malentendu cinématographique… Jean Grémillon

Le cinéma est-il un art ? Le cinéma est-il un spectacle ? Le cinéma est-il une industrie ? Eternel débat, mille fois ouvert, auquel il n'y a d'autre conclusion que la fameuse réplique du bidasse malicieux : Les trois, mon capitaine…

Du bout de ces trois branches, artistes, financiers et spectateurs se disputent le coeur de la bête : les oeuvres. C'est à qui arrachera le plus gros morceau. Il arrive parfois que tout ce petit monde se retrouve, comme sur un nuage, au centre de l'étoile. Disons-le tout de suite, ce fut rarement le cas pour les films de Jean Grémillon.

Ne le qualifions pas de cinéaste maudit : Jean Vigo, mètre étalon de l'espèce, s'est définitivement attribué le qualificatif, même s'il en porta moins longtemps la couronne. Pourtant, cet homme que tous les critiques s'accordent à reconnaître comme l'un des plus grands cinéastes français du 20eme siècle parvint rarement à recentrer les trois branches.

Certains ont parlé de complot, de cabale, là où il n'y eut peut-être qu'incompréhension. Et si ce n'était simplement qu'un malentendu ? L'éternel malentendu sur la raison d'être du cinéma…

Christian Grenier

Biographie…

Jean GrémillonJean Grémillon

Jean Grémillon est né à Bayeux (rue Bellefontaine pour être précis), en Normandie, le 3 octobre 1901. Fils d'un cheminot (son père travaillait pour la Compagnie des Chemins de Fer de l'Ouest), il passe l'essentiel de son enfance en Bretagne. Après l'école communale de Saint-Lô (Manche), il rejoint l'École des Cordeliers de Dinan (1915), puis le lycée de Brest pour y suivre des études que l'on qualifie curieusement de secondaires.

Précoce, il bénéficie d'une dispense lui permettant de présenter, et d'obtenir dès l'âge de 15 ans, la première partie du baccalauréat.

Attiré par la musique, après un séjour au Havre (une fugue selon certains biographes), il entre à la Schola Cantorum (1920), institution privée parisienne dispensant diverses formations musicales, afin de parfaire sa maîtrise du violon. Élève de Vincent d'Indy, compagnon de Roger Désormière, il envisage sérieusement une carrière d'instrumentiste.

Appelé sous les drapeaux en 1923, il effectue son service militaire comme artilleur au Fort de Vincennes.

Libéré, il utilise ses talents de violoniste dans un cinéma pour accompagner la projection de films que l'on ne qualifait pas encore de muets… puisqu'ils l'étaient tous !

Sa collègue pianiste s'appelle Mme Georges Périnal, épouse de l'éponyme, un projectionniste qui étudie la technique cinématographique dans l'espoir de devenir opérateur.

Les documentaires…

Jean GrémillonJean Grémillon

En 1925, Georges Périnal et Jean Grémillon s'associent pour tourner un documentaire sur la ville de «Chartres». Produit par le Service d'Information documentaire par le Film, ce court-métrage, comme la plupart des suivants, est donc le fruit de la collaboration des deux hommes, le premier assurant les prises de vues dont le second effectue le montage.

Ainsi, entre 1923 et 1926, Jean Grémillon participe à la création d'une vingtaine de courts métrages documentaires avant de se tourner vers le cinéma de fiction. Citons-en quelques-uns: «Le revêtement des routes», «La fabrication du fil», «La fabrication du ciment artificiel», «Les parfums», «L'étirage des ampoules électriques», «L'éducation professionnelle des conducteurs de tramway», «La vie des travailleurs italiens en France»… Tout est dans les titres !

Au cours de ces pérégrinations, Jean Grémillon amasse une somme d'images dont il regroupe les plus originales dans ce que l'on qualifiera de film d'avant-garde, «Photogénie industrielle». Dans la lignée de ces oeuvres de “cinéma-pur” qui caractérisent la fin (et l'aboutissement) du cinéma muet, la bande est projetée au théâtre du Vieux-Colombier.

Il en sera de même pour «Tour au large», documentaire poétique sur la pêche en mer. A cette occasion, le réalisateur compose et enregistre une musique particulière pour laquelle on dispose, dans la cabine de projection, "un dispositif assez compliqué muni de ce que l'on appelait une bande pilote perforée, l'ensemble étant reliée à un Pleyel monté sur la scène" (Pierre Leprohon). Le dispositif ne servira qu'une seule fois !

