Jean DREVILLE (1906 / 1997)

"… l'aimant du cinéma"

Jean Dréville

«La cage aux rossignols», «Le président Haudecoeur», «Horizons sans fin», «La reine Margot», «Lafayette» … Tous ces films sont signés Jean Dréville, auteur d'une quarantaine de bandes.

Mais qui est donc Jean Dréville ? Certes, il demeure l'un de nos talentueux réalisateurs, mais également - et peu le savent - un affichiste, un photographe et un journaliste.

Reprenons ensemble le parcours de ce metteur en scène courageux et inspiré, que sa fille, Valérie, baptisa judicieusement “l'aimant du cinéma”…

Donatienne

De Charlot au déclic…

Jean DrévilleAffichette de Jean Dréville

Jean Dréville naît à Ivry sur Seine, le 20 septembre 1906, d' Alice, sa mère et d'Alexandre, son père (ingénieur des mines, mais aussi poète). On lui connaît un frère.

Garçonnet, Jean, est un enfant passionné. Doué pour le dessin, il aime également bricoler, allant jusqu'à concevoir l'installation électrique de la demeure familiale.

A la vision de «Charlot s’évade» (1917), le gamin fait de Charlot son héros qu'il dessine sur des petits carnets. Plus tard, «La roue» d'Abel Gance (1922) vient accroître son intérêt pour le cinéma.

A l'adolescence, son oncle Pierre l’initie à la prise de vues. Il s’attache à fixer sur la pellicule des clichés de Paris, tâtonnant pour trouver l'éclairage qui donnera “une impression”. Parallèlement, il compose des affiches, comme celles de films «L’esclave blanche » d’Augusto Génina (1927) ou «L’escale» de Jean Gourguet (1929).

Vingt ans, c’est l’âge des rêves, mais aussi des avis bien tranchés. Jean exprime les siens dans des critiques cinématographiques pour "L’Intransigeant", "Comoedia" et "Paris Matinal", où quelques revues éditées à compte d'auteur ("Photo-Ciné", etc). Courageux mais pas téméraire, Il se protège derrière plusieurs pseudonymes : Julien Bayart, Gladius et même Déclic.

L'initiateur du making off…

Jean DrévilleJean Dréville

A la fin des années 20, un cinéma plus artistique s’oppose aux œuvres burlesques et populaires. C’est ce cinéma-là que Jean Dréville veut défendre. S'il admire Marcel L’herbier, il n’en critique pas moins «Le Diable au cœur» (1928). Il s’en expliquera avec le réalisateur qui l'autorisera à filmer un reportage sur le tournage de «L’argent» : «Autour de l’argent» (1928). Grâce à ce documentaire reconnu, des portes s’ouvrent. le voici assistant de Richard Oswald sur «Cagliostro» (1929) en compagnie de Marcel Carné.

La même année, il répond à la commande d’un documentaire, «Quand les épis se courbent», utilisant pour la première fois en France une pellicule panchromatique. Plusieurs autres courts métrages suivront : «Physiopolis», «Créosote», etc.
C'est parti !

Son premier long métrage de fiction, «Pomme d’amour» (1932), constitue de son propre aveu "… Une connerie monumentale". Mais c’est parti ! De 1933 à 1939, il va tourner dix longs métrages.

S’attaquant au répertoire de l’auteur dramatique Roger Ferdinand, il met en bande successivement «Trois pour cent» (1933), «Un homme en or» (1934), «Touche à tout» (1935) et «Le président Haudecoeur».

Vers la fin de la décennie, notre homme sacrifie à la mode des aventures d'inspiration russe : «Troïka sur la piste blanche» (1937 décevant, malgré la présence de Charles Vanel) et «Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg» d’après Tolstoi relèvent de cette veine. Malgré certaines coupures exigées par la censure, ce dernier opus connaît un beau succès. «Le joueur d’échecs» (1938), avec Françoise Rosay et Conrad Veidt vient confirmer son souci du détail et son goût du travail bien fait, lui ouvrant les portes de la notoriété.

La guerre et La Continental…

Jean DrévilleJean Dréville

Comme beaucoup de réalisateurs, s’il veut tourner, Jean Dréville doit en passer par la "Continentale", pour laquelle il signe 5 films . Pour «Annette et la dame blonde» (1941), Louise Carletti est imposée au dernier moment aux dépens de Danielle DarrieuxDanielle Darrieux. Tourné en 14 jours dans la rade de Toulon, «Les cadets de l’océan» (1942) est interdit par le pouvoir allemand à la suite du sabordage de la flotte française consécutive au passage de la ligne de démarcation. Projeté en 1945, le film sera éreinté par la critique qui le qualifiera de “vichyssois”. «Les affaires sont les affaires» constitue une adroite adaptation de la pièce éponyme d’Octave Mirbeau, véritable réquisitoire contre le procès fait à Dreyfus, malgré les retouches mineures demandées par l'occupant. «Les Roquevillard» (1943) d’après le roman d’Henri Bordeaux réunit une distribution éblouissante d'où émergent Charles Vanel, Aimé Clariond et Fernand Charpin. «Tornavara» (1943) complète la liste.

Un acteur fétiche…

Une rencontre va bouleverser l’univers du réalisateur qui, malgré la qualité de ses œuvres, n’arrive pas à trouver ce ton de gaieté et d’espoir dont le public a tant besoin. Avec son élégance malicieuse, sa finesse et sa tendre drôlerie Noël‑NoëlNoël-Noël lui permet d'atteindre un autre style. «La cage aux rossignols» rencontre un succès populaire sans mesure. Dans cette oeuvre que nous avons évoquée par ailleurs (cf.dossier Noël-Noël), Jean opte délibérément pour un ton léger, sans accentuer la violence ni le drame, le choix de l’affiche et de la chanson-thème venant confirmer que «C’est le printemps».

