Sacha GUITRY (1895 / 1957)

Le grand amour de Sacha et Lolotte…

Sacha GuitrySacha Guitry et Charlotte Lysès

De 1882 à 1891, le grand comédien Lucien Guitry est sous contrat pour 9 saisons au théâtre français de Saint-Pétersbourg, dit Théâtre Michel. Accompagné de son épouse, Renée Delmas de Pont-Jest, Lucien se produit régulièrement devant les plus hautes personnalités de l'Empire de Russie, y compris le tsar Alexandre III et son fils Nicolas II. Dans la deuxième ville de Russie, le couple – qui a perdu un enfant en bas âge, Hubert – donnera naissance à deux garçons : Jean (né le 5 mars 1884 et qui décèdera le 11 septembre 1920 dans un accident de la circulation) et Alexandre Georges Pierre (21 février 1885), ainsi baptisé en l'honneur de son impérial parrain. Selon une habitude locale, l'enfant reçoit rapidement le diminutif moins pompeux de Sacha.

Chaque été, entre deux saisons, tout ce petit monde revient en France pour de courtes vacances parisiennes chez les parents de Renée, avant de s'installer en province pour une villégiature répératrice. Au début de l'été 1889, Rénée, trop souvent bafouée par son volage de mari, fait part de son intention de ne plus retourner en Russie. Elle s'installe chez ses parents, entame une procédure de divorce et obtient la garde des enfants. À l'automne, Lucien rentre seul à Saint-Pétersbourg pour une nouvelle saison, lourde de solitude et génératrice de lassitude. L'année suivante, ayant retrouvé ses garçons pour quelques semaines, il prend l'incroyable parti d'enlever celui des deux dont il se sent le plus proche, Sacha.

Ainsi, pour la dernière saison théâtrale de son géniteur, le cadet des Guitry va cotoyer et bien vite admirer un père dont il découvre l'activité artistique et profite avec fierté des leçons fièrement accordées. À 5 ans, il fait déjà ses débuts sur scène en jouant le fils de «Pierrot de la Lune», entre Lucien et Vladimir Davydof, célèbre comédien autochtone, en présence du tsar.

En 1891, lorsqu'ils rentrent définitivement en France, une forte relation s'est nouée entre l'homme et l'enfant. Ces 8 mois de promiscuité ont développé chez ce dernier, outre l'amour passionnel qu'il éprouve pour son paternel, la perfection qu'exige l'art du théâtre…

"Tuer le père…"

À Paris, Sacha découvre la scolarité dont il ne comprendra jamais l'utilité. Renvoyé successivement d'une bonne dizaine d'établissements, il préfère à ses études la fréquentation de brillants amis qui scintillent dans l'entourage de son père : Tristant Bernard, Jules Renard, Georges Feydeau, Octave Mirbeau, Edmond Rostand…

À quatorze ans, les premiers feux s'allument dans son coeur d'adolescent, attisés par la belle Marianne Feydeau qui ne voit en lui que le gamin qu'il est encore. Ce sera donc une “cocotte” voisine de la demeure de son grand-père maternel qui se chargera de son “éducation”. Parallèlement, il poursuit des études qu'il ne rattrapera jamais et qui le laisseront définitivement sur le carreau en 1902, après 12 évictions successives de divers établissements plus ou moins permissifs.

Entre-temps, le jeune homme se cherche. En 1900, il annonce à son père son désir de devenir comédien, avant de bifurquer vers l'écriture dramatique. Sa première pièce, «Le page», transformée en opéra-bouffe, fera l'objet de 36 représentations à partir d'avril 1902. Se découvrant également un bon coup de crayon, il place quelque dessins dans les journaux "Le rire" et "Le sourire", avant de publier un recueil de caricatures, «Des connus et inconnus».

En 1903, dans les coulisses du Théâtre de la Renaissance dirigé par Lucien, Sacha entame une liaison avec une jeune actrice de la troupe, par ailleurs maîtresse du directeur, la belle Charlotte Lysès. Comme on s'en doute, les relations entre les deux hommes s'en trouvent fort affectées et la première incartade du fils – un retard professionnel – fournit à Lucien l'occasion d'une brouille qui durera une bonne quinzaine d'années.