De toutes ces bandes ne subsistent aujourd'hui que de rares photographies.

Les premiers longs métrages…

Jean Grémillon«Maldone» (1928)

C'est au Vieux Colombier de Jacques Copeau que Jean Grémillon fait la connaissance de Charles DullinCharles Dullin. Directeur du théâtre de l'Atelier, celui-ci s'intéresse de plus en plus au cinéma, au point qu'il vient de créer sa propre société de production. Il offre au binôme Grémillon-Périnal l'occasion de réaliser un premier film de fiction. «Maldone» (1928) conte l'histoire d'un fils de riche famille, devenu pour un temps roulier, qui accepte de rentrer dans le droit chemin et d'épouser une fille de la bonne société pour reprendre l'entreprise de son père. Mais il retournera finalement à sa vie de “forçat”, attiré autant par son besoin de liberté que par les yeux noirs d'une belle Tzigane.

Le malentendu commence : les distributeurs, peu satisfaits de la forme, tripatouillent la pellicule dans le dos de son auteur, qui désavoue le film.

Avec «Gardiens de phare» (1929), nouveau mélodrame, Grémillon ne renie pas son passé de documentaliste, et cette histoire “marine” à deux personnages s'intéresse tout autant aux éléments naturels qu'aux êtres vivants. Adapté d'une pièce des sieurs Antier et Cloquemont (?) , le scénario est signé de la plume de Jacques Feyder.

Longtemps considéré comme perdu, «La petite Lise», premier film parlant de son auteur, fit autrefois l'objet d'une diffusion télévisée, heureux temps où l'on osait encore diffuser du “noir et blanc”. Mélodrame encore: un bagnard (Pierre Alcover) rentre chez lui et découvre sa fille impliquée dans une histoire de meutre. Il endosse la responsabilité du crime pour épargner à son enfant les souffrances qui furent les siennes et qui l'attendent à nouveau. Encensée par la critique, l'oeuvre est boudée par le public. Le malentendu à trois branches…

Moins connu, on sait toutefois que «Daïnah la métisse» (1931) fut mutilé et remonté, pour une distribution commerciale, dans une version reniée par son auteur.

La carrière de Jean Grémillon connaît alors son premier coup d'arrêt, qu'il “met à profit” pour tourner deux court-métrages de fiction, «Le petit Baouin» (1932), avec Armand Bernard - un “rigolo” du moment dont il faudra bien que l'on vous parle un jour, et «Gonzague ou l'accordeur» (1933) , avec le truculent Julien CaretteJulien Carette et la charmante Germaine AusseyGermaine Aussey.

Afin de pouvoir continuer à exercer, Jean Grémillon s'expatrie. En Espagne tout d'abord, où il tourne un film de commande, «La Dolorosa» (1934), sombre mélodrame plus ou moins religieux, dédaigné par la plupart de ses biographes. En 1936, le voici à Berlin où il rencontre Raoul Ploquin qui lui permet de réaliser, pour le compte de la UFA, la version française d'un film chantant, «La valse royale», avec le couple Henri Garat et Renée Saint-Cyr.

Disons un mot sur «Centinela alerta !» (1936), dont certains attribuent à Luis Bunuel la co-réalisation, tandis que d'autres parlent de direction de la production…

Les grandes oeuvres…

Jean GrémillonJean Grémillon dirige Carette dans
«L'amour d'une femme» (1953)

Comme dans toutes les corporations, il y a des producteurs qui forcent le respect. Et Raoul Ploquin se bat, à la UFA, pour permettre à Jean Grémillon d'obtenir la direction d'un film digne de son talent. Le 1er Juillet 1936, il lui fait signer un contrat pour mettre en images un scénario original d'Albert Valentin, adapté par Charles Spaak et intitulé «Expiation». Mais la UFA fait traîner les choses en attendant une prochaine disponibilité de Raimu.

De son côté, Jean Gabin, également en affaires avec la même compagnie, s'apprête à rentrer dans la peau d'un sous-officier de spahis pour donner la réplique à Mireille Balin. Ploquin suggère alors d'utiliser Grémillon. Après son échec dans «La petite Lise», celui-ci joue une carte importante. Elle se révèle gagnante, et «Gueule d'amour» (1937) connaît un énorme succès commercial.

