Rouben MAMOULIAN (1897 / 1987)

Rouben Mamoulian “revisited”…

Rouben Mamoulian

Sans doute parce qu'il a réalisé peu de films, Rouben Mamoulian est fréquemment oublié dans la liste des grands réalisateurs américains, et les "Cahiers du Cinéma" de la grande époque, pourtant si américanophiles, ne lui accordèrent que peu d'attention.

Dans leur «Trente ans du cinéma américain», Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon lui reprochent de sacrifier le fond à la forme : "Trop esthète, Mamoulian insiste sur les effets au détriment de l'ensemble".

Fort judicieusement, le documentaliste Patrick Cazal («Rouben Mamoulian, l'âge d'or de Broadway et Hollywood», 2005) et la Cinémathèque de Paris (2007) ont remis en lumière ce metteur en scène arménien venu dissiper les ombres de l'esthétisme hollywoodien.

Alors, Rouben Mamoulian revisité ?

Christian Grenier

Court essai biographique…

Rouben MamoulianRouben Mamoulian sur un timbre arménien

Rouben Mamoulian naît le 8 octobre 1897, à Tiflis (Tbilissi, actuelle Géorgie), dans une famille d'origine arménienne. La grande cité caucasienne, sous la domination de l'empire russe, est alors le siège d'une résidence secondaire de la famille impériale.

Si son père était officier avant de devenir banquier, sa mère, actrice et présidente du théâtre arménien, baignait déjà dans un milieu artistique dont la demeure familiale accueille les plus célèbres fleurons nationaux (ChaliapineChaliapine, etc). On lui connait une soeur, Svetlana, morte dans sa jeunesse.

Après une enfance parisienne, dont un court passage au lycée Montaigne (Rf.Bibliothèque du film), l'adolescent regagne la Géorgie, avant de poursuivre des études de droit à l'Université de Moscou. Rapidement attiré par le théâtre, il bifurque vers l'art dramatique et devient l'élève d'Evgueni VakhtangovEvgueni Vakhtangov, un disciple de Constantin StanislavskiConstantin Stanislavski. Adepte des méthodes du maître ('l'acteur doit s'élever au niveau de son personnage'), il ne tarde pas à prendre les rennes d'une petite troupe de comédiens de sa ville natale.

En 1920, le jeune artiste (devenu Robert pour un temps) s'installe à Londres pour parfaire ses connaissances. En 1922, sa mise en scène de «London First Night» est considérée comme "sa dernière concession au naturalisme" (Rf.Dictionnaire du cinéma Larousse) et au système mis en place par son mentor. De Paris, Jacques Hébertot, directeur du théâtre des Champs Elysées, lui offre un poste de metteur en scène, qui lui permettra de travailler avec Louis JouvetLouis Jouvet.

Le Nouveau monde…

En 1923, sollicité par son compatriote Vladimir RosingVladimir Rosing , Rouben Mamoulian émigre aux Etats-Unis où il poursuit sa carrière de metteur en scène à l'Eastman School of Music de Rochester (New York). Cette opportunité le conduit à concilier théâtre, musique et danse sous une forme artistique (Rf.Dictionnaire du cinéma Larousse, "une volonté de stylisation musicale justifiée par une conception lyrique des situations") à laquelle il sera fidèle jusqu'au terme de sa carrière. En septembre 1925, il prend la direction de l'établissement (toujours actif au 21ème siècle) tout en conservant la direction des créations théâtrales.

En 1927, il monte, pour le Guild Theatre, une pièce dont personne ne veut, «Porgy», interprétée exclusivement par des acteurs noirs. Le succès de l'expérience assoit son autorité.

En 1930, désormais bien intégré dans son pays d'accueil, Rouben Mamoulian prend la nationalité américaine.

Doctor Jekyll and Mr Hyde…

Rouben MamoulianRouben Mamoulian

Les compétences théâtrales de Rouben Mamoulian et sa maîtrise de la mise en scène sonore et musicale attirent sur lui l'attention des producteurs hollywoodiens. “La Mecque du cinéma” est, depuis quelques mois, au coeur d'un profond bouleversement avec l'intégration du chant et de la voix dans les bandes filmées. Les maîtres et les idoles d'hier ne sont plus forcément celles de demain.

