TOTÒ (1898 / 1967 )

… une noblesse plébéienne

Totò

Aujourd'hui, plus personne en France ne parle de Totò.

Ce comédien italien, enfant de la Commedia dell 'Arte, consacra la seconde partie de sa carrière et de sa vie au septième art. On ne mesure pas chez nous l'importance de ce fantaisiste dans la mémoire collective de nos amis transalpins, toutes générations confondues. Longtemps malmené par les critiques, il fut l'incarnation d'un bon sens populaire qui en fait encore aujourd'hui un symbole national.

C'est donc justice que se portent sur lui les premiers regards que nous avons décidé de tourner régulièrement, en cette année 2011, vers le cinéma italien.

Dans la construction de ce dossier, il me faut remercier Domenico de Fabio, webmaître du site "Ommagio al Antonio de Curtis, in Arte Totò", qui m' a permis de reproduire quelques photographies parmi les plus originales, et dont le travail sur notre vedette peut être consulté depuis le lien figurant en bas de page.

Auteur

Totò di Napoli…

TotòTotò adolescent

Antonio Griffo Focas Flavio Angelo Ducas Comneno Porfirogenito Gagliardi De Curtis de Byzance, altesse impériale, comte palatin, chevalier du Saint-Empire Romain, exarque de Ravenne, duc de Macédoine et d'Illyrie, prince de Constantinople, de Cilicie, de Thessalie, du Pont, de Moldavie, de Dardanie, du Peloponnèse, comte de Chypre et d'Epire, comte et duc de Drivasto et de Durazzo !

Antonio de Curtis pour les intimes...

Tel était Totò… Ou plutôt tel devint Totò. Car, inscrit sur les registres de l'état civil sous le nom de Clemente, il était le fils morganatique des amours d'une femme du peuple et du marquis Giuseppe de Curtis. Il partagea son enfance entre les jupes de sa mère, Anna Clemente, et les cotillons de sa grand-mère Teresa, déjà interpellé de ce surnom méridional qu'il gardera à la scène.

Le mariage des amants eut finalement lieu en 1921, après le décès des parents du marquis. C'est ainsi que l'adolescent devint, selon ses dires, "un plébéien aristocrate". Et il n'était pas bon de douter de cette affaire, la seule chose qu'il prît au sérieux ! Certains l'ont fait, qui se sont retrouvés devant les tribunaux, lesquels rendirent régulièrement un jugement en la faveur du fantaisiste.

Remarquez également l'accent sur le ò. Caché par la majuscule, selon les règles, ou par ignorance, “extra-muros”, il a son importance dans la prononciation italienne. Il permet, chez nous, de le distinguer du héros de nos histoires marseillaises.

Totò est né Napolitain, le 15 février 1898, dans les quartiers pauvres de la grande ville, où la famille vivait en “bassi” (pièce sans fenêtre au rez-de-chaussée). A 11 ans, un coup de poing décoché par un surveillant qui se croyait moniteur de boxe lui casse le nez et lui dévie irrémédiablement la mâchoire, lui donnant ce visage tordu qui fera son succès au cinéma.

Dès sa jeunesse, il fait du théâtre, à Naples comme à Rome. Il passera plus de vingt ans sur les planches avant d'aborder le septième art.

Totò revue…

TotòTotò dans son premier film

Car très jeune, Antonio observe ses contemporains et imite leurs tics de manière caricaturale. En 1912, il découvre le fantaisiste Gustavo De MarcoGustavo de Marco, un élève de Frégoli, qu'on surnomme la marionnette vivante et qui se contorsionne à la demande du public.

L'année suivante, Totò aurait fait (le sujet est matière à discussion) ses débuts dans des petits théâtres napolitains, sous le pseudonyme de Clerment (à rapprocher du nom de sa mère), en s'inspirant des numéros de De Marco.

En 1933, adopté par le marquis Francesco Maria Gagliardi qui lui transmet ses titres de noblesse, il y ajoutera officiellement ceux de son père, par arrêt rendu en 1945, après de nombreux procès. Désormais, Totò peut afficher blason.

