Luis Garcia GARCIA BERLANGA (1921 / 2010)

Bienvenido, señor Berlanga !

Luis Garcia Berlanga

Au terme d'une oeuvre trop souvent contrariée par la censure, Luis García Berlanga nous aura offert une vision noire et critique de la société bourgeoise espagnole, à l'instar des meilleurs réalisateurs de la comédie (à l') italienne.

Décidé à rompre avec la tradition des sujets historiques et folkloriques préconisés par le pouvoir de Francisco Franco, il participe, avec les 2 autres "B", à un renouveau du cinéma national que poursuivra bientôt Carlos Saura.

Comme Juan Antonio Bardem, et contrairement à Luis Bunuel, il fut un "résistant de l'intérieur", même aux jours les plus sombres de la période franquiste.

On peut regretter que ses oeuvres ne soient pas davantage (télé) diffusées en France.

Conseil : pour mieux comprendre les commentaires si vous n'avez pas vu les films , jetez un coup de souris préalable aux résumés des sujets en parcourant l'onglet 'filmographie'.

Christian Grenier

Berlanga y Martí…

Luis Garcia BerlangaLuis Garcia Berlanga

Luis García Berlanga Martí est né le 12-6-1921, à Valencia (Espagne), au sein d'une famille bourgeoise. Son grand-père, Don Fidel García Berlanga (1859/1914), fut le gouverneur civil de Valencia. Son père, l'industriel et hommes d'affaires José García Berlanga (1886/1952), était député de l'Union Républicaine au temps de la Seconde République Espagnole. Seul élément artistique de la famille, son oncle Luís Martí écrivit le scénario du premier film produit à Valencia, «El Faba de Ramonet» (1933).

Adolescent, le jeune Luis étudie chez les Jésuites. Solitaire, il ne noue aucune véritable amitié avant la guerre civile (1936) : "J'avais la fantaisie stupide de vouloir être invisible !".

On le retrouve interne dans une école suisse. Membre du front populaire, son père est emprisonné et condamné à mort après la victoire des armées franquistes. Luis, étudiant en architecture, abandonne alors ses études pour intégrer, à la demande de sa famille, la División Azul (brigades de jeunes volontaires espagnols décidés à combattre le bolchevisme, éventuellement sur le front germano-russe), espérant obtenir une commutation de la peine paternelle. Dans une interview, il avouera plus tard une motivation supplémentaire bien plus futile : briller aux yeux d'une jeune fille dont il était amoureux ! Toujours est-il que le jeune homme ne prend part à aucun combat, la vie de Don José étant acquise par le biais du marché noir, moyennant la vente de l'usine électrique et de la ferme familiales.

Dans les années 40, Luis García Berlanga collabore au journal "Las provincias". Ses premiers intérêt artistiques sont la poésie, la peinture et la critique cinématographique.

En 1947, la Seconde Guerre Mondiale passée, il se décide à reprendre ses études et rejoint l'"Investigaciones y Experiencias Cinematográficas" de Madrid (l'I.E.C., l'équivalent de nos Hautes Etudes Cinématographiques). Quelques années plus tard, il réalise ses premiers courts-métrages, «Tres Cantos» (1948), «Paseo por una guerra antigua» (1948) et «El Circo» (1949).

Berlanga y Bardem…

Luis Garcia Berlanga«Bienvenido Mr Marshall» (1952)

Après avoir fréquenté les mêmes bancs de l'I.E.C. et co-réalisé le court métrage «Paseo por una guerra antigua», Luis García Berlanga et Juan Antonio BardemJuan Antonio Bardem récidivent avec un long métrage, «Esa pareja feliz» (1953). Film sombre et pessimiste, il est considéré comme la première oeuvre d'un renouveau du cinéma espagnol en pleine période - et en pleine terre - franquistes.

Bardem participe aux scénarii des deux oeuvres suivantes de Berlanga. Plus connu chez nous, «Bienvenido Mr Marshall» (1952), traite, sur le mode satirique, de l'impérialisme américain d'après-guerre, le Mr. Marshall en question n'étant autre que le Plan économique du même nom. Sur le thème, au premier degré, du "un prêté pour un rendu", le film obtient le Prix Spécial du Jury au festival de Cannes 1953, non sans avoir déclenché une petite polémique par le biais de son matériel publicitaire : des dollars à l'effigie de l'acteur José IsbertJosé Isbert à l'endroit généralement affecté à celle de George Washington !

Dernière collaboration des deux scénaristes, «Novio a la vista» (1953) reprend le thème, cher à Jean Vigo, de la révolte enfantine. Le film sera manipulé par la censure afin de faire disparaître toute allusion aux professions militaires de quelques-un de ses personnages les plus stupides.

Par la suite, Juan Antonio Bardem va se consacrer à la mise en scène des ses scénarios.

Berlanga sans Bardem !

La trajectoire poursuivie par Berlanga, n'en perd pas pour autant sa force. Pièce émouvante, «Calabuch/Calabuig» (1956) bénéficie de l'une des plus grandes performances de la carrière du comédien américain Edmund Gwenn. Remarquée et honorée au festival de Venise, cette histoire humaniste et pacifiste, du genre à vous faire aimer le cinéma jusqu'à la fin de vos jours, demeure l'un de mes plus beaux souvenirs (culturels) d'enfance.