Dès lors, les choses vont aller très vite. Raimu enfin libéré, «Expiation» devient «L'étrange monsieur Victor» (1938), scénario habile dans lequel le monsieur en question, commerçant respectable, mène parallèlement une existence de gangster, activité qui le pousse à commettre un meurtre pour lequel un innocent est arrêté. Victor ne lève pas le petit doigt mais, perclus de remords, recueille l'enfant de l'accusé. Lorsque celui-ci s'évade du bagne, il se réfugie chez Victor pour retrouver son garçon… Raimu en “méchant”, c'est tout de même assez rare au cinéma.

«L'étrange monsieur Victor» premier film de son auteur à satisfaire les critiques autant que le public, marque aussi la rencontre de Grémillon avec Madeleine Renaud, épouse réservée et délaissée de Mr Victor, une collaboration qui va s'avérer des plus intéressantes…

En 1939, la UFA s'intéresse à l'adaptation d'un roman de Roger Vercel, «Remorques». Après quelques ébauches de scénarii, la société allemande abandonne le projet, repris par la SEDIF. Jacques Prévert reprend les ébauches refusées de Charles Spaak et André Cayatte, auxquelles il rajoute ses dialogues. Armand Thirard assure les prises de vues tandis qu'Alexandre Trauner dessine les décors. Jean Grémillon retrouve la mer… et Jean Gabin sa “môme”, Michèle Morgan. Mais il y a entre les deux amants cette épouse aussi encombrante qu'irréprochable, sobrement incarnée par Madeleine Renaud…

Nous sommes en juillet 1939 et tous les ingrédients sont réunis, sans qu'on le sache encore, pour produire un chef-d'oeuvre… Mais le 3 septembre, après l'invasion de la Pologne, la France et ses alliés déclarent la guerre à l'Allemagne. Jean Grémillon est mobilisé et affecté au Service cinématographique de la Marine. Gabin se retrouve fusilier marin à Cherbourg. En mai 1940, les protagonistes obtiennent une permission exceptionnelle pour achever le tournage en studio. Que serait-il advenu de «Remorques», incertitude certes mineure dans l'histoire de l'humanité, si la UFA en avait gardé les droits ?

Tourné en pleine Occupation, «Lumière d'été» (1942) peut être vu comme une oeuvre sur la lutte des classes, opposition que la France d' aujourd'hui jugerait manichéenne, entre "le monde corrompu des nantis et celui des travailleurs". Encore une fois, Jean Grémillon emmène son équipe en province, dans les montagnes de Haute-Provence plus précisément, où il installe les protagonistes d'une histoire imaginée par Jacques Prévert et Pierre Laroche, autour de la construction d'un barrage. Maîtresse encore une fois délaissée, Madeleine Renaud traverse sobrement ce drame psychologique pour prendre une revanche éclatante dans le film suivant…

Et le film suivant s'appelle «Le ciel est à vous» (1943) . Quelque part entre le documentaire et l'étude de moeurs, cette oeuvre, articulée autour de la vie d'un couple de français moyens, n'a rien perdu, quelques soixante années plus tard, de son intérêt. Et cette épouse (Madeleine Renaud), qui se montre finalement maîtresse-femme, en impose à son garagiste et aviateur de mari (Charles Vanel) en reprenant le manche (à balai!) de son ambition pour réussir l'accomplissement de sa vie personnelle. Femme moderne, courageuse, mais femme égoïste, qui refuse à sa fille ce qu'elle s'octroie au péril de sa vie : voler jusqu'au bout de son rêve.

En 1944, au sommet de sa notoriété, Jean Grémillon est élu président de la Cinémathèque française…

Le malentendu cinématographique…

Jean Grémillonle tournage de «Haute Lisse» (1956)

Dès 1944, Jean Grémillon entame le tournage d'un court métrage documentaire sur le débarquement allié en Normandie. Une première série de prises de vues, effectuée à l'automne, est complétée par une seconde au printemps 1945. Les éléments rassemblés permettent alors de monter un long métrage qui ne connaît aucun succès commercial, si ce n'est peut-être dans les pays anglo-saxons. Rejetée par les distributeurs, l'oeuvre est reprise par son auteur qui en tire un moyen métrage de 45 minutes présenté en mars 1949, unique version ayant subsisté à la tourmente. Les connaisseurs se plairont à remarquer que «Six juin à l'aube» , dont l'auteur a également composé la musique et récité les commentaires, est bâtie comme une symphonie, en quatre mouvements aux rythmes différents.

