Jean DELANNOY (1908 / 2008)

"… une certaine tendance du cinéma français"…

"… une certaine tendance du cinéma français"… Jean Delannoy

Jean Delannoy (ci-dessus en compagnie de Jean Gabin) est un homme passionnant à découvrir tant le personnage est riche. Très cultivé, très profond, sa longue vie lui aura permis de traverser des époques difficiles, de connaître des épreuves, de se livrer à un travail de recherche de “sa” vérité, de réfléchir au sens de la vie …

Curieux, éclectique, d'une exigence d'esthète, il ne se laisse jamais aller à la facilité.

Très décrié, critiqué par les metteurs en scène de “Nouvelle Vague”, il est resté fidèle à lui-même et à ses convictions. Très lucide sur ses propres erreurs, il a osé entreprendre certaines œuvres pourtant réputées difficiles; il y est parvenu avec la délicatesse qui s’imposait.

L’homme privé est attachant, humain, et aimant la vie. Son hymne à l’enfance exprimée dans son livre «Enfance, mon beau souci», demeure très émouvante.

A l'occasion de son centenaire, répondant avec plaisir à la demande d'un visiteur, c’est avec un profond respect pour l’homme qu’il est que j’ai composé, cette page.

Donatienne

Les années de plomb…

Jean DelannoyLes parents de Jean Delannoy

Jean Delannoy naît le 12 janvier 1908 à Noisy-le-Sec, dans la banlieue parisienne, aujourd’hui en Seine-Saint-Denis. Il est le dernier d’une famille de trois enfants. Son père, natif de Lille, embrasse un temps la carrière militaire (sous-officier) avant de devenir inspecteur de la ville de Paris. Quant à sa maman, née au sein d’une famille protestante, elle exerce la profession d'institutrice à Aubervilliers. "Maman était très belle !", dira-t-il !

Le petit Jean n’a que 6 ans quand la grande guerre éclate. Inconscient des graves événements qui bouleversent toute l’Europe, il joue au cerceau, aux quilles ou au diabolo. Une méchante pleurésie l’affaiblit, retardant son entrée à l’école primaire.

Son grand frère Pierre deviendra sculpteur. Sa sœur Henriette sera comédienne au théâtre et au cinéma muet. Tendrement, son oncle parrain, “l’oncle Cana” l’appelle Jean-Jean. Un jour un ami de celui-ci l’embrasse sur les deux joues. Sans le savoir, il fait ainsi la connaissance du peintre Claude Monet !

Il se souvient des vacances à Boissy-la-Rivière près d’Etampes, puis du départ dans un petit village de Corrèze dès le début des hostilités : Bassignac-le-Haut. Ce séjour à la campagne est pour lui, un enchantement.

Retour à Aubervilliers et à l’école, il le faut bien ! Pierre est mobilisé. Gazé et rapatrié, son retour fera la joie de son petit frère mais il décédera à 50 ans des suites de cette gazification pourtant lointaine. Quant à Henriettesa soeur, à 17 ans, elle est partie aux USA avec une troupe de théâtre…

Jean entre en 6ème au lycée Montaigne. L’année suivante, au Lycée Louis-Le-Grand, il se met au grec qu’il abandonne pour l’espagnol. Séduit par la sonorité chantante de la langue de Cervantes, il arrive même à écrire de petits poèmes en langue ibérique. Cet amour pour l’Espagne, il le gardera toujours : "Je suis devenu un passionné du flamenco, musique et danse".

Elève attentif, il a une soif d’apprendre et s’intéresse à tout. Ayant obtenu son baccalauréat, il enchaîne avec une licence de français-latin à la Sorbonne. Pour l’adolescent qu’il est devenu, le sport a une grande importance : natation, le tennis rugby…

Il fréquente des camarades bien plus riches que lui. En pensant aux difficultés financières que rencontrent son frère et ses parents, il se promet de ne rien leur coûter…

La porte s'ouvre…

Jean DelannoyFélix Gandera et Jean Delannoy

Jean Delannoy accepte quelques petits boulots pour gagner sa vie et assurer une vie correcte à ses parents. C’est ainsi qu’il écrit des contes sportifs dans le journal Cyclo-sport. On le retrouve ensuite aussi démarcheur boursier, puis critique d’art : "Je parcours quelques expositions dont je rends compte dans la revue Franco-Belge avec un culot qui n’a d’égal que mon incompétence".