Charlotte dégage une bonne influence sur le bouillant artiste en herbe, canalisant sa paresse, l'aidant à surmonter ses premiers échecs («Le kwtz»,…) jusqu'au gros succès que fut sa première véritable pièce, «Nono» (6-12-1905). Le 13 août 1907, Sacha se décide enfin à épouser sa muse, d'autant plus que cette union lui permettra de faire son service militaire dans son lieu de résidence. Incorporé au 23 Régiment d'Infanterie de Paris où il prend rapidement ses aises, il est réformé au bout de quelques mois pour rhumarismes articulaires…

Le printemps de Sacha et Yvonne…

Sacha GuitrySacha Guitry et Yvonne Printemps

En janvier 1914, Chalotte Lysès entraîne Sacha Guitry à la Gaîté Lyrique où se produit avec succès une jeune chanteuse, Yvonne Printemps. Pour l'auteur, l'artiste est une révélation qu'il songe rapidement à distribuer dans une revue. Mais il doit au préalable donner la réplique à son épouse dans «La pélerine écossaise», une comédie centrée sur l'usure de l'amour conjugal. Au mois de mars, grippé et frappé d'une forte fièvre, il est donné mourant. Il se remettra lentement et, compte tenu de son état, bénéficiera d'une réforme qui le maintiendra à l'écart du Premier Conflit Mondial, exemption à l'origine d'une première polémique portant atteinte à son patriotisme.

L'année suivante, à marquer d'une pierre aussi blanche qu'une toile de cinéma, Sacha Guitry fait son entrée dans l'univers du septième art au travers d'un court métrage d'actualités. «Ceux de chez nous» se veut un témoignage visant à conserver pour les générations futures l'image de quelque unes des plus grandes figures de son temps, auxquelles il ajoutera pour la version de 1939 celle de son père. L'oeuvre, projetée le 22 novembre 1915 au Théâtre des Variétés, bénéficie d'un commentaire écrit et dit par l'auteur.

Mais revenons au vaudeville. Le 15 avril 1915 (cf.archives d'Yvonne Printemps), Sacha et Yvonne deviennent amants. Dans la foulée, un incident inespéré va faciliter les affaires du maître : une étourderie orale du comédien Francell (le futur père de Jacqueline Francell) l'autorise à se penser cocu ! Les choses s'enchaînent alors rapidement et début 1917, avant même la prononciation du divorce (17-7-1918), Yvonne et Sacha s'installent dans un appartement de la rue Scheffer.

Son père avait raison…

La mise à l'écart de Charlotte Lysès rend possible une réconciliation avec Lucien. Survenues dès mars 1918, les retrouvailles entre le père et le fils débouchent sur une collaboration professionnelle, l'occasion pour Sacha Guitry d'aborder un genre nouveau avec la biographie de «Pasteur», une pièce ne laissant place à aucun personnage féminin. La 1ère présentation a lieu le 23 janvier 1919. Le 1er avril, la centième représentation coïncidera avec les épousailles de Sacha et Yvonne. Au “pardon” de l'un répondra la reconnaissance de l'autre qui mettra le trio en scène dans «Mon père avait raison» (1919). Sacha Guitry, considéré comme le Molière de son époque, fait la une de tous les journaux bourgeois.

Très prolifique, le dramaturge qu'il est devenu peut composer plusieurs pièces en même temps, certaines ne lui demandant que quelques jours de labeur. Régulièrement, Sacha et Yvonne se retrouvent dans un même projet, à l'écran tout d'abord, avec «Un roman d'amour et d'aventures» (René Hervil, 1917) écrit par l'auteur et interprété par la comédienne, mais surtout sur les planches avec «Deburau» (1918) ou «Le mari, la femme et l'amant» 1919, … Et puisque nous sommes en plein vaudeville, Yvonne reproduit à la ville la situation qu'elle joue sur scène, les accrocs à la robe blanche n'étant pas de nature à faire peur ni à l'un ni à l'autre…

Sacha et Jacqueline font leur cinéma…

Sacha GuitrySacha Guitry et Jacqueline Delubac

Madame et Monsieur n'en poursuivent pas moins leurs travaux d'Hercule et le Théâtre des variétés résonne encore de l'éclat de leur dialogue, auquel vient se mêler pour la première fois, dans «Désiré»(1927), la truculence de Pauline Carton.

En 1931, Trébor, l'un des directeurs du Théâtre de La Madeleine, présente à Sacha Guitry une jeune comédienne de 24… printemps (!), Jacqueline Delubac. Rapidement, l'auteur introduit la débutante dans les répétitions de «Villa à vendre». Mais la tenante du titre, soucieuse de conserver ses prérogatives, parvient à écarter le danger. Ce qui ne l'empêche pas de trouver à un jeune acteur alsacien, Pierre Fresnay un charme irrésistible… Le vaudeville est à son comble lorsque Sacha, qui n'est pas né de la dernière pluie, engage le même Fresnay pour le rôle de «Jean III». Par dialogue interposé, on lave son linge sale en public et le tout Paris se gausse de la situation, au point qu'Alfred Savoir en fait l'objet d'une pièce («La voie lactée») !

