FERNANDEL (1903 / 1971 )

… le Fernand d'elle

Fernandel

Avec sa chaleur méridionale, il a traversé le vingtième siècle du spectacle (revue, chanson, cinéma, opérette, théâtre,…) en faisant cette unanimité que seuls les maîtres du rire peuvent s'assurer.

Pourtant, tout comme Bourvil dont on le sent proche, Fernandel est sans doute passé à côté d'une grande carrière dramatique, que quelques trop rares fleurons de sa filmographie nous ont laissé entrevoir.

Beaucoup ont regretté la facilité redondante de ses films ou de ses chansons. Si la critique est recevable, la réponse n'est pas moins évidente: Allez-y ! Car enfin, amuser sans faillir son public pendant plus de trente ans en chantant «Ignace», «Barnabé» ou «Félicie» n'est pas donné au premier rigolo venu.

Là s'exprime le talent du comique qui se montre hilarant, et par là même sympathique, dans des situations propres à rendre ridicule le plus commun des spectateurs.

Christian Grenier

Fernand Sined…

FernandelFernandel enfant

Il est né Fernand Joseph Désiré Contandin, le 8-5-1903, à… Marseille, bien sûr, dans une famille de 4 enfants. Son père, employé de bureau, chantait pendant ses loisirs sous le nom de Sined.

C'est donc tout naturellement que, très tôt, le jeune homme est attiré par le monde du spectacle. Fasciné par le tour de chant d'un dénommé PolinPolin, il en fredonne sur scène quelques succès qui ne sont pas encore de son âge !

A cette époque, le théâtre et le music-hall ne sont pas l'apanage de la capitale. Bordeaux, et surtout Marseille, sont de grands centres de spectacles (Qui n'a entendu parler de l'Alcazar, où Fernandel ne paraîtra jamais ?).

Ainsi, de 1914 à 1918, c'est dans la cité phocéenne qu'il forme, avec son frère aîné Marcel, un duo comique.

Fernand Sined se fait connaître ensuite, en solitaire cette fois, dans un numéro de “tourlourou” (comique troupier chantant, cher à OuvrardOuvrard). Plus tard, on connait l'anecdote, sur les remarques répétées de sa future belle-mère ("Tiens, voici le Fernand d'Elle !"), il change son nom de scène en celui sous lequel il se rendra célèbre.

En 1930, il obtient une figuration au cinéma dans «Le blanc et le noir» (1931, avec Raimu et Suzanne Dantes). L'héroïne, rageuse de l'infidélité de son époux, est prête à se donner "au premier venu". C'est un groom qui se présente, sous les trait déjà chevalins de Fernandel. Tout bien réfléchi, c'est le second venu qui raflera la mise !

Fernand rencontre Pagnol…

Fernandel«Le Schpountz» (1937)

La première partie de la carrière cinématographique de Fernandel, avant la guerre, peut paraître la moins intéressante. Une série de films aux titres-prénoms, prétexte à pousser la chansonnette: «Ignace», «Barnabé», «Simplet», «Ferdinand le noceur» ou encore «Jim la Houlette»… sans oublier les inévitables comédies militaires, «Les gaités de l'escadron» (1932), «La garnison amoureuse» (1934), «Les bleus de la marine» (1934), etc. Mais ces petis navets ont gardé leur goût nature, et le comédien sauve souvent la sauce. On s'amuse encore à chanter "Ignace, c'est un petit petit nom charmant" ou "Barnabé, Barnabé, B-Ar-Bar-N-A-Na-B-É-Bé" !

Et surtout, dès cette époque, il y a les Films Marcel Pagnol. Dans «Angèle», dès 1934, il nous amuse en répondant innocemment à une interpellation qu'il croit venue de… son mulet ! «Regain» (1937), le plus beau de la série, nous le montre en contre-emploi dans un personnage peu reluisant de rémouleur machiste. Suivront «Le Schpountz» (1937, dire que Gérard Oury en a osé un remake avec Smaïn !) et «La fille du puisatier» (1940), où il creuse à l'ombre du grand Jules. L'osmose est totale, bien que le maître d'Aubagne et le comédien marseillais se disputent fréquemment.

On peut également apprécier «François-Premier» de Christian-Jaque (1938), sur une excellente idée scénaristique de voyage dans le temps; Fernandel se retrouve à la cour de François Premier avec… son dictionnaire ! Comment oublier la séquence du supplice de la chèvre gourmande : "Ah ! Que je n'aime pas çà… Que je n'aime pas cà !".

Durant la Seconde Guerre Mondiale, après une brève mobilisation, Fernandel continue son travail de comédien, acceptant même, à la demande du fameux Dr.Greven, de réaliser «Simplet» (1942) pour la compagnie allemande Continental. Il ne sera pas inquiété à la Libération, contrairement à Arletty ou Sacha Guitry. Vrai qu'il ne fréquenta pas les bals des ambassades…

Don Camillo…

FernandelDon Camillo

Les années cinquante seront dominées par la création du personnage de «Don Camillo» et la collaboration avec Henri Verneuil.