Comme tous les grands réalisateurs espagnols ou italiens, Berlanga aura touché à l'institution religieuse. Mais, pour «Los jueves, milagro» (1957), il se voit tenu de reprendre plus de la moitié de son travail selon un nouveau scénario soumis à un conseiller religieux officiel, le censeur El padre Garaù. Sur l'idée du miracle plus ou moins fabriqué, cet opus iconoclaste et blasphématoire annonce les futures extravagances de notre Mocky hexagonal.

Berlanga y Azcona…

Luis Garcia BerlangaRafael Azcona y Luis García Berlanga

Disposant, de par ses origines, d'une certaine aisance financière, Berlanga préfère se taire que se soumettre. Il faut attendre 1961 pour le voir entamer une longue collaboration avec un jeune scénariste à l'aube d'une impressionnante carrière, Rafael AzconaRafael Azcona. «Placido» (1961), qui conjugue avec ironie la louable recommandation "Mangez avec un pauvre", obtient une nomination pour la course à l'Oscar hollywoodien du meilleur film de langue étrangère.

Leur sketch des «Quatre vérités», «La mort et le bûcheron» (1962), se démarque de la légèreté des 3 autres par une plus grande implication sociale noyée dans un pessimisme désespérant.

Farce cruelle contre la peine de mort, «El verdugo/Le bourreau» (1963), acclamé et primé à Venise malgré toutes les interventions du gouvernement espagnol, bénéficie de la présence de Nino Manfredi, nouant le lien qui rattache Berlanga aux maîtres de la comédie italienne la plus grinçante.

Si «La boutique» (1966), tourné en Argentine pour se libérer de la censure nationale, souffre en conséquence d'un ton trop direct, «Vivan los novios» (1969) reprend les obsessions bunuelliennes des libertés sexuelles et de la mort sous forme de satire macabre.

Mais pourquoi ne revoyons-nous jamais chez nous la seule co-production française de Luis García Berlanga, «Grandeur nature» (1974) ? Cette histoire de chirurgien-dentiste (Michel Piccoli) amoureux de sa poupée gonflable ne manquait pourtant pas d'air !!!

Berlanga sans Franco !

Le “Caudillo” disparu en 1975, «Grandeur nature» peut enfin être distribué dans la péninsule ibérique, la censure espagnole ayant “afeité” quelques une de ses plus belles banderilles. Les critiques écriront que la perte de l'épée censoriale fait perdre de la finesse aux dernières oeuvres de Luis García Berlanga. Difficile de prendre partie, car elles ne connaîtront pas les mêmes diffusions internationales que les plus célèbres des précédentes.

La trilogie que le duo d'auteurs construit autour de l'imaginaire Marquis de Leguineche («La escopeta nacional» en 1977, «Patrimonio nacional» en 1981, «Nacional III» en 1982) leur permet néanmoins d'en finir avec le régime défunt.

«La vaquilla» (1985) leur autorise néanmoins un retour satirique sur la Guerre Civile. «Moros y Cristianos» (1987), qui semble avoir déconcerté spectateurs et critiques par sa forme anarchique, miroir de la véritable nature du réalisateur, marque la dernière collaboration des deux artistes.

Berlanga y nosotros…

Luis Garcia BerlangaLuis Garcia Berlanga

"Il n'y a pas de petit profit", telle est la morale de «Todos a la cárcel» (1993) . Ecrit sans la contribution de Rafael Azcona, il n'en dispose pas moins d'un habile scénario qui permet au metteur en scène de prolonger son regard sur la société capitaliste espagnole. Il sera récompensé par 3 "Goya" (l'équivalent de nos "César") : meilleur film, meilleure réalisation, meilleur son.

Testament en forme de boucle, le dernier long-métrage de Luis García Berlanga, «Paris Tombuctu» (1999), renvoie le comédien Michel Piccoli et son personnage de dentiste obsédé, cycliste désormais "rangé des voitures", sur la route ramenant au petit village de Calabuig.

Pour en terminer avec la carrière cinématographique, rappelons que notre homme fit de rares apparitions en tant qu'acteur et participa à l'écriture de scénarios mis en images par quelques uns de ses confrères.

L'homme…

Epoux, depuis 1954, de María Jesús Manrique de Aragón, Luis García Berlanga est le père de Carlos Berlanga (1959/2002, musicien), de Fernando Berlanga, directeur de la chaîne Somosradio, de Jorge Berlanga, écrivain et scénariste, et de José Luis García Berlanga, futur réalisateur qui participera à la création du documentaire consacré à son géniteur, «Por la gracia de Luis» (2009).

Anarchiste sans conviction politique ouvertement déclarée, il fut, sans les années '70, co-fondateur et directeur de la collection érotique "La sonrisa vertical/Le sourire vertical" (désignation d'une partie intime du corps féminin).

Maintes fois honoré dans les festivals espagnols et internationaux, enseignant à l'IEC de Madrid dont il est issu, président de la Cinémathèque espagnole, Luis García Berlanga fit l'objet d'un hommage appuyé à lui rendu par la Mostra de Venise 2009. Il a fait, ce printemps 2010, sa dernière apparition publique lors de l'inauguration d'une salle de cinéma baptisée de son nom.

Luis Garcia Berlanga est décédé à Madrid, le 13 novembre 2010, de cause déclarée naturelle.

Documents…

Sources : Fundación Príncipe de Asturias, Aloha criticón, Fotogramas, «World film directors» de John Wakerman, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ma famille était une caste de politiciens, et mes ancêtres savaient que la politique était de la merde"

Luis Garcia Berlanga
Luis Garcia Berlanga
Christian Grenier (septembre 2010)
Ed.7.2.1 : 5-11-2015