Alain Resnais (1922 / 2014)

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Alain ResnaisAlain Resnais (1956)

Alain Pierre Marie Jean Georges Resnais naît le 3 juin 1922, à Vannes (Morbihan) dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Fils unique de Pierre Resnais (1901/1962), pharmacien vannois et maire de Treffléan de 1934 à 1962, et de Jeanne Gachet, tous deux Morbihannais.

De ce milieu conservateur, le petit Alain reçoit une éducation dans la bonne tradition religieuse. Tous les jeudis après-midi, il se rend au cinéma catholique de la ville pour dévorer les films approuvés par Monsieur l'Évêque. Déjà, son père lui offre une petite caméra 8mm grâce à laquelle il tourne ses premières bandes avec des camarades de quartier, transformant bientôt une petite chambre en salle de projection dans laquelle, grâce à un appareil Lapierre, il dévoile ses brouillons de pellicules en alternance avec celles fournies par la Cinémathèque Kodakscope. Parmi ces oeuvres de jeunesse, il se souviendra longtemps d'une version toute personnelle d'un «Fantômas», tournée avant qu'il n'ait visionné et admiré celle, autrement professionelle, de Louis Feuillade( 1913).

Élève du collège religieux Saint-François Xavier (1931/1936) de la cité basse-bretonne, il voit ses études couramment interrompues par des crises d'asthme qui lui interdiront toute pratique sportive. L'enfant se réfugie donc très tôt dans la lecture qui nourrira l'imaginaire déficient de tous ceux qui n'ont pas connue de fratrie. Si les grands auteurs aujourd'hui classiques ne l'effraient pas, il ne dédaigne pas pour autant les bandes dessinées dont il reconnaîtra plus tard l'influence sur ses travaux de cinéaste. Téméraire malgré sa fragilité, il profite des absences régulières de ses parents pour atteindre régulièrement, à bord d'une petite embarcation, quelques îlôts du golfe du Morbihan, au large d'Arradon.

En 1936, après un court passage au collège laïque Jules Simon (toujours à Vannes), il se retrouve à Paris où, curieusement, ses difficultés respiratoires perdent peu à peu de leur vigueur. Logeant chez un prêtre, il fréquente le collège Frédéric Lepray. S' il n'aime pas les matières scientifiques, il montre déjà quelques facilités pour l'écriture et, ne jurant que par le théâtre, entame la rédaction d'une pièce en prenant pour sujet l'écrivaine et poétesse Katherine Mansfield (1888/1923). Il n'en passe pas moins ses jeudis et dimanches après-midi dans les salles obscures de la capitale. Ses faveurs vont déjà aux comédies musicales et, plus largement, aux films dans lesquels dialogues et chants se renvoient la balle, comme c'est le cas de nombreuses co-productions franco-allemandes d'avant-guerre.

Après avoir préparé son baccalauréat sur la Côte d'Azur (Nice, 1939), il remonte à Paris, apparemment guéri (1941). C'est en assistant à une projection de «42ème rue» (Lloyd Bacon, 1933) qu'il comprend les possibilités immenses permises par le septième art. Il y fait d'ailleur de modestes débuts par une figuration (non repérée mais confirmée par l'intéressé) dans «Les visiteurs du soir» (Marcel Carné, 1942), sans toutefois y remplir la fonction de photographe de plateau comme le répand une certaine légende. Assez détaché de l'actualité de cette période sombre, il se déclare toutefois gaulliste en raison de l'interdiction des films américains par les autorités d'occupation !

Intéressé par le jeu d'acteur, il s'inscrit aux cours de René Simon (1940-1942) et intègre la compagnie Pitoëff. Mais ses ambitions sont tout autres et, en 1943, il suit pendant quelques mois une formation à l'IDHEC. Insatisfait de son enseignement, c'est à la Cinémathèque Française qu'il apprend véritablement, à coups de séances répétées, les techniques rudimentaires du septième art…