La situation devenue intenable, Yvonne et Sacha se séparent en juillet 1932 et entament une procédure de divorce qui se concluera, quelques mois plus tard, par une reconnaissance de torts réciproques. Entre temps, l'auteur aura présenté sa nouvelle coqueluche au public parisien dans «Châteaux en Espagne» (1933) qui connaîtra un triomphe. Sur le plan professionnel, il a l'illustre honneur de se voir programmer par La Comédie Française («La jalousie» en 1932, «Adam et Ève» en 1933) tandis que sa dernière revue, «Vive Paris», permet à Cécile Sorel de se poser la question historique, "L'ai-je bien descendu ?".

Le 21 février 1935, le comédien réunit une centaine de ses amis pour fêter son anniversaire et profite du moment pour leur faire une surprise en leur annonçant son remariage, expédié le matin même. Issue de la haute bougeoisie lyonnaise, Jacqueline Delubac se montrera une excellente maîtresse de maison. Soucieuse de la santé et de la présentation de son époux, elle lui fera suivre un régime et le régira dans le choix de ses costumes de ville. Mais surtout, et la postérité se doit de l'en remercier, elle lui redonnera le goût du cinéma…

Silence, il tourne…

En 1935, Sacha Guitry se remet donc à l'ouvrage cinématographique. Tout aussi productif qu'avec une plume, il ne lui faut pas plus de 8 jours pour adapter à l'écran l'une de ses dernières pièces, «Pasteur». Amusé, il enchaîne aussitôt avec «Bonne chance», écrivant pour la circonstance un scénario original et inaugurant cette habitude de composer des génériques tout aussi originaux qu'un tantinet prétentieux, pour ne pas dire égocentriques. Film léger, l'oeuvre respire la joie de vivre qui habite son auteur dans ses dernières années d'insouciance.

Avec «Le nouveau testament» (7 jours de 1936 !), il confirme son regain d'intérêt pour cet art qu'il a tant décrié. Après avoir écrit son unique roman, «Mémoires d'un tricheur» (1935), il l'adapte au cinéma d'une manière tout aussi originale («Le roman d'un tricheur», 1936), sans dialogue, se contentant de narrer cet amour pour le jeu qui l'habite tout autant dans la vie réelle. Cassé par la critique contemporaine mais soutenu par André Maurois, l'oeuvre sera plus tard reconnue à sa juste valeur par des personnalités aussi célèbres qu'Orson Welles et François Truffaut.

Avec «Mon père avait raison» (1936), tourné depuis 3 caméras posées en champ/contre-champ/plan fixe, il affirme sa personnalité en violant allègrement les règles du cinéma traditionnel, ce qui ne l'empêche pas d'être élevé au grade de Commandeur dans cette Légion d'Honneur dont il arbore la rosette avec tant de fierté. Au théâtre, il donne sa centième pièce, «Cambronne», dans laquelle Jacqueline ne dit qu'un seul mot. Il ne lui faudra qu'une seule journée pour la mettre en boîte sous la forme d'un court-métrage, le fameux général n'étant pas des plus prolixes.

C'est fait : Sacha Guitry est tombé dans la marmite des Frères Lumière. En 1937, il met en chantier «Les perles de la couronne» qui, cette fois lui prendra 7 mois, autant dire une éternité dans l'agenda de ce boulimique de la composition rapide. Véritable revue historique s'étalant sur 4 siècles, elle imagine la destinée des 7 perles remises par Clément VII à Catherine de Médicis dans une fantaisie relevant plus de l'imagerie d'Épinal que du Larousse historique. Co-réalisé avec Christian-Jaque pour la partie technique, synchronisée en 3 langues, l'oeuvre constitue l'une des toutes premières super-productions sonores du cinéma français.

Pendant ce temps, bien qu'employée sur les planches («Quadrille») comme à l'écran (le même «Quadrille», «Désiré»,…), Jacqueline tourne en rond dans sa cage dorée. Vivre avec un génie est rarement une sinécure, surtout lorsqu'on ne veut pas se contenter de lui servir de miroir. Alors, le génie en question va se regarder dans une autre glace que vient de lui tendre l'une de ses aristocratiques relations, les yeux d'une femme-enfant fraîchement élue Miss Cinémonde. Elle s'appelle Geneviève de Seréville et n'a que 23… printemps !

