David LEAN (1908 / 1991)

Les racines…

David LeanDavid Lean (1910)

David Lean est né le 25 mars 1908, à South Croydon, une circonscription londonienne, dans une famille dont les souches maternelle et paternelle trouvent leurs racines en Cornouaille.

Son père, Francis Lean, exerce la profession d'expert comptable. Sa mère, Helena Tangye, issue d'une famille d'industriels bénéficiant d'une flatteuse réputation locale, s'occupe au foyer, affaire non négligeable à cette époque.

Le couple Lean appartient à la communauté des Quakers, secte religieuse d'obédience chrétienne qui rejette l'hypocrisie et les ostentations de l'Eglise traditionnelle, fut-elle anglicane. En 1911 naît Edward Lean, frère de David, avec lequel celui-ci ne supportera guère la comparaison, tout au moins pendant un certain temps !

L'enfance de David

Car le petit David ne se montre pas un brillant élève. Les témoignages et les documents soulignent ses difficultés scolaires "en lecture, en écriture et en mathématiques". On ne peut faire plus mal, et l'intéressé traînera ce handicap toute sa vie, à tel point qu'il refusera, le temps venu d'écrire son autobiographie. On lui reconnaît toutefois, au delà-de sa passion pour les papillons, un certain goût pour les sciences naturelles.

Et comme Edward, par souci d'équilibre, s'accommode rapidement de la plupart des disciplines principales, l'aîné, longtemps à la poursuite du cadet, finit par se replier sur lui-même, las d'entendre les couplets de la célèbre chanson "Ton frère, lui…".

Les Quakers de ce temps-là ont une (sainte) horreur du cinéma, art dévoyé par excellence. Alors David “admire”, par Mrs Egerton interposée (la femme de ménage), les films et les acteurs des premières années du septième art. Brave Mrs Egerton, qui ira jusqu'à proposer aux Lean d'adopter leur fils aîné tant décrié !

En 1918, l'oncle Clément offre à David un superbe appareil photographique, un Kodak Brownie, avec lequel l'enfant découvre les rudiments de la photographie. Ne sentez-vous rien venir ?

En 1921, papa Frank, tout puritain, qu'il soit, rencontre une charmante dame. Epuisé par la vie difficile que lui mène son épouse, il quitte un domicile qui n'a plus rien de conjugal, abandonne ses “Amis” et entame une nouvelle vie, laissant sa progéniture aux bons soins maternels. Prononcé en 1923, le divorce n'est pas chose facile à vivre pour un (ancien) Quaker ! Et David de se recroqueviller davantage…

Chez Gaumont…

David LeanDavid Lean (1928)

Bravant l'interdit familial, l'adolescent assiste à la projection de «The Hound of the Baskervilles», la version de Maurice Elvey (1920). Le regard fréquemment tourné vers la source du faisceau lumineux, il reçoit la magie du cinéma en plein visage !

Refusé par les grandes écoles britanniques, après quelques années passées dans un collège quaker de second ordre, voici le jeune homme à la recherche d'un emploi. Entre-temps, équipé d'un Pathé Baby, il s'adonne à sa nouvelle passion en tournant quelques bandes familiales, tout en assistant aux projections des plus grandes productions de l'époque, encore agrémentées de la présence d'un orchestre à la taille parfois imposante. Le réalisateur américain Rex IngramRex Ingram figure alors parmi ses favoris.

Après avoir maladroitement tenu un poste d'aide-comptable dans l'entreprise où travaille son père, David n'a plus aucune perspective d'avenir lorsque tante Edith suggère qu'il pourrait se tourner vers ce qui semble être sa plus grande passion : le cinéma. C'est si simple que personne n'y avait encore pensé. Papa Frank Lean utilise à nouveau ses relations pour faire entrer son rejeton chez Gaumont (Londres) où il tient divers petits emplois : grouillot, clapman, bon à tout faire !