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Alain ResnaisAlain Resnais

1945. La guerre s'achève en France, mais se poursuit en Europe. Appelé sous les drapeaux, Alain Resnais sert en Allemagne au sein de l'armée du général de Lattre de Tassigny. Affecté à une troupe militaire, "Les Arlequins", il se produit dans les zones sous contrôle français. Libéré, il forme un groupe culturel avec Chris Marker, Rémo Forlani, André Bazin et Paul Renty. Il tourne alors son premier film personnel, «Schéma d'une identification», un court métrage en 16mm interprété par de jeunes comédiens prometteurs, Gérard Philipe et François Chaumette, qu'il a rencontrés chez René Simon, bandelette dont il ne subsiste aucune copie. Pas plus que l'on en connaît de son premier long métrage «Ouvert pour cause d'inventaire» (1946), avec Danièle Delorme et Michel Auclair.

Assistant monteur de Nicole Védrès sur le documentaire «Paris 1900» (1947), il s'attache alors à "… sortir la peinture de la poussière des musées" au fil d'une courte liste de documentaires-portraits des peintres Oscar Dominguez, Lucien Coutaud, Hans Hartung, Félix Labisse, César Domela et Henri Goetz. Plus ambitieux, son «Van Gogh» (1948) sera primé au Festival de Venise 1948 et recevra l'oscar du meilleur court métrage : "Il s'agissait de savoir si des objets peints pouvaient remplir dans un récit, grâce au rythme cinématographique, le rôle d'objets réels".

Monteur sur quelques courts métrages, il alterne fictions – «La bague» (1947) interprété par le mime Marcel Marceau, «L'alcool tue» (1947) sur un scénario de Rémo Forlani – et documentaires éducatifs – «Les jardins de Paris" et «Les châteaux de France» (1948), «Gauguin» et «Guernica» en 1950… – entouré de fidèles collaborteurs qui constitueront peu à peu sa famille : le scénariste Chris Marker, les preneurs de vues Ghislain Cloquet et Sacha Vierny, que rejoindront plus tard la scripte Sylvette Baudrot et le monteur Albert Jurgenson.

Grand amateur de bande dessinées, il collectionne les fascicules des aventures de Harry Dickson, dont les couvertures ont été dessinées par Jean Ray, par ailleurs traducteur et “remodeleur” des écrits néerlandais originaux. En 1948, ses trophées sous le bras, il effectue un voyage à Londres où, muni d'un petit appareil photographique, il s'attache à suivre les parcours de son héros favori, prenant des clichés des lieux où se sont déroulés ses faits d'armes les plus glorieux. Entre 1957 et 1968, il s'attèlera à plusieurs reprises au projet inabouti de mettre en images une évocation de la “vie” du fameux détective.

En 1955, il tourne, en collaboration avec l'écrivain Jean Cayrol, résistant revenu des camps, le court métrage documentaire «Nuit et Brouillard», une commande du Comité d'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Sur un ton neutre et monocorde, le comédien Michel Bouquet déclame un texte poétique de Cayrol sur une alternance d'images issues d'archives militaires et de plans originaux tournés en couleurs. Destinée à frapper les mémoires – notamment celles des jeunes lycéens français dans les établissements où il fut projeté, comme il m'en souvient – en montrant froidement les horreurs du nazisme et, au-delà, du totalitarisme, de l'antisémitisme et de l'intolérance en général, l'oeuvre portera ses fruits, tout au moins chez la génération montante, car aujourd'hui… Elle fut honoré du Prix Jean Vigo 1956.

Les longs métrages constructeurs…

Alain ResnaisAlain Resnais

Nous l'avons dit, Alain Resnais, se destinait au montage, activité qu'il poursuivit indépendamment jusqu'en 1958. La réalisation n'est pas son ambition première : Il fait des films «…pour gagner de l'argent en exerçant son métier». Toutefois, en 1958, il a acquis suffisamment d'expérience pour se lancer dans un premier long métrage à grande distribution. «Hiroshima mon amour», sur un synopsis et des dialogues de Marguerite Duras, relate une aventure sexuelle entre deux individus anonymes. Elle française, lui japonais, en cette terre meurtrie par les effets dévastateurs de la première bombe atomique, n'ont que quelques heures à passer ensemble, entre le présent de la ville encore détruite et, pour la jeune femme, le passé encore vif d'une Libération parfois dramatique. Autopsie d'une rencontre sans lendemain, au fil de ce qui n'est pas une histoire construite, l'oeuvre, mi-documentaire, mi-fiction, surprend, inclassable : pas plus cinéma classique que fruit d'une Nouvelle Vague encore à s'affirmer. Présentée au Festival de Cannes 1959 dans la sélection officielle, elle sera primée dans de nombreux festivals et révèlera au public français la trop discrète Emmanuelle Riva tout autant que son metteur en scène, par ailleurs co-signataire du "Manifeste des 121" (6 septembre 1960).

