Ernst LUBITSCH (1892 / 1947)

… maître de l'illusion

Ernst Lubitsch

Issu d’une famille juive berlinoise, Ernst Lubitsch fut un maître de la comédie américaine durant les années 30 et 40.

Il fut surtout le père de la “Lubitsch touch”, l’art d’inventer et de dissimuler avec une élégance de… roi !

«To be or not to be», «The Shop Around the Corner» et surtout «Le ciel peut attendre» ont rendu célèbre ce génie de la mise en scène …

Christian Grenier

Très tôt sur les planches…

Ernst LubitschErnst Lubitsch

Né à Berlin le 29 janvier 1892, Ernst Lubitsch est le fils d’un propriétaire d’atelier de confection venu de Galicie (Pologne).

Après des études au réputé lycée "le sophun gymnasium", Ernst déclare à son père qu’il veut devenir acteur. Ce dernier, qui travaille de huit heures du matin à neuf heures du soir, ne le prend pas au sérieux. Il l’envoie donc travailler dans un magasin de tissu Hoffamn and Co. Son responsable d’alors a raconté : "Quand je ne faisais pas attention à lui, il restait blotti derrière les balles d’étoffe et apprenait du Schiller !".

En 1910, Ernst Lubitsch, devenu comptable de l’entreprise paternelle, fait la connaissance de l’acteur Victor Arnold qui va l’aider dans son ambition de devenir acteur. Un an plus tard, il monte sur les planches pour de petits rôles. Il est même admis dans la troupe de Max Reinhardt avant de débuter au cinéma dès 1913.

En 1914, il obtient son premier grand rôle dans «Firma Heriatet» où il joue un commis qui met la pagaille dans un commerce de textile berlinois. Un rôle taillé sur mesure !

Dès lors, le jeune homme va enchaîner les films et devenir une pièce maîtresse de la firme A.G. Union…

Les oeuvres muettes…

Ernst LubitschErnst admire un portrait de Pola Negri

Parallèlement, Ernst Lubitsch réalise son premier film, «Fraulein Seifenshcaum» (1914) qui raconte l’histoire de femmes reprenant le travail de leurs époux partis à la guerre. Notre homme multiplie les films, puis les succès, au point de devenir rapidement un metteur en scène en vogue.

Après une «Carmen» (1918) incarnée par la célèbre Pola Negri, il concocte pour l'A.G. Union une «Madame Dubarry» (1919), avec la même actrice, qui lui assurera une renommée internationale. C’est aussi son premier grand film historique. La UFA, compagnie distributrice, va le vendre dans de nombreux pays.

Le realisateur se lance alors dans l'adaptation – très libre – de deux grandes oeuvres shakespearienne, «Les filles de Kohlhiesel» et «Romeo und Julia im Schnee» (1920).

«Anne Boleyn» (1920), nouvel opus historique (dont la tête d'affiche, avant d'être coupée, repose sur les épaules de la grande vedette Henny Porten) est présenté le 14 décembre 1920. Il sera vendu 200 000 dollars aux Etats-Unis. Lubitsch en profite pour se rendre une première fois à New York où il donne quelques conférences et assiste à quelques premières présentations de films américains.

Le 23 août 1922, il se marie avec Helene 'Irni' Krauss. Ils divorceront huit ans plus tard, madame reprochant à monsieur de ne s’intéresser qu’à son travail. Pas nous !

La conquete de l'Ouest…

Le 2 décembre 1922, il revient dans la Grande Pomme à l’invitation de Mary Pickford qui l'a choisi pour son prochain film. A 30 ans, il est mûr pour une somptueuse carrière outre Atlantique. Pour Mrs. Fairbanks, il tourne donc «Rosita» (1923) dont le succès le convainc de s'installer chez les Yankees. Pourtant, la grande vedette américaine n’a pas hésité à le qualifier de "metteur en scène de portes !".

La Warner Bros décide tout de même de lui faire signer un contrat de quatre ans. Il tournera 5 films pour cette major company : «The Mariage Circle», «Three Women» (1924), «Kiss Me Again», «Lady Windermere’s Fan» (1925) et «So this is Paris» (1926). Il touche alors 60 000 dollars par film, chiffre alors exceptionnel.