Peu à peu, ses attributions s'étoffent et le voici tout à tour assistant opérateur («What Money Can Buy», d'Ed Greenwood en 1928, bande disparue), habilleur («Balaclava» de Maurice Elvey, 1928), assistant au son («High Treason» de Maurice Elvey, 1928), assistant monteur («Night Porter» de Sewell Collins, 1930), etc. Toujours disponible, il s'attire la sympathie des techniciens et, souvent invité à les suivre dans leurs travaux, comprend l'importance du montage dans la confection finale d'un film.

Monteur…

A la recherche d'un exhutoire sentimental et de retour dans sa famille pour quelque temps, David ne tarde pas à tomber amoureux de sa cousine Isabel Lean. La faveur d'un voyage à Paris permet à cet amour naissant de produire un fruit défendu dont la prochaîne arrivée brusque une cérémonie de mariage (28-6-1930) qui ne bénéficie pas de l'assentiment général. Qu'importe : Peter nait dans un foyer légitime le 2 octobre 1930.

En 1931, David Lean quitte Gaumont British pour rejoindre, en tant que monteur, les Actualités Cinématographiques de la société Movietone. Assez curieusement, il est rapidement prêté au producteur Herbert Wilcox et au réalisateur Louis Mercanton pour travailler au montage de «These Charming People» (1931). Mais on ne monte pas un film de long métrage comme un reportage sur une catastrophe aérienne, bien que le résultat de son travail soit jugé du même ordre : catastrophique !

En ce temps-là, l'industrie cinématographique britannique était au bord du gouffre. Gavés de films américains, les distributeurs britanniques ne s'intéressaient que fort peu à la production nationale et il fallut l'intervention gouvernementale, sous forme de loi, pour imposer un quota de films anglais dans les salles. Comme il arrive souvent en de telles circonstances, ces bandes ne servirent à rien d'autres qu'à respecter la loi et maintenir l'emploi dans un secteur grandement menacé. Elle n'atteignirent que très rarement un niveau de qualité remarquable.

Ainsi, la carrière de monteur de David Lean, qui se poursuit jusqu'en 1942, n'est guère jalonnée de grands titres. Il faut attendre la fin de la décennie et sa collaboration avec Anthony AsquithAnthony Asquith («Pygmalion» en 1938, d'après G.B.Shaw, «French Without Tears» en 1940), puis le début de la guerre («Major Barbara», «49th Parallel» en 1941, «One of our Aircraft is Missing» en 1942), pour y retrouver quelques oeuvres ayant survécu à l'épreuve impitoyable du sablier.

Entre-temps, notre homme, peu habité par la fibre familiale et paternelle, aura abandonné femme et enfant (1932) pour courir le jupon aux quatre coins des studios britanniques !

Les films de propagande…

David Lean«In which we serve» (1942)

Désormais, David Lean est devenu un monteur reconnu et sa collaboration est très recherchée; il arrive même qu'on fasse appel à lui pour reprendre un travail jugé médiocre ou tout bonnement redonner un rythme à une réalisation bien terne. Lors de ses dernières collaborations son travail dépassa le cadre de ses attributions; il apparaissait clairement que cet homme là n'allait pas tarder à prendre du galon…

En 1941, monteur et crédité également comme assistant réalisateur de Gabriel Pascal sur «Major Barbara», il est désigné par le coréalisateur Harold French comme celui "… qui a tourné le film".

Et la guerre arriva…

... charriant avec elle son flot de propagande. Le cinéma était de la noce, et les derniers films de David Lean en tant que monteur (op.cit), réalisés par Michael Powell et Emeric Presburger, relevaient de cet ordre.

Noël Coward, l'auteur de théâtre déjà célèbre, s'apprête à mettre en scène son premier film, «Ceux qui servent en mer» (1942) , hommage à la Royal Navy au travers d'une aventure vécue par Lord Mounbatten. A la recherche d'assistants pour le seconder dans l'aspect technique de sa tâche, Coward suit le conseil qu'on lui donne d'engager David Lean. Aiguillonné par son épouse, celui-ci sollicite et obtient le titre de co-réalisateur.