Guère plus linéaire, pas davantage “lisible”, «L'année dernière à Marienbad» (1961) semble n'être qu'un rêve conçu et dialogué par Alain Robbe-Grillet. Souvenir d'une nouvelle rencontre – réelle ou imaginaire  – qui entraîne le spectateur au rythme d'une musique composée au cours du tournage et finalisée lors du montage. Célèbre par la séquence du jeu des allumettes, le film recevra le Lion d'Or du Festival de Venise 1961 et révèlera au public français la trop distante Delphine Seyrig.

Encore un couple qui se cherche davantage qu'il ne se retrouve, «Muriel ou le temps d'un retour» (1963), sur un texte et des dialogues de Jean Cayrol, reprend la construction d'«Hiroshima» en jetant un pont entre le bombardement de Boulogne, des années auparavant, et cette guerre civile contemporaine fugitivement évoquée, censure oblige. Ne la cherchez pas dans la distribution, Muriel n'existe plus que dans la mémoire de Bernard, revenu d'Algérie, l'esprit chamboulé d'images de torture. Film sur le vide et l'absence, il vaudra à la même Delphine Seyrig la confirmation apportée par la Coupe Volpi de la meilleure actrice féminine à la Mostra de Venise 1963.

«La guerre est finie» (1966) depuis un quart de siècle ; la guerre d'Espagne s'entend, qui sert à nouveau de toile de fond dans un pays que l'on ne voit guère davantage que Muriel. Un opposant au franquisme, réfugié à Paris, part à la recherche d'un camarade de combat dont le Parti n'a plus de nouvelles. Après toutes ces années de lutte, il commence à douter des moyens mis en oeuvre pour organiser une révolution si longtemps espérée… Écrit par Jorge Semprún, écrivain hispanique issue d'une famille réfugiée en France, le film récoltera sa moisson de médailles, désormais habituelle chez Resnais. Sélectionné par les organisateurs du Festival de Cannes, il sera retiré de la compétition sur intervention du ministre de l'intérieur espagnol. La même mésaventure se reproduira au Festival de Karlovy Vary (Tchécoslovaquie) mais le jury lui accordera alors un prix spécial.

Alain Resnais ne revendiquera jamais le titre d'auteur. Il laissera à d'autres le soin d'écrire les scénarios originaux qu'il s'apprêtera à tourner et mettre en bouche les dialogues idoines. Tout au plus participera-t-il, à l'occasion, à l'adaptation de pièces de théâtre ou de l'unique roman qu'il aura mis en images, «L'incident» de Christian Gailly (2009). Pour «Je t'aime Je t'aime» (1968) il s'adresse à Jacques Sternberg, écrivain belge de science-fiction, qui imagine une expérience de voyage dans le temps fait par un sujet plongé dans une éternelle histoire d'amour déjà consumée et qui se (re)terminera mal. Oeuvre onirique, elle voit sa distribution perturbée par les événements de mai 1968, en particulier par l'annulation du Festival de Cannes pour lequel elle avait été sélectionnée.

Les longs métrage flamboyants…

Alain ResnaisAlain Resnais

L'échec commercial de «Je t'aime, je t'aime» freine la carrière de réalisateur d'Alain Resnais. En 1969, mettant “de l'ordre” dans sa vie privée, il en “profite” pour épouser son assistante depuis le début de la décennie, Florence Malraux, fille du romancier André Malraux. En voyage au États-Unis, il travaille quelques semaines sur une évocation du Marquis de Sade, projet inabouti. Il ne revient au devant de la scène que cinq ans plus tard avec «Biarritz-Bonheur», plus connu sur son titre imposé, «Stavisky» (1974). Oeuvre la plus commerciale de l'auteur, elle est interprétée – et produite à son insu – par Jean-Paul Belmondo. Décriée au Fetival de Cannes, elle ne satisfera ni les inconditionnels de la star, ni les défenseurs du metteur en scène, dont elle sera toutefois le premier long métrage bénéficaire au terme de sa première saison d'expoitation.