A cette époque, pour contourner les recommandations de la "Motion Pictures Producers and Distributors Association" (qui instituera le Code Hays en 1930), il va mettre au point ce qui fera sa célébrité : la “Lubitsch touch”. Sa méthode : l’ironie et la litote, le commentaire indirect afin de ne pas parler de sexe.

Lubitsch “vit et dort cinéma”. Quand il ne tourne pas, il reçoit des gens du septième art dans sa somptueuse demeure de Beverley Hills.

En fin de contrat avec la Warner, il est demandé par la Metro-Goldwyn-Mayer et la Paramount Pictures. Il va finalement tourner «Old Heidelberg/Le prince étudiant» pour la MGM (1927), en compagnie de son vieux complice et costumier Ali Hubert qu’il fait venir d’Allemagne avec 32 malles de costumes. Il produit ensuite «The Patriot» pour la Paramount (1928), un film qu’il aimera beaucoup et qui coonstituera sa dernière collaboration avec son ami de longue date, Emil Jannings

Les oeuvres sonores…

Ernst LubitschUn film culte…

Le cinéma ayant enfin pris la parole, Lubitsch met en chantier «The Love Parade/Parade d'amour» (1929) avec Maurice Chevalier et Jeanette Macdonald. Il reconduit le fantaisiste parisien dans d'autres “musicals”, véritables opérettes filmées («The Smiling Lieutnant» en 1931, «One Hour With You» en 1932, «The Merry Widow/La veuve joyeuse» dans ses versions locale et française en 1934) , entrecoupés par un mélodrame, «Broken Lullaby/The Man I Killed» (1932).

En 1932, Lubitsch qui a 40 ans prolonge son contrat avec la Paramount. Il réalise alors «Trouble in Paradise» (1932) et «Design For Living/Sérénade à trois», traitant adroitement un sujet délicat.

Pendant ce temps, en Allemagne, Adolf Hitler devient chancelier et Josef Goebbels ministre de l’éducation et de la propagande. Sentant venir le danger, Lubitsch épouse l’impresario et actrice Sania Bezencenet (Vivian Gaye) avant de se lancer dans un long voyage européen.

De retour chez les Indiens, il se voit proposer un poste de devenir producteur excécutif par la Paramount, compagnie au sein de laquelle il occupe désormais une place importante. Il tourne alors «Angel» avec sa payse Marlène Dietrich (1937). Le film est un échec. «La 8ème femme de Barbe bleue», délicieuse comédie avec Claudette Colbert et Gary Cooper sur un scénario de Charles Brackett et Billy Wilder, ne redresse pas la situation. La presse pose ouvertement la question : "Lubitsch est il fini ? Ses comédies sont-elles dépassées ?".

Ernst Lubitsch quitte alors la Paramount pour devenir producteur indépendant. Il veut tourner «The Shop Around the Corner», mais la MGM lui demande de faire d’abord «Ninotchka» (1939) avec l'austère Greta Garbo. Elle ou lui ? Les deux sans doute font que le succès revient.

L'homme revit. Il peut réaliser son projet, «The Shop Around the Corner» (1939), avec le couple en vogue Margaret Sullavan et James Stewart, pour 500 000 dollars. C’est SON film : " Je n’ai jamais peint de personnages aussi vrais !".

Enfin relancé, il signe un contrat de trois ans avec la Fox. Entre temps, il tourne un film pour United Artists, «To Be or Not To Be/Jeux dangereux» (1942) produit par Alexandre Korda. Mais quelques jours avant la première présentation, Carole LombardCarole Lombard, l’héroine du film et l'épouse de Clark GableClark Gable, se tue en avion. En pleine période de guerre, le public américain ne comprend pas cette oeuvre, qui fait aujourd'hui l'objet d'un véritable culte…

Le ciel peut attendre…

Ernst LubitschErnst Lubitsch

Pour ses débuts à la Fox, Ernst Lubitsch choisit «Heaven Can Wait/Le ciel peut attendre» (1943) avec Don Ameche et l’éblouissante Gene Tierney qui n’a jamais été aussi belle. Le public et la critique se rejoignent pour saluer le film qui reste, même s’il n’est pas le plus connu, son chef d’œuvre absolu. Tout y est : la forme, le fond, la beauté et la poésie, la légéreté et le second degré.