D'abord acteur…

Henriette, la grande sœur, lui obtient des figurations, puis quelques petits rôles : "Je suis un joueur de rugby dans ‘La grande passion’ (1928, André Hugon), j'incarne un jeune seigneur dans ‘Casanova’ (1934, René Barberis),…".

Mais, pas convaincu par ce métier, il a déjà un autre projet : écrire des romans…

Le service militaire

Jean, qui vient de se marier (1928), est affecté au Service cinématographique des armées sous les ordres du Capitaine Calvet, un ami du doyen de la Comédie Française. Ce dernier confie à Jean un travail de lecteur pour la Grande Maison. Mais le montage cinématographique l’intéresse davantage : "J’y prends goût et, à ma libération je suis engagé par la paramount aux studios de Joinville". Entre temps, le cinéma s'est mis à parler…

Les débuts du métier : le montage des films

Pendant les deux premières années, 40 films vont ainsi lui passer entre les ciseaux. Un véritable apprentissage sur le tas…

Et puis, on lui confie la réalisation d’un court métrage, «Franches lippée», qui passera en première partie d'un grand film américain («Si j’avais un million», 1932) pendant près d’un an dans les cinémas des grands boulevards. "Après les 50 films de ma carrière, cette petite comédie sans prétention reste toujours en mon cœur".

De retour dans les salles de montage, sa décision est prise : "… Je serai cinéaste et je réaliserai de grands films".

Les premières réalisations

Quatre courts-métrages plus tard, il tourne effectivement une comédie musicale, «Paris-Deauville», avec André Roanne et Marguerite Moreno. "Film médiocre…" reconnaît lucidement son auteur..

Félix Gandera, un auteur dramatique sans vraiment trop d’imagination, le choisit comme directeur technique à deux reprises : «Tamara la complaisante» (1937) et «Le paradis de Satan» (1938).

Auparavant, Jacques Deval lui aura proposé de le seconder pour la réalisation du film «Club de femmes», une histoire de femmes à l’affiche brillante : Danielle Darrieux, Valentine Tessier, Josette Day, Junie Astor,… La secrétaire de Deval s’appelle Juliette Beckers. Entre elle et Jean, c’est le coup de foudre. Elle deviendra la femme de sa vie…

La Seconde Guerre Mondiale…

Jean Delannoy«L’éternel retour» (1943)

En 1938, Jean Delannoy co-réalise avec Charles Méré, un film au budget modeste, «La vénus de l’or», premier opus d'une triple collaboration avec Mireille Balin.

En 1939, il entame le premier grand film de sa carrière: «Macao l’enfer du jeu» avec Eric Von Stroheim. Bien que l’histoire se déroule en Chine, elle est filmée au studio de la Victorine, à Nice. Jean Cocteau, venu lui rendre visite lui dira : "Les poètes inventent la réalité".

La guerre éclate. Jean Delannoy se retrouve au service cinématographique des armées, chargé de réaliser un «Journal de guerre» hebdomadaire à partir les images reçues du front. Parallèlement, il peaufine «Macao» et assure la réalisation de «Diamant noir» (1940.

1941. La France est coupée en deux. Jean se retrouve dans les Pyrénées, puis au Lavandou dans le Var, alors que Juliette est restée à Paris. Elle réussira à le rejoindre au péril de sa vie. Le couple savoure la joie de ses retrouvailles. Jean refuse de travailler pour La Continentale. "Nous commençons une existence précaire mais illuminée par notre amour".

Le couple s'installe à Nice. Juliette est enceinte… Jean a trouvé un tout petit logement au bout de la promenade des Anglais. La vie n’est pas facile, mais la solidarité permet de survivre.

Il reçoit un message du producteur André PaulvéAndré Paulvé qui l'engage pour réaliser trois films: «L’assassin a peur de la nuit» (1942), «L’éternel retour» (1943) et «La part de l’ombre» (1945). Un acompte de 25 000 francs est le bienvenu !