Une pléiade d'acteurs appelés à devenir (plus ou moins) célèbres participent à ce film de propagande, parmi lesquels Kay WalshKay Walsh, Richard AttenboroughRichard Attenborough, Michael WildingMichael Wilding (futur époux d'Elizabeth Taylor, laquelle à cette heure s'agite sur les bancs de l'école primaire !), Bernard Miles, Celia Johnson, Michael Anderson, John Mills… et sa fille Juliet, née dans l'année, et que rendra célèbre plus tard son rôle dans le film de Billy Wilder, «Avanti» (1972).

Au début, David Lean assure le tournage des scènes dans lesquelles Noel Coward, qui s'est réservé le premier rôle, apparaît. Peu, à peu, il prend en mains la direction technique du film et la direction artistique des scènes en l'absence de Noël. Il réalise notamment tout seul le retour des marins de Dunkerque : "Quand j'ai vu David diriger cette scène, j'ai su qu'il avait trouvé sa vocation" (Kay Walsh, mémoires).

Témoignage historique inestimable aux images impressionnantes de vérité, ce film, couvert de louanges en Grande-Bretagne, valut à Noel Coward, en 1943, une mention spéciale aux Oscars hollywoodiens. On avait oublié quelqu'un…

Après cette expérience, David Lean réalise de manière plus ou moins anonyme deux documentaires militaires, «L'échec d'une stratégie» et «Failure of the Dictators» (1944).

Les films intimistes…

David Lean«L'esprit s'amuse» (1944)
Les comédies

David Lean ne s'est jamais senti à l'aise dans la comédie, fut-elle britannique, et ses incursions dans le genre le laissèrent souvent déçu.

Une parenthèse…

Après les échecs successifs de «Passionate Friends» et «Madeleine», David Lean cherche un second souffle. Passionné dans son enfance par les premiers vols aéronautiques et de tous temps par les aventures humaines, il porte son choix sur une fiction en forme de documentaire, «Le mur du son» (1951). Le titre résume le sujet, et il faut de l'imagination aux scénaristes pour faire une place à Ann ToddAnn Todd dans cette histoire d'hommes. Les lauriers sont de retour : oscar du meilleur son à Hollywood, meilleur film britannique de l'année.

Les superproductions…

David Lean«Oliver Twist» (1948)

Mais le temps a passé, et avec lui les méthodes de travail ont changé. Agé de 76 ans, irritable, le réalisateur n'a pas les mêmes conceptions que ses techniciens et comédiens; il en résulte de nombreux conflits, dont certains se règlent au générique !

Pourtant, même si l'esprit du roman de Forster (incommunicabilité entre les deux communautés) est bafoué, le résultat est néanmoins salué par la critique et fait tomber deux oscars supplémentaires dans l'escarcelle du cinéma britannique, à l'issue d'une cérémonie (1985) dominée par «Amadeus» de Milos Forman.

L'homme David Lean…

David LeanDavid Lean (1983)

On l'aura compris à la lecture des lignes précédentes, David Lean fut un “homme à femmes” : "Je crois que la créativité repose en partie sur le sexe". D'une sexualité débordante, il passa d'une compagne à l'autre, fermant derrière lui, à l'issue de chaque histoire, "une porte blindée". La liste de ses conquêtes n'ayant que peu d'intérêt, bornons-nous, faute de place, à dire un mot de chacune des épouses ayant succédé à la pauvre Isabel.