Paramount Pictures engage donc le petit dernier dès 1929. Ce n'est pas un hasard si on lui confie la direction d'un film sonore, «Applause», retraçant la vie et la carrière d'une vedette de music-hall. Le “director” fait la preuve de son originalité dans la combinaison technique des éléments sonores et visuels. Mais, en dépit des louanges de la critique, l'oeuvre ne rencontra pas le succès auprès du public.

Bien embarrasés, les producteurs de la compagnie soumettent à leur metteur en scène un scénario de Dashiell Hammett, «City streets/Les carrefours de la ville» (1931). "Il y a 10 meurtres dans ce film mais le spectateur n'en voit pas un seul", décrira le réalisateur. Les trouvailles techniques laissent froids les dirigeants de la firme qui veulent intervenir sur le montage, mais Mamoulian, déjà assuré et intransigeant, obtient finalement gain de cause. Les interprètes principaux tirent leur épingle du jeu : "Dans le rôle du Kid, Gary Cooper est satisfaisant; dans celui de Nan, Sylvia Sidney est excellente" (Rf.New York times, analyse rapportée par Homer Dickens dans "Gary Cooper").

En 1931, lorsque Rouben Mamoulian s'attaque à l'ouvrage de Robert Louis Stevenson, «Dr Jekyll et Mr Hyde», celui-ci a déjà fait l'objet de plusieurs adaptations internationales et il n'a pas fallu attendre Jerry Lewis pour en voir apparaître des parodies. La dualité de la nature humaine et le combat intérieur du bien et du mal, thèmes intemporels, fascineront de tout temps les plus grands cinéastes. La version de 1931, remarquablement interprétée par Fredric March et Miriam Hopkins, soutient la comparaison avec celle – plus connue et à venir – de Victor Fleming (1939) qui bénéficiera de la présence de Spencer TracySpencer Tracy et Ingrid BergmanIngrid Bergman. Comme bon nombre de ses confrères, Mamoulian place la frustration sexuelle du Dr.Jekyll à l'origine de ses troubles mentaux, ce que Stevenson ne pouvait se permettre dans l'Angleterre victorienne. La composition de Fredric March sera récompensée par L'oscar du meilleur acteur.

Sur «Love Me Tonight» (1932), comédie musicale avec Maurice ChevalierMaurice Chevalier et Jeanette MacdonaldJeanette Macdonald, le critique Jean Douchet écrira, 30 années plus tard : "Il y a dans ce film un sens de la comédie musicale qui vaut bien celui de Stanley Donen"(cf.Cahiers du Cinéma N°137).

«Queen Christina»

Rouben Mamoulian«La reine Christine» (1933)

En 4 films, Rouben Mamoulian a fait preuve de sa maîtrise technique, de son éclectisme (comédie musicale, film fantastique, film noir), de son originalité… et de son autorité ! Se réclamant artiste, l'homme a ses exigences.

Après avoir dirigé Marlene Dietrich dans «The Song of Songs/Cantique d'amour» (1933) et quitté la Paramount, il croise la route de Greta GarboGreta Garbo sur les plateaux de la Metro-Goldwyn-Mayer. Pour «La reine Christine» (1933), jamais à court d'une innovation technique, le réalisateur, fait concevoir un objectif spécial afin de cadrer le célèbre plan rapproché de son actrice à la proue de son royal navire. Cette dernière retrouve là, pour la dernière fois, son célèbre partenaire et amant d'un temps, John Gilbert. Le public fera un chaleureux accueil à cette histoire de souveraine qui autorise quelques journées sabbatiques à la femme qu'elle est avant de la sacrifier à son devoir de souveraine.

Un an avant le «The Garden of Allah» de Richard Boleslavski, Rouben Mamoulian, toujours soucieux de la forme, réalise le premier film en technicolor trichrome. A propos de «Becky Sharp» (1935), il soutiendra que "la couleur peut avoir un impact sur l' émotion perçue par le spectateur". Ayant subi les ravages du temps, la bande ne fut longtemps visible qu'en noir et blanc avant que l'on ne parvienne, en 1981 et après trois années d'efforts, à en faire une restauration méritée, ne serait-ce que par souci du patrimoine cinématographique.

Mark of Zorro…

Rouben MamoulianRouben Mamoulian

Après «Golden Boy» (1939), un film sur le milieu de la boxe dont le personnage principal trimbale sa dualité – thème récurrent – de sportif et de musicien, Rouben Mamoulian se complaît dans la sienne, artiste et technicien, pour deux grandes superproductions.