Après le premier conflit mondial, il anime des spectacles multidisciplinaires dans (et autour de) sa ville natale, en compagnie des membres de la famille De Filippo (EduardoEduardo de Filippo, PeppinoPeppino de Filippo et TitinaTitina de Filippo). En 1922, il gagne Rome d'où sa notoriété péninsulaire commence à prendre de l'ampleur. Jouant de son physique désagréable, utilisant toutes les parties de son corps dans des spectacles de "varietà" ou des "rivistas", il exécute des numéros où se mêlent la chanson, la danse, l'imitation parodique et l'expression corporelle. Un témoin inspiré de ces représentations parlera de l'acteur comme d'un "... fantomatique poète de l'absurde suspendu par un fil à de très lointains mondes lunaires" (Angelo Frattini, 1943), un Pierrot transalpin en quelque sorte. Il semblerait donc que ce Totò là secrétait une essence poétique que nous aurons du mal à extraire par un essorage purement cinématographique. Pourtant, dans son livre «Totò, le rire de Naples», René Marx se montre moins pessimiste, écrivant qu'à bien regarder ses 97 films "… rien n'empêche le spectateur attentif de retrouver l'enchantement décrit par Frattini,… jusque dans les bandes les plus mal faites".

Dès 1933, l'amuseur napolitain, désormais à la tête de sa propre compagnie, monte des avant-spectacles de moyenne durée qui rencontrent suffisamment de succès pour faire bientôt de lui un millionnaire.

Au début des années quarante, les spectacles s'étoffent pour devenir de véritables revues à part entière («Quando meno te l'aspetti» en 1940, «Volumineide» en 1942). Ses partenaires sont alors Anna Magnani, qui deviendra la grande actrice que l'on sait, ainsi qu'un personnage totalement inconnu en France, Mario CastellaniMario Castellani, qui l'accompagnera jusqu'au terme de sa carrière cinématographique.

Totò fait son cinéma…

Totò«Totò sceicco» (1950)

Lorsqu'il fait son apparition au cinéma, Totò a déjà bien inscrit son image dans l'esprit de ses compatriotes. Dès son premier film, «Fermo con le mani» (1937), l'acteur et son personnage, Totò le vagabond, se confondent dans une homonymie qui fait inévitablement penser à Charlot. Cette confusion récurrente, parfois moins évidente (mais Antonio est aussi son véritable prénom) et qui s'étendra jusqu'en 1965, sera très souvent affichée dès le titre du film : «Totò cerca moglie» (1950), «Totò terzo uomo» (1951), «Totò a colori» (1952, premier film italien en Ferraniacolor), «Totòtruffa 62» (1961), «Totò contro il pirata nero» (1964), etc.

Contrairement à Charlot, Totò n'est pas un solitaire. Il n'est pas davantage égoïste et partage souvent la vedette, y compris sur l'affiche : «Totò, Peppino et la malafemmina» (1956, et d'autres) avec Peppino De Filippo, «Totò, Vittorio et la dottoressa» (1957) avec Vittorio De Sica (où on ne les voit pas ensemble), «Totò, Fabrizi e giovanni d'oggi» (1960) avec Aldo Fabrizi. Il a besoin d'un faire valoir, d'un clown blanc, que les deux soient du même côté du miroir (Peppino de Filippo le plus souvent) ou face à face (Mario Castellani le plus souvent).

Mais en embrassant sa filmographie d'un oeil large, on ne peut s'empêcher de la rapprocher de celle d' Abbot & Costello. En effet, peut-être par manque de temps, sûrement par souci d'économie, les scénaristes utiliseront la parodie pour lâcher l'homme-caoutchouc dans un univers où sa présence même est source comique : «Totò le Moko» (1949), «Totò Tarzan» (1950), «I piu comico spectacolo del mondo» (1953), «Totò e Marcellino» (1958), «Totò contro Maciste» (1961), «Totò, Peppino e la dolce vita» (1961), «Totò d'Arabia» (1964), etc.

Totò a combattu dans l'arène («Fifa e arena», 1948), couru le Giro d'Italia ( «Totò all giro d'Italia», 1948), courtisé Cléopâtre aux enfers («Totò all' inferno», 1954), dirigé une équipe de football («Gambo d'oro», 1958) et pris son billet pour la Lune («Totò nella Luna», 1958) ! Il n y'a guère que dans le Vercors qu'on ne l'ait vu sauter à l'élastique !