Sacha et Geneviève, «Quatre ans d'occupations»

Sacha GuitryGeneviève et Sacha Guitry

Ce n'est un secret pour personne : le troisième couple Guitry bat de l'aile. Pour la première fois, c'est monsieur qui a fait un accroc. En 1938, le maître et sa nouvelle égérie partagent des vacances en Suisse, en Hollande et enfin en Autriche où ils osent une figuration dans le film d'Ernst Lubitsch, «La 8ème femme de Barbe-Bleue». À l'automne, comme à son habitude, l'auteur mêle vie privée et comédie dans une nouvelle pièce, «Un monde fou» dans laquelle Jacqueline Delubac semble tirer le rideau.

Pour l'écran, il monte une nouvelle fresque historique, «Remontons les Champs-Élysées» (1938), résumant 3 siècles de l'Histoire de France au travers de la chronique d'une famille imaginaire dont il incarne quelques membres, mais aussi Louis XV aux amours versatiles et Napoléon III “le petit”. Jacqueline et Geneviève, toutes deux mentionnées au générique, évitent précautionneusement de se rencontrer ! Les apparences sentimentales, tout comme les accords de Munich, ne nourrissent qu'un temps l'illusion d'une paix impossible. Sacha, qui refuse à deux reprises de jouer à Berlin, se réfugie dans une fantaisie légère sur un scénario original, «Ils étaient 9 célibataires» (1939).

Le 4 juillet 1939, Geneviève de Seréville devient Geneviève Guitry pour la postérité. Afin de satisfaire aux exigences de la famille de la mariée et grâce à un accommodement dont l'Église a le secret lorsqu'il s'agit de recevoir en son sein des personnalités divorcées mais reconnues, une cérémonie nuptiale est donnée en l'église de Fontenay-le-Fleury. Deux mois plus tard éclate la Seconde Guerre Mondiale…

Réduit au silence, Sacha Guitry peste contre l'arrêt des représentations culturelles et finit par obtenir satisfaction. Mais, à partir de mai 1940, la guerre n'a plus rien de “drôle” et le couple s'installe à Dax. Le 14 juin 1940, les Allemands occupent la capitale, déclarée ville ouverte. Il faut choisir : fuir vers le Sud ou rentrer à Paris. Sacha, qui se plait à incarner l'esprit français choisit la seconde solution, espérant sauver ce qu'il reste de notre culture nationale : "Il faut les foutre dedans puisqu'on ne peut pas les foutre dehors"

Fini de rire…

De retour dans la grande ville (2-7-1940), Sacha Guitry entame une série de démarches auprès de l'occupant qui, nazification oblige, contrôle toute la production culturelle française. Ayant obtenu la réouverture de “son” Théâtre de La Madeleine, il choisit de remettre à l'honneur une grand figure gauloise, «Pasteur», non sans quelques grincements de dents germaniques. Ayant ses entrées à la Propagandastaffel et à la Kommandantur, malgré son refus réitéré de voir ses oeuvre jouées outre-Rhin, il obtient parrallèlement la libération d'une douzaine de prisonniers “politiques”, parmi lesquels Tristan Bernard. Prenant la mesure et les limites de son “pouvoir”, il met ainsi le doigt dans l'engrenage d'une relation dangereuse que certains ne tarderont pas à qualifer, le moment venu, de collaboration.

Parallèlement, une rumeur d'origine incertaine lui attribuant des origines juives, il doit fournir un certificat de pleine aryanité pour pouvoir se “dédouaner”. Pour enfoncer le clou, il écrit rapidement une pièce, «Mon auguste grand-père», qui sera interdite par la censure allemande. Ce qui ne l'empêche pas d'être reçu par le Maréchal Pétain auquel il voue cette grande vénération que lui portent les contemporains de la “Der des Der”, tandis que sa rencontre avec le maréchal Goering semble davantage relever de la convocation que de l'invitation.

Sur un plan strictement professionnel, il connaît un triomphe, hypothétique par les temps qui courent, avec «N'écoutez-pas mesdames» (600 représentations !). Non seulement Geneviève n'écouta pas, mais elle ne joua pas davantage, déjà lassée de leur différence d'âge et ne goûtant pas les mêmes plaisirs artistiques que son boulimique de mari.