Après cet immense succès, acteur et metteur en scène deviennent complices au point de se croiser régulièrement tout au long de leurs carrières respectives. «Parade du temps perdu (Les casse-pieds)» (Prix Louis Delluc 1948, à la réalisation rendue délicate par de nombreux effets spéciaux), des sketchs de «Retour à la vie» (1949) et «Les 7 péchés capitaux» (1951), «A pied, à cheval et en spoutnik» (1958) et «La sentinelle endormie» (1965), sans oublier le feuilleton télévisé «Le voyageur des siècles» (1971).

D'autres films

Jean Dréville«La reine Margot»

La guerre terminée, Jean Dréville nous offrira «Le visiteur» (1946), avec Pierre Fresnay : très bon film au demeurant qui se déroule dans un pensionnat. La manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois est présente, mais elle ne chante pas et le public est terriblement déçu !

«La ferme du pendu» (1945), tourné en Vendée, réunit Charles Vanel (qui tournera 5 fois sous sa houlette), un magistral Alfred Adam et un tout nouveau chanteur-acteur, Bourvil. Peu après, «Copie conforme» (1946) permet à Louis Jouvet de donner la réplique à… lui même dans une histoire de sosie agrémentée d'une apparition truculente de Jean Carmet et des dialogues brillants d'Henri Jeanson.

Séparés par une douzaine d'années, «La bataille de l’eau lourde» (1947) et «Normandie-Niemen» (1959) n'en forment pas moins un dyptique au cours duquel le réalisateur se penche sur un passé récent. Le premier , joué par des acteurs inconnus, retrace les actions menées par les Alliés pour entraver les efforts allemands dans la course à l'arme nucléaire. Le second, évocation poignante de la célèbre escadrille franco-soviétique, reste un film culte en Union Soviétique.

Toujours dans un style proche du documentaire, «Horizons sans fin» (1952) évoque, en forme de tragédie classique, l’histoire de la célèbre aviatrice Hélène Boucher, dont Giselle PascalGiselle Pascal assume superbement le rôle. S’il est qualifié aujourd’hui de chef-d’œuvre, il n’en fut pas de même à sa sortie. Présenté à Cannes en 1953, il obtient la palme de l’office catholique, le classant définitivement dans la catégorie des films trop purs et trop moraux, notamment par les représentants de la Nouvelle Vague.

«La reine Margot» ne bénéficie pas de plus d’indulgence. A l'heure où Vadim déshabille Bardot dans «Et Dieu créa la femme», Jean Dréville voile pudiquement les formes de Jeanne Moreau, provoquant dérision et critiques acerbes dans les "Cahiers du cinéma". Montrez ce sein que j'aimerais voir ! Choqué mais pugnace, Jean Dréville se défendra farouchement par presse interposée. Son plus féroce détracteur, François TruffautFrançois Truffaut, finira plus tard par lui rendre hommage , mais la blessure aura été profonde.

«La fille au fouet» (1954) aura compté dans la vie de son metteur en scène. On y voit une jeune comédienne, aux cheveux très courts, Véronique Deschamps, qui deviendra son épouse. Le couple aura une fille, Valérie, en 1962 qui à son tour sera comédienne.

Terminons cette liste par le populaire «Lafayette» (1961), fresque historique colorée, "Histoire d'Epinal", certes, mais qui connut un bon succès public.

Revoir sa Normandie

Jean DrévilleJean Dréville

Si Jean Dréville fut un passionné de cinéma, la profession ne le reconnut pas toujours à sa juste valeur, et notre homme s'enfonça peu à peu dans l'oubli. Ainsi à partir des années 70, si l'on fit appel à lui pour présider des jurys dans des petits festivals, on ne l’invita plus au Festival de Cannes, ce qui le toucha énormément.

Il se consacra à la restauration de grandes œuvres de notre patrimoine cinématographique, comme le «Napoléon» d’Abel Gance, remonté sous le titre «Bonaparte et la Révolution» (1971).

Vivant pendant plus de 50 ans à Vallangoujard dans le Vexin, il aimait y organiser, plusieurs fois par an, des séances de ciné-club qui se terminaient par un pique-nique convivial. Des amis fidèles, comme Bertrand Tavernier, Claude Miller, Marina VladyMarina Vlady ou Micheline PresleMicheline Presle, répondaient volontiers à ses invitations. Par ailleurs, les cinéphiles n’oublieront pas qu’il était une véritable encyclopédie du cinéma à lui tout seul, brillant aux côtés de Pierre Tchernia dans l’émission « Monsieur Cinéma ». En avril 1987, il est fait officier de la Légion d’Honneur.

Ses amis auront dit de lui qu’il était doté d’une grande sensibilité, tout en sachant prendre le recul nécessaire pour rester acteur de sa vie. A 90 ans, il conduisait encore et s’intéressait à tout. Sur ses lèvres, comme un éternel refrain rassurant, un petit sifflotement persistait : "Je veux revoir ma Normandie…".

Jean Dréville nous a quittés en 1997, à Vallangoujard où il est inhumé et où son épouse Véronique l’a rejoint en 2004.

Documents…

Sources : «Jean Dréville, cinéaste», plaquette de Patrick Glâtre, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Les acteurs sont des gens facilement terrorisés ; il me faut les protéger." (Jean Dréville)

Un grand patron…
Donatienne (novembre 2011)
Ed.7.2.1 : 7-11-2015