Totò est un malin, un roublard, un filou, mais, aux antipodes d'un De Funès franchouillard (son partenaire dans «I Tartassati/Fripouillard et Cie», 1958), il met le public dans sa poche avec le fruit de ses rapines en dressant des procès verbaux pour son propre compte («Le motorizzate», 1963) ou en vendant la Fontaine de Trévise à un Américain («Totòtruffa 62»).

Très chatouilleux du côté du lignage, il se découvrira souvent des racines nobiliaires : «Fermo con le mani» (1937), «I due orfanelli» (1947),… Il accèdera même au titre d'Empereur dans «L'imperatore di Capri» (1949).

Totò aime les femmes pour une consommation immédiate. Dans le sketch «La Terra vista della Luna» de l'un de ses films les plus tardifs ( «Le streghe/Les sorcières», 1967), à peine a-t-il enterré son épouse qu'il part à la recherche d'une autre, jeune de préférence (Silvana Mangano). Polisson, graveleux, voire paillard, il aura auparavant jeté sa gourme à droite et à gauche : «I pompieri di Viggiu» (1949), «Totò cerca moglie» (1950), «Totò sexy» (1963). Les affiches de ses films ne dédaignent pas racoler le passant sur le trottoir du cinéma où se fait la projection ! Et cette ligne de tournage poussera régulièrement le Centro Cattolico Cinematografico à interdire la vision de ses films !

Totò chez les autres…

Totò a tourné 97 films, la plupart construits autour de son personnage. Mais il est arrivé que des metteurs en scène, parmi les plus grands, le fassent entrer dans leur propre univers. Totò y perd souvent le premier rôle, mais y gagne en universalité.

Lorsqu'on on pense à «I soliti ignoti/Le pigeon» de Mario Monicelli (1958), c'est Vittorio Gassman, Renato Salvatori, Marcello Mastroianni ou Claudia Cardinale qui viennent à l'esprit, et Totò, vieux gangster à la retraite, fait acte de second couteau. Le même personnage réapparaîtra en 1966 devant la caméra de Dino Risi dans «Operazione San Gennaro».

Il faut attendre Pasolini et Ninetto Davoli pour voir se former un trio qui fera entrer tardivement notre larron dans l'histoire noble du septième art : le sketch de «Le streghe/Les sorcières» déjà évoqué, mais également «Uccellaci et uccellini» (1967) et l'épisode «Che cosa sono le nuvole ?» de «Capriccio all' italiana» (1967, film posthume à notre vedette).

Totò Mondo…

TotòTotò en Argentine

On a souvent comparé Totò à Buster Keaton. Mais Keaton ne parle pas et Totò se laisse parfois aller à rire. Si l'on veut chercher définitivement une référence outre-Atlantique, c'est vers Groucho Marx qu'il faut se tourner. Avec ses frères, ce dernier a également étayé sa carrière par des tournées théâtrales. Et ce n'est que parce que le cinéma est devenu parlant que les Marx Brothers, y compris Harpo, sont devenus et restés ce que l'on sait. S'il faut être Américain pour comprendre pleinement l'humour de Groucho, il faut manier très finement les subtilités de la langue italienne, et parfois même du patois napolitain, pour prendre la mesure du talent de Totò (ce qui est loin d'être mon cas !).

Il faut sans doute voir dans cette difficulté la raison d'une renommée qui ne dépassera jamais véritablement les frontières transalpines. Nous regardons Totò en coupant le son : dans ses plus mauvais films, il ne reste que pantalonnades où même les allusions visuelles à une situation ou une actualité purement italienne ne nous arrachent le moindre sourire. Pauvre de nous !

Totò en France…

Car si certains ont pu apercevoir «Toto a Parigi» en 1958, il n'était bien qu'un «Parisien malgré lui» ! Et l'on ne se souvient chez nous de ce clown transalpin que les tourments qu'il fit subir à notre Fernandel chéri dans «La loi, c'est la loi» (1958) , répandant de part et d'autre de la ligne frontière la rumeur de son état d'apatride.

A peine une trentaine de titres “totògéniques” furent diffusés dans l'Hexagone, certains fugitivement ou tardivement. L'opus même que ses fans considèrent comme son chef d'oeuvre, «San Giovanni decolalto» (1940) , sujet iconoclaste écrit par le même Cesare Zavattini qui creusera dans la veine néo-réaliste avec Vittorio De Sica, dut attendre 1981 pour être diffusé chez nous sous le titre «Totò, apôtre et martyr». Sa trajectoire française, en quelque sorte…

Heureusement, il y eut Pasolini (op.cit) !