Pour le septième art, s'il refuse avec obstination – et un certain courage que tous n'auront pas – de se mettre au service de la compagnie teutonne "Continental", il chante à nouveau les gloires napoléoniennes par le petit bout de la lorgnette dans «Le destin fabuleux de Désiré Clary» (1941), donne dans le mélodrame sentimental avec «Donne-moi tes yeux» (1943) et rend hommage à «La Malibran» (1944), fameuse artistique lyrique du XIXème siècle.

Côté coeur, son histoire d'amour avec Geneviève se termine par le même fiasco que les précédentes, son quatrième divorce, procédure engagée en avril 1944 qui n'aboutira que 3 ans plus tard, lui inspirant une tirade qui laisse bien présumer la suite…

Sacha Guitry et Lana Marconi, ou la voix de son maître…

Sacha GuitryLana Marconi et Sacha Guitry

En 1942, Sacha Guitry s'attèle à la composition d'un recueil historique illustré balayant 500 années de l'histoire de notre pays, «De Jeanne D'Arc à Philippe Pétain», qui débouchera sur la réalisation d'un documentaire éponyme (1944). Naïf, il croit encore à une France bicéphale, Le Maréchal à l'intérieur pour le présent, le général à l'extérieur pour l'avenir.

Au débarquement allié, ses amis l'avertissent du danger qu'il pourrait courir à la libération de la patrie, mais l'homme se croit protégé par son aura, ses interventions courageuses et ses actions caritatives. Aussi n'est-ce pas sans surprise qu'il se voir arrêter brutalement le 24 août 1944, dans son hôtel particulier de L'Élysée-Reclus, par un groupuscule de représentants d'un prétendu Comité de Libération, sans se voir signifier le moindre acte d'accusation. Enfermé successivement à La Conciergerie, sur la pelouse du Vélodrome d'Hiver, à Drancy puis à Fresnes, il vit alors les pires journées de sa vie dans une incertitude qui le brisera à jamais. Libéré le 24 octobre, en l'attente d'un procès pour intelligence avec l'ennemi, il narrera cette mésaventure dans un récit en forme de reportage, «60 jours de prison» (1949).

De retour à son domicile, abandonné par nombre de ses anciens amis, il retrouve Arletty à laquelle il propose le mariage. Trop indépendante et sans doute peu désireuse de partager son atmosphère, celle-ci lui présente Lana Marconi qui ne tarde pas à s'installer à ses côtés.

Le 2 mai 1945, la chambre d'instruction prononce un non-lieu de poursuivre à son encontre. Mais Sacha a blessé beaucoup de monde au temps de sa splendeur, fait naître de nombreuses jalousies et choqués de nombreux patriotes par un comportement trop voyant, même s'il en usa parfois pour de bonnes raisons. Une deuxième instruction est ouverte, l'empêchant de se produire en public pendant deux longs mois – qu'il consacrera à la rédaction de son ouvrage justificatif «Quatre ans d'occupations» – avant que les juges ne parviennent à la même conclusion, agrémentée toutefois de reproches d'ordre moral. Le 8 mai 1947, sa liberté, sinon sa dignité, lui est rendue…

«Vous serez ma veuve…»

Sacha Guitry se remet au travail d'arrache-plume. Le scénario de son prochain film, consacré à Talleyrand, ayant été bloqué par la censure, il en tire une pièce qu'il interprète avec sa nouvelle compagne, tout en rendant un dernier hommage à son père en tournant «Le comédien» (1947). Finalement accepté, son «Diable boiteux» sort sur les écrans l'année suivante et d'aucuns ne manquent de faire un rapprochement entre le sujet et son interprète dont on compare les circonvolutions de circonstances à des mouvements de girouettes. Décidémment, Guitry ne sortira pas facilement de ses épreuves qui l'ont rendu ombrageux, et les heurts avec les amis de “toujours” se multiplient.

Après avoir épousé Lana Marconi (25-11-1949), sa partenaire dans «Aux deux colombes», «Toâ» et «Le trésor de Cantenac» (1949), il noue une sincère amitié avec Fernandel dont il fait le héros de «Tu m'as sauvé la vie» (1950). De santé déficiente, c'est frappé par une pneumonie qu'il termine «Deburau» (1950) tandis qu'un ulcère l'empêche de diriger «Adhémar ou le jouet de la fatalité» qu'il place entre les mains de son nouvel interprète. Déçu du résultat, il met un terme injuste à leur collaboration et c'est Michel Simon qui prendra la relève dans le coeur du grand homme : «La poison» (1951) et «La vie d'un honnête homme» naîtront de cette admiration partagée. Entre ces deux comédies féroces, doit-on qualifier d'autobiographique cet aveu difficile, «Je l'ai été trois fois» (1952) ? Dans ce cas, ne comptez pas sur nous pour vous donner le nom de la troisième infidèle !

