Robert SIODMAK (1900 / 1973)

… un cinéaste aux quatre vents

Robert Siodmak

Robert Siodmak est un réalisateur hors du commun. Il a couvert à travers une soixantaine de films, tout le XXe siècle cinématographique.

Quatre carrières bien distinctes : c’est ainsi que l’on peut évoquer son parcours, du cinéma muet allemand jusqu'aux super-productions internationales. Entre temps, il se sera arrêté en France, le temps de nous offrir six longs métrages avant de rejoindre le cinéma “noir” aux Etats-Unis.

Témoin des époques qu’il a vécues, des politiques qu’il a subies, il aura su nous laisser une marque très personnelle.

Nous vous invitons à découvrir ce metteur en scène original, laissant parler l’image avant tout, mais sachant surtout nous livrer sa vision souvent amère du monde qui l’entourait.

Donatienne

Un petit Juif polonais…

Robert SiodmakRobert Siodmak (1931)

Robert Siodmak naît le 8 août 1900 à Dresde, Allemagne, descendant d'une vieille famille israélite de Galicie.

Son grand-père, le rabbin Abraham Siodmak, mit au monde 21 fils ! Avec l'aide de son épouse, il faut bien le reconnaître !

Son père, Ignatz, émigra aux Etats-Unis en 1886, à l'âge de 16 ans. Inventeur d'un système assurant la conservation des oeufs, il finit par s'installer à Dresde. Il y rencontra Rosa Philippine Blum, fille de merciers, qu'il épousa bientôt. La boucle bouclée, notre histoire peut commencer.

Enfance et jeunesse

Bien qu'il soit né à Dresde, Robert Siodmak bénéficie de la nationalité de son père et, pendant longtemps, les dictionnaires le feront naître à Memphis, Tennessee !

En 1902 apparaît son premier frère, KurtCurt Siodmak (plus tard Curt), qui deviendra romancier, scénariste et réalisateur. Ils seront suivis de Werner (1907, il émigrera en Palestine jusqu'à la fin de ses jours) et Rolf (1913, il se suicidera en 1934).

Bourgeoise, la famille vit dans une certaine opulence. Mütter Rosa, qui a jadis rêvé de devenir actrice, aime s'entourer d'artistes, organisant concerts et réceptions somptueuses. Mais ce faste cache mal la mésentente du couple qu'aggravent les difficultés économiques nées de la fermeture des frontières russes (1917).

Robert est un mauvais élève, un "touriste scolaire" (sic) qui change constamment d'établissement. “Condamné” à ne jamais sortir de l'internat, il fait la prison buissonnière pour se rendre au théâtre, finissant par décrocher quelques petits rôles.

En 1918, il rompt avec sa famille pour suivre une troupe de comédiens ambulants. Mais, doté d'un physique dont l'ingratitude est accentuée par la nécessité de porter des lunettes, il rentre la tête basse et accepte un emploi de comptable dans une banque.

En 1925, Kurt et Robert s'installent à Berlin…

Le vent du nord : en Allemagne…

Robert Siodmak«Abschied/Adieux» (1930)

Ensemble, Kurt et Robert parviennent à placer un sujet, «Les frères», au département scénario de la UFA, célèbre compagnie cinématographique de l'époque. De fil en aiguille (1927/1928), grâce à son cousin-producteur Seymour Nebenzahl, voici l'aîné devenu assistant réalisateur («Tragödie im Zirkus royal», etc).

En 1929, un groupe de jeunes gens fonde une société de production. Il y a là les frères Siodmak, Billy WilderBilly Wilder, Edgar UlmerEdgar Ulmer, Fred ZinnemannFred Zinnemann, Eugene Shuftan et Moriz Seeler, parmi lesquels beaucoup ne portent pas tout à fait ces patronymes . Ensemble, ils entament la réalisation d'un film, «Les hommes le dimanche», qui relate le week-end berlinois de cinq jeunes hommes de conditions modestes. Aujourd'hui encore, les spécialistes n'ont pas fini de débattre sur la part de chacun à cette oeuvre commune.

Robert Siodmak poursuit seul, avec «Abschied/Adieux» (1930), "l’histoire d’un couple obligé de se séparer pour cause de travail et qui va mal vivre cette perspective d’éloignement, au milieu d’une faune marginale".

Dès 1931, les spectateurs français le découvrent à l'occasion de «Voruntersuchung» et «Stürme der Leidenschaft» (1931) au travers de leurs versions françaises «Autour d’une enquête» et «Tumultes» ( cette dernière diffusée en 1933).

Quelles impressions retire-t-on des films de ce tout jeune metteur en scène ? Tout d’abord, son œuvre est liée à l’époque trouble qu’il est en train de vivre en Allemagne. Il s’applique à dénoncer l’hypocrisie de la société qui l’entoure et qui se complaît dans les faux–fuyants et les mensonges. On relève une vision amère du monde, un désenchantement, un parti-pris de dérision et surtout un constat d’impuissance devant les événements qu’il pressent et ne pourra que fuir. Pressentiment amplifié par ses origines juives, il perçoit la haine latente que distille l’idéologie du nouveau régime.