Totò forever…

TotòTotò fait la gueule

Cet héritier de la Commedia dell' Arte entra dans la vie amoureuse par un véritable drame. En 1927 (1929 ?), il s'éprend de la chanteuse Liliana Castagnola, une femme que l'on disait très belle. Le couple vécut plusieurs mois d'amours orageuses. L'acteur voulut fuir une liaison qui devenait trop pénible. On retrouva la jeune femme empoisonnée : elle avait avalé un tube de barbituriques.

En 1931, Totò enlèvera puis épousera Diana Bandino Rogliani, qui lui donnera une fille, Liliana… Leur vie commune, pour assurer l'éducation de l'enfant, se poursuivra au delà de leur divorce (1939) pour s'achever en 1950.

En 1952, âgé de 54 ans, Totò rencontre une jeune fille de 18 ans qui partagera les 15 dernières années de sa vie. Franca Faldini fera plusieurs apparitions à ses côtés sur les plateaux, avant de publier un livre témoignage, «L'uomo e la maschera» (1977). En 1954, elle accouchera d'un enfant mort-né.

Après un décollement de la rétine à l'oeil droit survenu en 1938, Totò devint subitement aveugle, en 1956, au cours d'une représentation donnée sur la scène du théâtre de Palerme. Cet accident explique l'interruption momentanée de sa carrière : il ne fit qu'un film en 1957. Vivant dans le noir pendant près d'une année, il ne retrouvera jamais qu'une vue partielle.

Auteur de plusieurs recueils de poésies, il en composa au moins une en français, pour la cité du Lavandou qu'il aimait et fréquenta longtemps.

Après plusieurs crises cardiaques, Antonio Griffo Focas Flavio… (voir plus haut!) décède le 15-4-1967, sur le tournage de «Il padre di famiglia», abandonnant son rôle à Ugo Tognazzi. Son corps est enseveli auprès de celui de Liliana Castagnola, dans le caveau familial du grand comique.

Aujourd'hui encore, le site internet Ommagio al Antonio de Curtis, in Arte Totò indique chaque semaine à ses visiteurs les horaires de la projection de ses films sur les différentes chaînes de la télévision italienne !

Documents…

Sources : «Totò, le rire de Naples», de René Marx, éditions Henri Berger (1996), un ouvrage qu'il faut se procurer pour appréhender le personnage si l'on ne parle pas l'italien, le site internet Ommagio al Antonio de Curtis, in Arte Totò duquel j'ai (mal) traduit la filmographie et repris quelques photographies.

Pour le reste, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"L'acteur comique se crée lui-même, s'invente lui-même et accomplit ainsi une opération poétique, artistique, de caractère esthétique et non pas seulement communicatif ou instrumental.

Et ainsi, du moment où Totò s'est inventé lui-même, il a continué à s'inventer, toujours".

Pier Paolo Pasolini
«La loi, c'est la loi»
Christian Grenier (janvier 2011)
Citation …

"L'acteur comique se crée lui-même, s'invente lui-même et accomplit ainsi une opération poétique, artistique, de caractère esthétique et non pas seulement communicatif ou instrumental.

Et ainsi, du moment où Totò s'est inventé lui-même, il a continué à s'inventer, toujours".

Pier Paolo Pasolini

Le Lavandou

Je connais sur la mer de Provence
Un petit coin qui sent bon comme tout
Trois syllabes d'azur qui me dansent
Dans le coeur un appel des plus doux

Au retour de ma mer lumineuse
A ma terre enviera le ciel fou
Des parfums à l'essence amoureuse
Au retour de ton cher Lavandou

Oh ! Beau pays du Lavandou
Pour voir revivre son rêve
Oh ! Doux pays du Lavandou
Pour voir aimer sans trêve

Voltiger sur ton ciel à la liesse
Dans l'heure folle de la kermesse
Une fois qu'on a vu ton image
Reste au fond de leur épris

Roule d'une valse comme un nuage
Que l'heure du ciel inonde
Semble sur l'eau
Veilleur amant
Des secrets paradis.

Totò (source 'Totò, le rire de Naples', de Pierre Max)

Ed.7.2.1 : 9-11-2015