Avec «The Mark of Zorro» (1940), il s'attelle à un grand mythe du western, un héros à nouveau partagé, courageux derrière son masque et couard à visage découvert. Le couple Tyrone Power/Linda Darnell, filmé avec toute la grâce due à leurs beautés, sera reconduit dans l'opus à venir.

Nombre de scènes de «Blood and Sand/Arènes sanglantes» (1941) sont conçues comme des ballets, et la couleur y prend toute sa place. Rita Hayworth, resplendissante et sensuelle, s'interposera entre les deux héros, à nouveau incarnés par Tyrone Power et Linda Darnells. La morale hollywoodienne n'aime pas ça; ca va finir mal, je vous le dis !

Un artiste à part entière…

Rouben Mamoulian, membre fondateur de la Guilde (syndicat) des réalisateurs dont il assumera un temps la vice-présidence, revendique haut et fort la prépondérance du metteur en scène sur les producteurs. Après «Rings on Her Fingers» (1942), il travaille sur un roman de Vera Caspary. Mais, intransigeant et autoritaire, nous l'avons dit, il est renvoyé au début du tournage à la suite d'un différend avec la compagnie. «Laura» (1944) sera finalement réalisé par Otto Preminger.

Dès lors, son rythme cinématographique va fortement ralentir et, nonobstant deux oeuvres de moindre renommée, («Rings on Her Finger» avec Henry Fonda et Gene Tierney en 1942, «Summer Holiday» avec Mickey Rooney en 1948), il va davantage tourner ses regards vers Broadway («Oklahoma», «Carousel», «Lost in the stars», etc).

La belle de Moscou…

Rouben MamoulianRemerciez votre bonne étoile…

Il faut attendre 1957 pour voir notre homme reprendre les commandes d'une équipe de tournage. Faut-il voir dans l'opposition de culture mise en image dans «Silk Stockings/La belle de Moscou» (1957) la double influence à laquelle est soumis son metteur en scène, passé de l'univers essoufflé de l'empire russe au capitalisme en plein essor du monde occidental ? Le film est un “remake”, sous forme de comédie musicale, du «Ninotchka» que Lubitsch tourna avec Greta Garbo (1939). Si Cyd Charisse danse bien mieux que La Divine, elle n'a pas cette aura de mystère que l'on est en droit d'attendre de la part d'une émissaire du gouvernement soviétique envoyée à Paris en mission extraordinaire. Mais, puisque Fred AstaireFred Astaire a plus d'allant que Melvyn Douglas, nous aurions tort de faire la fine bouche.

En 1935, travaillant de concert avec George Gershwin, Mamoulian a mis en scène l'opéra «Porgy and Bess» à Broadway. Il en prépare l'adaptation cinématographique. Mais le studio où doit se dérouler le tournage est ravagé par un incendie. Le projet, reparti à zéro, sera finalement confié à… Otto Preminger (1959) !

Hollywood a bien changé, avec lui les méthodes de travail; le rigorisme et le souci du détail grèvent les budgets et le Darryl Zanuck d'aujourd'hui n'a rien à voir avec le David O.Selznick de «Gone with the Wind». En 1963, Rouben Mamoulian aborde son dernier film, «Cleopatra», avec Elizabeth Taylor dans le rôle du nez. Mais, jugé trop pointilleux, le vétéran est congédié par le studio. Le film sera réalisé par… Joseph Mankiewicz (faut pas exagérer).

L'âge de bronze…

Désormais sexagénaire, Rouben Mamoulian, se retire pour finir sa vie aux côtés de celle qui est son épouse depuis 1945, Azadia Newman, peintre et décoratrice de renom.

Amoureux des chats, auxquels il a consacré un ouvrage («Abigail», 1964), il déclara en avoir fait figurer dans chacun de ses films, plus difficiles à repérer que les silhouettes d'Alfred Hitchcock !

A la fin de sa vie, il est récompensé à plusieurs reprises pour l'ensemble de sa carrière : en 1982 par le "Directors Guild of America", en 1984 par la "Los Angeles Film Critics Association". En 1985, il est honoré d'un "Luchino Visconti Award" attribué par les "David di Donatello Awards".

Il s'éteint paisiblement le 4 décembre 1987, à Woodland Hills, Californie.

Documents…

Sources : «Rouben Mamoulian, l'âge d'or de Broadway et Hollywood», remarquable documentaire de Patrick Cazal (2006), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Le meilleur critique est le temps" (Rouben Mamoulian)

Christian Grenier (mai 2010)
Ed.7.2.1 : 4-11-2015