En septembre 1936, il fait la rencontre de l'actrice Kay Walsh, alors au début de sa carrière. Les jeunes gens se plaisent immédiatement. Le monteur qu'il est encore participe de l'éducation cinématographique de sa compagne, laquelle lui fait découvrir le théâtre. A cette époque, le jeune homme traverse une période rendue difficile par la crise du cinéma britannique, le poussant à s'installer chez sa maîtresse. Le couple finit par se marier, le 23-11-1941, pendant le montage de «Major Barbara». Il se séparera en 1946, pendant celui de «Great Expectations» (1946). Car David conduit ses amours au rythme de ses films…

En 1948, il devient le président de la British Film Academy, nouvellement créée pour promouvoir le cinéma britannique. Cette année-là, il fait la rencontre de celle qui va devenir sa troisième épouse (21-5-1949), Ann Todd, sur le plateau de «the Passionate Friends». L'actrice lui impose une vie bourgeoise et mondaine qui n'est pas véritablement sa tasse de thé anglais. Elle se montre en outre directive envers son époux dont elle semble utiliser les talents à son avantage. De retour de Venise où il vient de terminer «Summertime» (1955), David s'installe à l'hôtel pour ne plus jamais la revoir.

Il faut dire qu'en 1954, au cours d'un voyage oriental réparateur, il fit la connaissance de la quatrième épouse de Barbe-Bleue, l'Indienne Leila Devi. les premières années de leur vie commune furent ponctuées par les maladies et les dépressions de la jeune femme. Le mariage eut lieu le 4-7-1960 et leur union dura jusqu'en 1978. Officiellement tout au moins, car le mari entretient rapidement une première liaison (1962 /1966) avec un membre féminin de l'équipe technique de «Lawrence d'Arabie» !

Dès 1966, douze années avant le divorce, il entame déjà une relation avec une jeune femme de 20 ans qui deviendra un jour sa cinquième épouse (28-10-1981), Sandra Hotz. Ils étaient alors plus près du divorce (12-11-1985) !

Son frère Edward meurt en 1974, le laissant profondément bouleversé. David est alors en pleine “traversée du désert”. Après quelques années d'oisiveté dans les iles du Pacifique sud et la réalisation d'un documentaire pour la télévision (1977), il s'attaque à un projet gigantesque, la narration de la véritable histoire du Bounty, où l'on apprendrait que le méchant n'était pas forcément celui qu'on croyait. Hélas, devant l'ampleur des dépenses (2 films) et malgré tous les efforts fournis entre 1977 et 1981, aucun financier n'acceptera d'ouvrir suffisamment son porte-monnaie. Le Bounty, reconstitué, ne flottera jamais devant ses caméras.

Le 31 octobre 1984, le maître est fait Chevalier par sa Très Gracieuse Majesté. Cette année là, Sir David Lean fait la connaissance de son petit-fils, Nicholas,né en 1956 ! Car, nous l'avons dit, l'homme n'avait pas la fibre paternelle. S'il paya les études de son fils et lui offrit quelques cadeaux à l'occasion des fêtes de Noël ou de ses premiers anniversaires, il ne l'avait plus revu depuis son départ d'Angleterre (1955).

Définitivement rentré à Londres, il travaille pendant plusieurs mois à un dernier projet, «Nostromo», d'après le roman de Joseph Conrad, que Steven Spielberg envisage un moment de produire. Se sentant fatigué, le 15 décembre 1990, il épouse Sandra Cooke, sa compagne depuis cinq ans.

Sir David Lean meurt d'une pneumonie consécutive au traitement d'un cancer de la langue, le 16 avril 1991, dans son appartement londonien. Laissons le dernier mot à son biographe, Kevin Bronlow :

"COUPEZ !"

Documents…

Sources : «David Lean, une vie de cinéma» par Kevin Bronlow (version française publiée par la Cinémathèque Française et les Editions Corlet), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"J'espère que les financiers n'apprendront jamais que je les aurais payés pour qu'ils me laissent faire ça !"

David Lean
La route des Indes ?
Christian Grenier (février 2009)
Ed.8.1.1 : 1-11-2015