Sur un plan technique, les exégètes remarquent déjà la recherche d’une atmosphère, d’une ambiance, construites au moyen du jeu des lumières et des contrastes.

Le vent mauvais…

1933. En Allemagne, c’est la montée du nazisme. Le dernier film de Robert Siodmak, «Brennendes Geheimnis» (1933), n’a pas l’heur de plaire à l’inquiétant Goebbels.

Cédant aux supplications de celle qu'il vient d’épouser et qui demeurera à ses côtés pendant quarante ans, Bertha Odenheimer, le metteur-en-scène se procure de faux papiers et, espérant y rencontrer des vents plus favorables, prépare sa fuite vers la France…

Le vent du large : l'intermède français…

Robert Siodmak«Mollenard» (1940)

Paris, 1933. Seymour Nebenzahl, déjà là, permet à Robert Siodmak d'entreprendre «Le sexe faible», adaptation d'une pièce d'Edouard Bourdet avec Victor Boucher, Pierre Brasseur et Mireille Balin, qui couvre tout juste ses frais de production.

Le réalisateur enchaîne avec «La crise est finie» (1934) où l’on trouve réunis Albert Préjean et Danielle Darrieux. "En voyant 'La crise est finie', on ne pense plus à la crise" proclame la publicité. Comme nous aimerions le revoir aujourd'hui !

«La vie parisienne» (1935) nous entraîne sur la musique et les pas de Jacques Offenbach, une note joyeuse dans ces temps qui ne vont pas tarder à s'assombrir. Mais les Parisiens ne se reconnaissent pas dans cette vie de cinéma.

En 1935, prenant «Le chemin de Rio», le génial Jules Berry et le séduisant Jean Pierre Aumont nous emmènent jusqu’au Brésil pour des raisons peu avouables que résume le titre définitif, «Cargaison blanche».

Plus sombre, «Mister Flow» (1936) , où Louis JouvetLouis Jouvet campe un gentleman cambrioleur, Achille Durin (qui n'est pas sans rappeler son maître plus célèbre), se veut "le seul film policier qui ne se prenne pas au sérieux". Le public, cette fois nombreux, le prit pourtant ainsi.

1937. Séparé du cousin Nebenzahl “à l'inamiable”, Robert Siodmak entame le tournage de son oeuvre française la plus personnelle, «Mollenard», une remarquable composition réunissant Albert Préjean, Robert Lynen et un sympathique zébulon, Maurice BaquetMaurice Baquet.Avec l’opposition d’atmosphère entre la bourgeoisie de Dunkerque, symbolisée par une merveilleuse Gabrielle DorziatGabrielle Dorziat, et celle des bas quartiers de Shanghaï, l’immense talent de Harry BaurHarry Baur trouve la consistance nécessaire à son plein épanouissement.

«Pièges» (1939) est le dernier film de sa période française avant le départ de Siodmak pour les Etats-Unis. Dans cette histoire inspirée d'un fait divers de disparitions de femmes (l'affaire Weidmann), un maniaque sexuel (Pierre Renoir) poursuit la courageuse Adrienne (Marie Déa) qui se risque à jouer la proie juste à temps pour sauver l'innocent accusé (Maurice Chevalier) de la guillotine. Brrrrrr ! Le film connaîtra un succès certain, avant d'être interdit par les autorités d'occupation.

Le vent d'ouest : le film noir…

Robert SiodmakRobert Siodmak (1947)

Entre temps, le vent a emporté le couple Siodmak vers l'Amérique (1940).

Pendant quelques mois, Robert végète au chevet de quelques oeuvres éphémères : «West Point Widow» (1941), «The Night Before the Divorce» (1942), etc. "This is not a Siodmak picture, but only Paramount shit", résume-t-il en quelques mots que nous n'osons traduire.

Heureusement, frère Curt a trouvé le succès à la Universal en plaçant des histoires fantastiques. C'est ainsi que Robert se voit proposer la direction de «The Son of Dracula» (1943), avec Lon Chaney Jr, l'horrible fils de son père. Efficace, le réalisateur étonne ses producteurs.

Après une histoire exotique pour laquelle il aborde la couleur («Cobra Woman», 1944), il devient rapidement le spécialiste du “film noir” : histoires policières, bizarres, , fantastiques, mélodrames sombres et violents, au style marquant un net changement avec ses réalisations françaises précédentes. Siodmak a le sens de l’action, maniée avec adresse. : "Chez lui l’image doit parler" (Hervé Dumont).

