Jacques DEMY (1931 / 1990)

Né sous le signe des gémeaux…

Jacques DemyJacques Demy

Le 5 juin 1931 à Pontchateau (Loire Atlantique), au-dessus du bistrot tenu par sa grand-mère paternelle, Jacques Demy apparaît en ce monde. On lui prédit tout aussitôt une vie heureuse : N'est-il pas né “coiffé” (avec un morceau de placenta sur le crâne) ? Il déclarera plus tard : "Je ne fus pas vraiment un enfant désiré mais j'ai eu une enfance heureuse". En effet, son père Raymond, garagiste issu d'une famille bretonne très catholique, et sa mère Marie-Louise, coiffeuse fantaisiste et artiste, sont deux amoureux tout aussi jeunes que pauvres. Contrasté, le couple n'en demeure pas moins uni. Jacques aura un frère cadet, Yvon, ainsi qu'un benjamin, décédé en 1950, et une sœur Hélène.

L'enfant grandit dans un monde de rêve qu'il se fabrique lui-même. Tout jeune, il crée des spectacles, habille des marionnettes. Mais déjà, Nantes, la grande ville toute proche, le fascine. Elle sera sa ville, son port d'attache et il la mettra en scène, le temps venu, avec fidélité : "J'y ai tout connu, la guerre à 12 ans, l'amour à 16 ans".

Jacquot de Nantes…

Tout en suivant une scolarité perturbée par la guerre, puis complétée par des études techniques davantage imposées que choisies au Collège Launay, Jacques voue une passion pour le cinéma qu'il découvre, grâce à sa mère, au travers du «Blanche-Neige» de Walt Disney. Le Guignol des Créteurs sur le Cours Saint-Pierre de Nantes le transporte dans un univers magique. À peine âgé de 13 ans, il parvient à acheter une première caméra à manivelle grâce à laquelle il tourne, avec son frère Yvon et des copains du quartier, «L'aventure de Solange». Il collectionne l'Écran français et se fait offrir une caméra plus sophistiquée. S'ennuyant au ciné-club "L'Écran Nantais", il installe un studio d'animation dans le grenier du garage familial. Quoique réticent, Raymond consent à y installer l'électricité.

A ses moments de loisir, Jacques s'attache à monter un deuxième film, une animation, «Attaque nocturne». Un client de son père, André Delletery, décorateur de métier, le conseille et l'encourage tout comme l'un de ses professeurs, M. Melet. Il fabrique lui-même les décors en papier kraft et en plâtre, les marionnettes en carton articulées avec des punaises, et ose d'audacieux travellings. Le travail achevé, Jacques projette son “oeuvre” devant la famille, les amis, les voisins. Lorsqu'un beau jour de 1948, le célèbre réalisateur Christian-Jaque vient à Nantes pour présenter son film «D'homme à hommes», Jacques obtient l'autorisation de projeter «Attaque nocturne». Impressionné, le metteur en scène emporte la bande pour la montrer à l'opérateur Christian Matras. C'est par une critique élogieuse que débute l'histoire de Jacquot de Nantes tandis que les préjugés paternels s'estompent doucement…

La bande à Jacquot…

Jacques DemyEnfin !

S'il n'obtient pas son baccalauréat, Jacques Demy est reçu par Christian Matras à l'école de cinéma de la rue Vaugirard (Paris). Esseulé et gagné par le spleen, il hante les salles de cinéma et se ressource grâce au film de Jean Renoir, «Le fleuve» (1951). Il traverse alors la période la plus noire de sa jeunesse, apprenant notamment le décès accidentel de son plus jeune frère. Il exprime son chagrin à sa façon dans son court métrage de fin d'étude, «Les horizons morts», où il se met en scène et dans lequel on devine l'influence de Robert Bresson dont le «Journal d'un curé de campagne» tient encore l'affiche.

Heureusement, des “pays” le rejoignent dans la capitale  : Bernard Evein, Jacqueline Moreau, Bernard Toublanc-Michel…Une équipe se forme, et se lance dans la conception de films d'animation : «Les faux nez» d'après Sartre, «Le petit prince» de Saint Exupéry. Demy écrit, les autres dessinent, fabriquent, peignent les décors et conçoivent les costumes. Ils font la rencontre de Paul Grimault, l'inévitable maître français du dessin animé, mais ce dernier, qui rencontre tant de difficultés pour montrer ses propres oeuvres, lui conseille d'opter pour une autre voie. Ensemble, nos amis réaliseront alors des films publicitaires. Demy et Grimault se retrouveront en 1988, co-réalisateurs d'un film d'animation, «La table tournante».