Quelques mois plus tard, le 1 septembre 1943, le réalisateur est frappé une crise cardiaque. Remis, il décide de prendre du recul et se contente de produire «A Royal Scandal» d'Otto Preminger (1945) et «Dragonwyck» de Joseph Mankiewicz (1948). Entre-temps, il entreprend lui-même «Cluny Brown/La folle ingénue» (1946) avec Charles BoyerCharles Boyer et Jennifer Jones.

Le 13 mai 1947, Hollywood le gratifie d'un oscar d’honneur, que lui remet Mervyn Leroy.

Le ciel n'a pas attendu…

Ernst Lubitsch commence la mise en scène de «That Lady in Ermine» avec Betty Grable et Douglas Fairbanks Jr. Au trentième jour de tournage, Otto Preminger remplace Lubitsch trop affaibli. Le 30 novembre, son concierge Werner le retrouve assis sur sa chaise. Il est mort en paix, a 55 ans.

Tout Hollywood assiste à son enterrement. Billy Wilder, présent, se tourne vers William Wyler, un autre grand metteur en scène américain, et lui dit : "Plus de Lubitsch…". L ’autre répond : "Pire, plus de films de Lubitsch !".

La Lubitsch touch…

Ernst LubitschPlease, don't touch !

Depuis, des décennies de cinéphiles célèbrent, à juste titre, un réalisateur dont le style est inimitable et dont les élégantes comédies sont entrées au Panthéon du cinéma. Son style, la fameuse “Lubitsch touch”, reste sa marque de fabrique.

" Le magicien le plus élégant de l’écran a emporté son secret avec lui pour toujours" déclarera Billy WilderBilly Wilder. Magicien, prestidigitateur, Lubitsch est tout à la fois. Il est le roi de l’illusion et de l’allusion.

On a beaucoup tenté de définir sa fameuse méthode. Francis Bordat, dans un récent numéro de "Positif", apporte trois éléments de réponse:

C’est un peu tout à la fois et un peu plus. C’est surtout une subtile façon de contourner le Code Hays qui définissait ce qu’on pouvait ou ne pouvait voir à l’écran. Le maître répond simplement avec intelligence à ce qu’attend le spectateur. Il établit un lien direct avec lui et s’amuse à ce jeu du chat et de la souris. Comme l’a dit magnifiquement Charles Tesson, "Le cinéma de Lubitsch répugne aux messages. Il leur préfère les accusés de réception".

La modernité de Lubitsch, sous une enveloppe classique, réside donc dans cette utilisation de la langue et du langage, par delà sa brillance. Mais, plus que les mots, ce sont les situations qu’aiment l'auteur. Il cultive l’art de dire les choses en les montrant plutôt même qu’en les disant, comme le refera Alfred HitchcockAlfred Hitchcock quelques années plus tard, dans un tout autre registre.

Charles ChaplinCharles Chaplin, un autre grand, l’avait bien compris : "Mieux que tout autre cinéaste, Lubitsch avait le don de révéler l’esprit et le plaisir de l’amour sans jamais tomber dans la vulgarité". Lubitsch avait surtout senti que son “humour juif” révisé sur les scènes berlinoises pouvait s’adapter à l’esprit et au cinéma américains fortement influencé à cette époque par tous les cinéastes venus de l’Europe de l’Est.

Documents…

Sources : documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je laisse les spectateurs se servir de leurs imaginations. Qu'y puis-je si elles vont au-delà de mes intentions ?" (Ernst Lubitsch, source Imdb).

Quelle belle (auto-) définition de la “Lubitsch touch” !

Jeux dangereux…
Patrick Glanz (novembre 2010)
Ed.7.2.1 : 7-11-2015