Après 1952, Sacha a de plus en plus de mal à s'exposer longuement sur les planches. Le 23 novembre 1953, en Belgique, il fait ses adieux à la scène dans une dernière représentation de «Deburau». Désormais, il se consacrera au septième art. Le producteur Clément Duhour sera à l'origine de ses trois dernières fresques historiques méprisées par la plupart des spécialistes, «Si Versailles m'était conté…» (1953), «Napoléon» (1954) et «Si Paris nous était conté…», hommages rendus tout autant aux grandes figures de notre Histoire qu'aux meilleurs comédiens de son temps.

Une polynévrite le cloue sur un fauteuil roulant depuis lequel il dirige «Assassin et voleurs» (1956) puis «Les trois font la paire» (1957). Atteint par une scepticémie, il ne verra jamais la mise en images de son dernier scénario, «La vie à deux», assurée par Clément Duhour (1958). Entré dans un état semi-comateur le 17 juillet 1957, il s'éteint le 23 du même mois, laissant derrière lui une quantité démesurée pour un seul homme de chefs-d'oeuvre impérissables. Dans un Paris revenu à de meilleurs sentiments, on s'écrit tardivement : "Le roi est mort… Vive le roi !".

Documents…

Sources : «C'était Sacha Guitry» de Jean-Philippe Ségot (Éd. Fayard, 2009), «Sacha Guitry et le cinéma», documentaire de Serge Le Péron (2007), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le public… Faisons un rêve… La Fontaine… Allons, mes enfants, en voiture !"

Les derniers mots d'un Sacha Guitry agonisant
"Moâ…"
Christian Grenier (mars/avril 2018)
Quelques grandes figures "bien de chez nous"…

André ANTOINE, Auguste RODIN, Edmond ROSTAND, Claude MONET, Anatole FRANCE, Edgar DEGAS, Sarah BERNHARDT, Camille SAINT-SAËNS, Auguste RENOIR, Claude RENOIR, Octave MIRBEAU, Charles PATHÉ, Jane FABER, l'avocat Henri ROBERT, Henri DESFONTAINES (eux-mêmes), Lucien GUITRY (lui-même [version 1939 et 1952]).

Une heureuse surprise…

"Comme vous le savez, je fête mes cinquante ans, Jacqueline en a vingt-cinq.

Il était donc normal qu'en ce jour elle devienne ma moitié.

Avant de venir vous rejoindre, nous avons donc fait un petit crochet par la mairie… Et voila !"

Sacha Guitry

Lequel ?

… le dernier !

Une centième pièce…

Oui, cent… déjà ! Qu'on ne m'en garde pas rancune.

Oh ! J'aurais préféré cent fois n'en faire qu'une,

Et que ce fut «Le misanthrope», tiens, pardi !

Sacha Guitry

Monsieur Moâ est-il Juif ?

"Vous connaissez tous ce bon Monsieur Moâ…

Eh bien il nous est revenu ! Depuis plusieurs mois d'ailleurs. Vaguement inquiet au début, il se rassura bien vite. "Ils ignorent mes origines" confiait-il à son ami Lévy avec un clignement d'oeil complice.

Parbleu ! Il ne s'en vante guère ! Il eut même le soin de les cacger tout récemment encore lorsqu'il dut fournir aux autorités les preuves de ses origines aryennes.

… Il a de tout temps témoigné une vive sympathie avec les Juifs, ses congénaires… Dans ses affaires, il réservait les meilleures placs aux gens de sa race !"

La France au travail, 31 décembre 1941

madame est partie…

"Elle est partie, enfin !

Enfin me voila seul !

C'était depuis bien des années mon rêve.

Je vais donc enfin vivre seul

Et je me demande déjà avec qui !"

Sacha Guitry

Du théâtre et du cinéma…

"Le théâtre, c'est du présent, le cinéma, c'est du passé.

Au théâtre, les acteurs jouent, au cinéma, les acteurs ont joué.

Au théâtre vient le public, au cinéma entre la foule.

Le théâtre, c'est le dessin, le cinéma n'en est encore qu'à la lithographie.

Le théâtre, c'est positif, la pellicule est négative."

Sacha Guitry (1942)

Éd.8.1.3 : 1-5-2018