Exempté du service militaire en 1952, Jacques ose écrire une tragédie en songeant à Maria Casarès, «La mort d'Électre». En attendant, il écrit des scénarii qu'il mène parfois à terme, comme «Le sabotier du Val de Loire», inspiré par le «Farrebique» de Georges Rouquier, lequel lui apporte son concours. Une amité naît entre les deux hommes et Jacques devient l'assistant de son aîné pour la réalisation de deux documentaires, «Lourdes et ses miracles» et «Arthur Honneger» (1955) avant de collaborer une dernière fois avec lui sur «SOS Noronha» (1956). Des rencontres en entraînant d'autres, Jacques sympathise avec Jean Marais qui le présente à Jean Cocteau.Le poète n'hésite pas à lui céder le droit de réaliser «Le bel indifférent» (court métrage, 1957). Il apprend vite et bien, et Jean Masson l'engage comme conseiller technique pour le film officiel du Mariage du Prince Rainier de Monaco et l'actrice Grace Kelly (1956).

On commence à parler de lui, et la Nouvelle Vague l'adopte. Avec un peu d'attention, on peut le voir figurer, dans «Paris nous appartient» de Jacques Rivette (1958) et dans «Les 400 coups» de François Truffaut (1959). Il côtoie également Alain Resnais et Jean-Luc Godard mais refuse de participer aux fameux "Cahiers du Cinéma". Lors du festival de Tours de 1958 où il présente «Le bel indifférent», il fait la connaissance d'Agnès Varda, une jeune cinéaste-photographe, mère d'une toute petite Rosalie, et dont il tombe amoureux juste au moment où il entreprend le tournage de «La mère et l'enfant», une commande du ministère de la santé. La même Rosalie incarnera un jour la fille de Catherine Deneuve dans «Les parapluies de Cherbourg» avant de devenir costumière. Une nouvelle commande débouche sur «Ars» (1959), court métrage documentaire : fasciné par le personnage, Jacques exprime l'intensité spirituelle de son sujet, mais semble étouffé par les contraintes austères que s'imposait le patron des curés (1959), avouant bien humblement : "Je l'ai fait pour comprendre… Je n'ai pas compris".

De ville en ville…

Jacques Demy"Nous sommes deux soeurs jumelles…"

En 1960, Jacques Demy entame le tournage de «Lola», un opus très personnel, en hommage au «Plaisir» de Max Ophuls et à la gloire de Nantes. Produit par Carlo Ponti, déjà agrémenté d'une musique de Michel Legrand, le film raconte l'histoire d'une chanteuse de cabaret qui rencontre au Passage Pommeray, lieu symbolique de la cité bretonne, un ami d'enfance oublié, donnant naissance à un amour contrarié au fil d'une intrigue amère et mélancolique. "Pleure qui peut, rit qui veut !" avertit le cinéaste dès le début de la projection. Il illustre ensuite le péché de «La luxure» dans le film à sketches «Les sept péchés capitaux» (1961).

Fasciné par la mer, attiré par les villes portuaires, Jacques Demy plante ses caméras face à «La baie des anges» (1962), toujours en compagnie du décorateur Bernard Evein et du compositeur Michel Legrand avec lesquels il entretiendra une complicité féconde. Nous voici donc plongés dans l'enfer du jeu, de Nice à Enghien, en compagnie de Claude Mann et d'une Jeanne Moreau blonde qui gagnent, perdent, s'aiment et se déchirent tour à tour.

En 1964 commence l'aventure des «Parapluies de Cherbourg», une oeuvre singulière entièrement chantée qui sera couronnée de la palme d'Or du Festival de Cannes, recevra le prix Louis Deluc et bénéficiera d'une nomination aux oscars. Catherine Deneuve se joint à l'équipe pour la première fois pour une nouvelle histoire aigre-douce d'amours contrariées, avec en toile de fond la guerre d'Algérie, reliée à «Lola» par la présence du même personnage masculin, Roland Cassard (Marc Michel). On se souviendra des papiers peints choisis volontairement de mauvais goût par Bernard Evein, "… pour être assortis au monde de l'époque : la guerre, la séparation, l'infidélité, la vénalité, l'opprobre sur une fille-mère". Malgré sa particularité, «Les parapluies de Cherbourg» s'ouvriront sous tous les cieux du monde _ y compris au pays du Soleil Levant _pour réaliser une superbe carrière internationale.

Forte de ce succès, l'équipe Demy s'attèle à un grand projet pour lequel elle a besoin de fonds. Avec beaucoup de chance, elle obtient le concours de la Warner qui s'assure de la participation heureuse des stars que sont alors Gene Kelly et Georges Chakiris. Ce sera cette fois-ci un film joyeux, un festival de couleurs, de chants et de danses qui réveillera toute une ville de province. «Les demoiselles de Rochefort» fêteront leur cinquantième anniversaire en 2017, devenues à jamais immortelles aux coeurs des Charentais. Les mélodies sont connues dans le monde entier et Michel Legrand sera récompensé par l'oscar 1968 de la meilleure musique. Nous vous en disons davantage via l'onglet reportage associé à ce dossier…

De film en aiguille…

"Mon idée, c'est de faire cinquante films qui seront tous liés les uns aux autres dont les sens s'éclaireront mutuellement à travers des personnages communs". Quand Jacques Demy émet ce vœu, il ignore que la maladie ne lui laissera le temps de réaliser que neuf longs métrages dont tous ne seront pas forcément de la même facture. «Model Shop» (1968), tourné à Los Angeles, laisse apparaître le caractère mélancolique et désenchanté de son auteur. On y retrouve une Lola triste et déprimée, héroïne d'une rencontre éphémère et désespérée sur fond de guerre du Vietnam. Pour la petite histoire, rappelons que le jeune acteur pressenti pour donner la réplique à Anouk Aimée s'appelait Harrison Ford ; malheureusement, après avoir participé aux repérages en compagnie du réalisateur, il fut remplacé par Gary Lockwood, les producteurs jugeant l'impétrant sans grand avenir professionnel !