Nouvelle joie professionnelle : la société Minerva lui demande de réaliser un film avec Tino Rossi, «Fièvres» (1942). C'est le moment que sa fille choisit pour venir au monde, à Nice le 20 juin 1941; il ne fera la connaissance de sa petite Claire que huit jours plus tard…

Paris est occupé. Jean prend position : il fonde, avec certains confrères, le Comité de libération du Cinéma. Il a l'ambition de faire éclore la fleur patriotique dans l’âme de ses spectateurs, une prétention qui se concrétisera avec «Pontcarral, colonel d’empire» (1943) et «Le bossu» (1944).

1944: Paris libéré… Une libération vécue intensément comme il nous la racontera dans son livre «Aux yeux du souvenir»

La carrière…

Jean Delannoy«Notre Dame de Paris» (1943)

La guerre est finie…

Jean fait des rencontres qui vont compter pour lui. Edouard Gide lui donnera l’idée d’adapter «La symphonie pastorale», d'après le roman d'un autre Gide, André, tandis que la rencontre de Jean-Paul Sartre amènera «Les jeux sont faits»

En 1948, la famille s’installe à Versailles, rue Saint-Louis, où Claire va grandir.

Les années 50 passent… 17 films : "Je travaille trop" se reproche-t-il avec la crainte de devenir un étranger pour "celle que j’aime le plus au monde : mon enfant". Pour nos salles obscures, la décennie est riche. Grâce à lui, Jean Gabin devient Maigret, Michèle Morgan incarne Marie Antoinette et Gina Lollobrigida donne définitivement chair à Esmeralda.

Mais bientôt, une autre forme de cinéma apparaît. L'un de ses chantres, François TruffautFrançois Truffaut, déclare à propos d'une certaine tendance du cinéma français : "Au fond Yves Allegret, Delannoy ne sont que les caricatures de Clouzot, de Bresson…". Jean Delannoy est l'une des cibles de ces jeunes moussaillons. On lui reproche son style académique, son côté “trop pensé”, trop rigide, trop empesé… Il ne désarme pas pour autant et tourne sans interruption jusqu'à l'aube des années 70.

Finalement, Jean Delannoy parvient à faire converger travail et cheminement spirituel en achevant sa carrière par l'évocation de deux grandes figures de la confession religieuse qui est sienne : «Bernadette» Soubirous et «Marie de Nazareth»

L'automne d'une belle vie…

Jean DelannoyUn cinéaste centenaire

Car le cheminement spirituel de Jean Delannoy est réel et sincère. Sa foi est très œcuménique, dépassant les clivages des différentes confessions et s’approchant beaucoup des idées du Frère Roger de la Communauté de Taizé. S’il reste attaché à l’Eglise Réformée (celle de sa maman), il en dépasse les différences. Ainsi, il est attirée par la pureté de la petite voyante de Lourdes (qui lui a inspiré des films). Bien sûr, il a rencontré le pape Jean-Paul II : "Désormais j’avance à petits pas à travers les merveilles que Dieu a semées sur ma route".

Jean Delannoy a fêté son siècle d’âge, entouré de sa fille Claire de ses petits et arrière-petits-enfants mais aussi de Michèle Morgan, Marina Vlady, Corinne Marchand qui sont venues par amitié l’aider à souffler ses cent bougies lors d’une réunion empreinte de souvenirs, de tendresse et d’affection. Il vit alors à Bueil en Normandie. Un musée porte son nom, gérée par l’association des amis de Jean Delannoy.

Jean Delannoy, Grand Officier de la Légion d’Honneur, Grand’Croix de l’Ordre National du Mérite, et Commandeur des Arts et Lettres, décède à Guainville, Eure-et-Loir, le 18 juin 2008.

Un grand coup de chapeau à ce monsieur, élégant dans tous les sens du terme, qui aura fait honneur au cinéma français, n'en déplaise à certains…

Documents…

Jean Delannoy est l'auteur de plusieurs ouvrages: «Aux yeux du souvenir» (journal de 1944 à 1996) (1998), «24 souvenirs secondes», «Bernadette» (livre écrit d'après ses deux films), «Marie de Nazareth» (d'après le film éponyme), «Mon cinéma dans un fauteuil» (2000), «Enfance, mon beau souci» (2002).

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (mars 2008)
Ed.7.2.1 : 2-11-2015