A cette époque, le réalisateur travaille sur plusieurs projets («La Commune» en 1945, «Le massacre des innocents» en 1946…) qui n'aboutiront pas. En juin 1947, afin d'en célébrer le centenaire, le Ministère de l'éducation nationale lui commande un grand film sur la Révolution de 1848. «Le printemps de la liberté» l'occupe, lui et son équipe (Léon Barsacq pour les décors, Emile Tersen et Pierre Kast pour les recherches historiques…) pendant de longs mois. Mais, en juin 1948, annonce leur est faite que le budget a été détourné vers une commémoration de François-René de Chateaubriand, sujet beaucoup moins sensible (concrétisé par… l'émission d'un timbre poste!) et qui se termine au moment où le premier devait commencer… Il est vrai qu'entre temps, les ministres communistes avaient été évincés du gouvernement Ramadier. De ces décombres, une version radiophonique sera diffusée en juillet de la même année, qui ne suffira pas à cicatriser une blessure trop ouverte…

Profondément meurtri par ce nouvel échec, Grémillon remplace le dramaturge Jean Anouilh sur le tournage de «Pattes blanches» (1948) , un film à la genèse duquel il n'a pas participé, mais qui n'en demeure pas moins excellent, révélant à la postérité cinématographique un jeune acteur promis à un bel avenir professionnel, Michel BouquetMichel Bouquet.

Il lui faudra attendre 1951 pour mener à bien un nouveau travail. «L'étrange madame X» (1951) réunit le couple Michèle Morgan/Henri Vidal dans un mélodrame parisien (budget oblige) reprenant le thème des rapports de classe. Pourtant, s'il a pu retrouver du travail, certaines langues se sont attachées à lui porter ombrage, lui faisant la réputation d'un professionnel auquel on ne peut accorder sa confiance (témoignage de Pierre Kast).

Le couple, chez Grémillon, est ancré dans une réalité qui le dépasse. Derrière sa propre histoire se trouve le véritable sujet du film. Exception faite de «Le ciel est à vous» (et encore il s'en fallut de peu, tant l'affaire était aventureuse), le couple ne survit pas aux événements. Dans «L'amour d'une femme» (1953), il renonce même à amorcer sa propre existence. La réalité, le sens de la vie de Marie (magnifique Micheline Presle), femme-médecin sur l'île d'Ouessant, sont bien plus importants que sa relation avec le bel ingénieur italien…

Le cinéaste sait qu'il n'a plus le droit à l'échec. Mais «L'amour d'une femme» ne rencontre pas celui du public et sa carrière de réalisateur de long métrage se termine sur un nouveau malentendu.

Il revient alors vers le court métrage documentaire, l'esprit libéré des exigences commerciales: «Au coeur de l'Île de France» sur la continuité de l'art français (1954), «La maison aux images» sur la gravure contemporaine, «Haute-Lisse» sur la Manufacture des Gobelins (1956)…

De sa dernière oeuvre, «André Masson et les quatre éléments» (1958), Pierre Kast, qui fut son collaborateur pendant quelque temps, écrira: "Il met plus d'une année à terminer l'un de ses plus grands films, le seul peut-être totalement achevé, le seul film-peinture complètement probe, complètement soumis à son sujet, un peintre, et trouvant dans ce renoncement même, dans cet effacement, sa plus grande chance artistique, sa plus vraie originalité".

Le 25 novembre 1959, quelques heures après Gérard PhilipeGérard Philipe, Jean Grémillon décède à Paris, "des suites d'une longue et douloureuse maladie". Deux jours plus tard, dans l'Humanité du 27-11-1959, Louis Daquin écrit: "Le grand silence de Jean Grémillon va désormais se prolonger… Excusez-moi, Jean, d'être trop ému ce soir et de n'avoir pas su parler de vous comme il le fallait".

Le malentendu, vous dis-je…

Documents…

Sources : Fascicule «Les grands créateurs du cinéma» par Henri Agel (1958), fascicule de la série Premier plan par Pierre Kast (1960), fascicule de la série «Anthologie du cinéma», par Pierre Billard (1966), La revue du cinéma N° 243 (1970), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ah ! Grémillon… Je ne l'ai jamais vu serrer la main d'un patron, mais par contre, je l'ai vu donner en cachette plusieurs billets de mille à un figurant qui avait fait son boulot au-dessus de ses moyens… ‘Lumière d'été’ est un film qui lui ressemble"

Pierre Brasseur, «Ma vie en vrac»
Christian Grenier (décembre 2007)
Ed.7.2.1 : 1-11-2015