Avec «Providence» (1976), Resnais s'échappe définitivement des contextes historiques qui ne joueront plus qu'un rôle secondaire dans «La vie est un roman» (1982). Le film, compromis par un devis de production trop élevé, doit beaucoup à Dirk Bogarde qui accepta des conditions au rabais et convainquit ses partenaires de faire de même. Le sujet mêle habilement réalité et fantasmes autour de l'imaginaire d'un écrivain en fin de vie. Il recevra les César du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Après «Mon oncle d'Amérique» (1980), sa création la plus aubiographique à la distribution pléthorique, les films de la seconde carrière de Resnais seront avant tout des oeuvres intimistes, artistiquement “familiales”, essentiellement tournées en studio avec l'aide d'un groupe de techniciens fidèles et d'acteurs redondants : Pierre Arditi (9 films entre 1980 et 2012), Sabine Azéma (10 films entre 1982 et 2014) et André Dussollier (7 films entre 1982 et 2014), que rejoindront plus tard Lambert Wilson (3 fims entre 1997 et 2012), Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri (co-scénaristes sur «Smoking/No smoking» en 1993, acteurs sur «On connaît la chanson» en 1997).

Grand admirateur de Sacha Guitry, Resnais le recherche au travers de la pièce de Bernstein «Mélo» (1986), déjà l'objet d'un film de Paul Czinner (1932) avec Gaby Morlay et Victor Francen dans sa version française. Aux dialogues brillants s'ajoutent quelques joutes oratoires sur fond d'amour et de séduction entre trois personnages dont un couple légitime (César de la meilleure actrice pour Sabine Azéma et du meilleur second rôle pour Pierre Arditi). Le couple et la mort vont désormais hanter le cinéaste. La mort qui s'annonce («Aimer, boire et chanter» en 2014) mais aussi la mort qui se refuse («L'amour à mort» en 1984) et celle d'où l'on revient peser sur les vivants («Vous n'avez encore rien vu» en 2012).

Le surréalisme, cette forme de fantastique bienveillant, est constamment présent dans son oeuvre. Présent dans «Muriel» et «Je t'aime, je t'aime», il ressurgit dans «Smoking / No Smoking» qui reprend l'idée d'une forme de multivers dans lesquels tous les choix sont possibles, même les plus insignifiants, et peuvent être vécus parallèlement. "Le hasard n'existe" pas nous répète encore Resnais dans «Pas sur la bouche» (2003), «Coeurs» (2006)… et même les rencontres les plus improbables ont une raison d'être pour ceux qui en sont les jouets («On connaît la chanson» en 1997, «Les herbes folles» en 2009).

Divorcé de Florence en 1996, Alain Resnais finira sa vie auprès de son actrice fétiche, Sabine Azéma, sa compagne depuis plusieurs années et son épouse à partir de 1998. Avec son dernier film, «Aimer, boire et chanter» (2014), il nous laisse son testament d'artiste. Aux cieux des salles obscures flotte depuis mars 2014 un petit écriteau sur lequel les plus imaginatifs peuvent lire : "Fermé pour cause d'inventaire".

Documents…

Sources : «Alain Resnais, liaisons secrètes, accords vagabonds» de Suzannne Liandrat-Guigues, Jean-Louis Leutrat (Les Cahiers du Cinéma, 2006), «World Film Diresctors, Vol.II» de John Ackerman (Hw Wilson Co, 1988), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"La vie est un ciné-roman…"

Citation :

"Ce que je sais en cinéma, je l'ai autant appris par les “comics” que par le cinéma."

Alain Resnais
Christian Grenier (novembre 2019)
Éd. 9.1.4 : 2-11-2019