Parmi ces films sombres, retenons :

  • «Phantom Lady/Les mains qui tuent» (1945), compte à rebours aussi inquiétant que celui de «Pièges».
  • «The Suspect» (1944), ou Charles Laughton rencontre “La Poison”.
  • «Deux mains la nuit/The Spiral staircase» (1945), histoire inquiétante dans un univers sombre et clos.
  • «Les tueurs» (1946), d’après une nouvelle d’Hemingway, avec Burt Lancaster et Ava Gardnerqui sera ainsi lancée dans la belle carrière que l’on sait. Burt Lancaster que Robert aura particulièrement apprécié au point de le rechoisir deux ans plus tard dans «Criss Cross/Pour toi j’ai tué» et surtout pour donner de la couleur à son «Corsaire rouge/The Crimson Pirate» (1952), un film d’action tirant davantage vers le burlesque et non exempt d'imperfections.
  • «Cry of the City/La proie» (1948), avec Victor Maturre et Richard Conte dans un drame policier plein de suspense.
  • Dans un tout autre genre, Robert Siodmak aborde la super-production en entraînant Ava Gardner et Gregory Peck vers une «Passion fatale/The Great Sinner», celle du jeu (1949 ).

    Le vent d'est : Retour en Europe…

    Robert Siodmak«Les mercenaires du Rio Grande» (1965)s

    Après toutes ces années d'exil, Robert Siodmak a envie de rentrer en Europe. Renonçant à renouveler son contrat avec Universal, il s’installe à Paris, puis en Suisse, où il poursuit une carrière internationale de réalisateur et de scénariste. Toutefois, cette 4ème carrière ne rencontrera pas le même intérêt et ne sera pas empreinte de la même créativité que les précédentes.

    En 1953, «Le grand jeu» marque son retour sur le vieux continent. Remake de l'oeuvre de Jacques Feyder (1933) qui sentait déjà bon le sable chaud, cette version, aussi internationale que son réalisateur est cosmopolite, rassemble Peter Van Eyck, Gina Lollobrigida et Jean-Claude Pascal.

    En 1954, le producteur allemand Arthur BraunerArthur Brauner confie à notre homme la direction de «Les rats», une oeuvre morbide mettant aux prises Curd Jürgens et Maria Schell et qui recevra l’Ours d’Or du festival de Berlin 1955.

    Siodmak ne pourra éviter d’exprimer son sentiment de dégoût face aux idées nazis en évoquant l’histoire vraie de Bruno Lüdke (Mario Adorf), pur produit du rêve aryen et tueur en série dans les années 30, dans «Natchts, wenn der Teufel kam/Les SS frappent la nuit» (1957).

    «Katia» (1959), mis en valeur par la jeune star allemande montante, Romy Schneider, et le séduisant et reconnu Curd Jürgens, remportera un vif succès. Décors fantastiques, costumes somptueux : tout favorise le rêve dans ce film au demeurant superficiel.

    Arthur Brauner confie à nouveau à Robert les rênes de la grande fresque pseudo historico-western en deux volets : «Der Schatz der Azteken» et «Die Pyramide des Sonnengottes». Dans de nombreux pays d'Europe, dont la France («Les mercenaires du Rio Grande»), les deux épisodes seront unifiés, le film perdant ainsi la moitié de ses images tout autant qu'une grande partie de son intérêt.

    Les détracteurs de cette œuvre et des autres réalisations qui l'entourent, «Der Schutz/Le prince noir» (1964), «Custer of the West » (1967, première tentative de déboulonnage d'une statue américaine) et le film-fleuve «Kampf um Rom» (1968, deux épisodes dans sa version allemande), reprocheront le manque de consistance des scénarii au profit du besoin qu'éprouve le réalisateur de tourner à tout prix : "Le plus grave défaut de Siodmak n’est pas son manque de talent mais son manque d’ambition". L’intéressé, humble, en sera parfaitement conscient !

    Si tous les films de Robert Siodmak ne sont pas des chefs-d’œuvres, certains auront marqué le XXe siècle du Septième Art, précieux témoignages de leur époque. On n’oubliera pas l’art des éclairages contrastés, des travellings intelligemment imaginés, un talent certain dans la direction des acteurs, une immense passion pour le métier.

    Autant en emporte le vent…

    Retiré des caméras, Robert Siodmak décède le 10 mars 1973, à Locarno en Suisse, quelques semaines seulement après la mort de son épouse Bertha. S'il nous laisse un recueil de mémoires inachevé, il n'est pas prêt de sortir de la nôtre.

    Documents…

    Sources : «Robert Siodmak, le maître du film noir», de Hervé Dumont, un ouvrage remarquable dont nous vous recommandons la lecture, carnet du 24e festival international du film de la Rochelle (8 juillet 1996), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

    Remerciements à Teresa et Gérard Barray, pour la magnifique photographie du haut de page.

    Citation :

    "J’ai fait beaucoup de mauvais films, mais s’il y a 5 minutes de véritable cinéma dans chacun d’eux, je suis déjà comblé."

    Robert Siodmak
    Passion fatale…
    Donatienne et Christian Grenier (juillet 2009)
    Ed.7.2.1 : 4-11-2015