Il était plusieurs fois…

Jacques DemyJacques Demy dans les décors de «Peau d'Âne» (1970)

Tout aussi attiré par les contes et légendes, Jacques Demy réalisera successivement «Peau d'Âne» (1970), «Le joueur de flûte de Hamelin» (1971), «Lady Oscar» (1979) et «Parking» (1985), une transposition moderne de la légende d'Orphée.

Le chant du cygne…
Jacques DemyRichard Berry et Jacques Demy

«L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune» ( 1973) – comédie loufoque que Jacques Demy a envie de réaliser alors que son épouse est enceinte de leur fils Mathieu – ce serait bien de voir un homme donner naissance à un enfant. C'est ainsi que le réalisateur imagine Marcello Mastroianni enceint : "Agnès me disait : Vous les hommes, si vous étiez enceints, vous vous comporteriez autrement avec nous, gentes femmes". Je lui ai répondu "Tu vas voir, ce que tu vas voir, je vais te le faire, ton enfant !. Et ne pouvant le concevoir autrement, j'en ai fait un film !".

Il y avait longtemps que Demy avait l'idée de signer une sorte d'opéra. Mais il se heurtait à bien des réticences : Michel Legrand n'était pas partant, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu s'étaient désistés. Heureusement, Michel Colombier accepte de composer la musique de cette «Chambre en ville» (1982) destinée à recevoir les amours d'une bourgeoise et d'un ouvrier. Cette œuvre au ton dramatique, violent et révolté montre les injustices de notre société . Plus dure et cruelle que le monde auquel son auteur nous avait habitués, elle n'en demeure pas moins un chef d'oeuvre relevant de la tragédie ancienne, ou de certains thèmes de grands opéras. Hélas, cet opus sort sur les écrans dans les mêmes moments que le sympathique et trop différent «As des as» de Gérard Oury, faisant naître une polémique que n'aura pas voulue son créateur.

Nouveau projet longuement réfléchi : Jacques Demy a envie de mettre en scène Yves Montand en personne dans un film musical tourné à Marseille, «Trois places pour le 26» ( 1988). Déjà très fatigué par la maladie qui l'épuise et qui entraînera deux interruptions du tournage, il a sans doute le pressentiment que ce sera son dernier long métrage. Montand y joue le rôle de Montand, grande vedette de la chanson empêtrée dans une histoire de paternité compliquée et secrète (Toute allusion à des faits réels… on connaît la chanson !). L'inceste y est abordé avant un happy-end un peu trop facile et le public ne sera guère au rendez-vous de cette intrigue qui laisse un sentiment de malaise dans les esprits.

Très affaibli par son mal qu'il sait incurable, Jacques se réfugie sur l'Ile de Noirmoutier où il possède une maison, se lance dans la peinture et l'écriture de ses souvenirs de jeunesse avant de publier «Une enfance heureuse». Avec son accord, son épouse et ses enfants Rosalie et Mathieu montent un film d'après l'ouvrage, «Jacquot de Nantes», où il apparaît. Peu de jours après la fin du tournage, il s'éteint. Agnès révélera plus tard, estimant que les mentalités avaient évolué, que c'est le SIDA qui l'avait emporté à 59 ans.

Il nous laisse le souvenir d'un véritable artiste, magicien des couleurs, marchand de rêves qui, s'il n'occultait pas les laideurs et les violences de notre monde, les équilibrait d'un amour de la vie qui lui était propre, un génial funambule comme le cinéma d'aujourd'hui en manque tant.

Documents…

Sources : «Le cinéma enchanté de Jacques Demy» de Camille Taboulay, «Jacques Demy» d'Olivier Père et Marie Colmant, «Jacques Demy, les racines du rêve» de Jean-Pierre Berthomé, «L'univers de Jacques Demy» d'Agnès Varda (1995), «Le monde enchanté de Jacques Demy», exposition présentée à Rochefort-sur-Mer en 2014.

Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Un film léger parlant de choses graves vaut mieux qu'un film grave parlant de choses légères"

Jacques Demy (juillet 1965)
"Je voulais changer les couleurs du temps…"
Donatienne (mars 2017)
Premier article écrit sur Jacques Demy

"On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans son film, des dons éblouissants qu'il révèle, ou de l'effarant travail de bricolage qu'il exigea du réalisateur. Ce que fait Jacques Demy est certainement unique dans toute l'histoire du cinéma mondial."

dans .

"L'Eclair", journal régional, 1950

Ed.8.1.2 : 1-4-2017