Don Camillo, créé par le romancier italien Giovanni Guareschi, aurait dû être mis en images par Frank Capra (on l'a échappé belle ! Non pas que Capra soit dénué de talent, mais un Don Camillo chantant, interprêté par Bing Crosby, je n'imagine pas !). Finalement, des producteurs européens héritent du projet. Julien Duvivier, retenu pour la mise en scène, veut éviter (dans un premier temps tout au moins) Fernandel. Il propose le rôle à Jacques MorelJacques Morel. Mais celui-ci n'est pas disponible pour la période du tournage. Il le regrettera toute sa vie !

La confrontation de l'ecclésiastique et du maire communiste Peppone (merveilleux Gino Cervi) se déclinera en cinq épisodes :

On peut arbitrairement diviser la série en deux parties : les deux premiers opus réalisés par Duvivier et dont la production est majoritairement française, les suivants partagés entre Carmine GalloneCarmine Gallone et Luigi ComenciniLuigi Comencini plus nettement “italianisés.”

En 1951, Fernandel donne sa chance à un jeune réalisateur arménien, Achod Malakian, dit Henri VerneuilHenri Verneuil, qui va le mettre en scène dans un rôle dramatique, «La table aux crevés» (1951). Comme plus tard Bourvil dans «Le cercle rouge», le public français découvre une nouvelle facette du talent du grand comique, l'art dramatique. On regrettera que celui-ci n'ait pas davantage donné dans ce registre, comme c'est aussi le cas avec «Le fruit défendu» du même Verneuil(1952).

Verneuil et Fernandel, c'est encore «Le boulanger de Valorgue» (1952), «Carnaval» (1953, produit par Marcel Pagnol et à l'origine d'une brouille profonde entre ce dernier et Fernandel), «L'ennemi public numéro un» (1953), «Le mouton à cinq pattes» (1954), «La vache et le prisonnier» (1959), etc. Tous ne sont pas des chef-d'oeuvres, certes, mais les navets sont digérés depuis longtemps.

Félicie aussi…

Fernandel«Le palmarès de la chanson» (1968)

Fernandel eut plus de mal avec les cinéastes “cérébraux”. Que ce soit Claude Autant‑LaraClaude Autant-Lara («L'auberge rouge», 1951, pourtant un très beau film) ou Jean‑Pierre MockyJean-Pierre Mocky («la bourse et la vie» en 1965), le courant ne passe pas. On honore le contrat, on s'en va et on ne l'y reprendra pas. Seul, peut-être, Jean Giono sera accepté par le comédien marseillais. Il est vrai que «Crésus» (1960) renoue avec la lignée des films de Pagnol.

Sympathique est la confrontation Fernandel - Bourvil dans «La cuisine au beurre» de Gilles Grangier (1963). Les deux hommes sont les époux légitimes de la même femme, incarnée par Claire Maurier. Faut dire que Fernand est porté disparu depuis longtemps, laissant à André (les deux acteurs sont affublés de leurs prénoms d'état civil) une place nuptiale enviée. Encore une bonne idée de scénariste, mais pas aussi originale qu'il n'y paraît : dès 1953, Totò et Peppino De Filippo vécurent la même mésaventure dans le partage de Nadia Gray. Pourtant, aucun des scénaristes de «Lettre a tre piazze/Le lit à trois places» n'est mentionné dans la déclinaison française de cette amusante histoire !

La télévision

Fernandel n'aime pas la télévision. Il ne voit pas pourquoi il galvauderait son talent pour un média qui ne peut le payer au tarif de ce qu'il pense représenter sa valeur.

Pourtant, en 1968, après maints refus, il accepte enfin la proposition de Guy Lux de paraître en vedette au «Palmarès de la chanson», une sorte de tiercé musical. Ceux qui l'ont entendu, et surtout vu ( j'en suis !), interpréter «Félicie aussi» ne l'oublieront pas de leur vie. Le public reprend le refrain avec la vedette. Mais lors du couplet le plus féroce, "Je me lavais les mains bien vite, Le lavabo avait une fuite…", tandis que la salle, incrédule, enchaîne avec un tonitruant "Felicie aussi !", l'acteur se contente de hocher le menton en fermant les yeux ! Du grand art ! J'en ris encore ! Et comme je ne suis pas égoïste, je vous en ai mis une petite tranche sonore

La famille…

FernandelFernandel, père et fils

En dehors du spectacle, ce qui compte pour Fernandel, c'est avant tout la famille. Marié en avril 1925 à Henriette Manse, soeur du parolier et scénariste Jean Manse, Fernandel est père de trois enfants: Josette, qui partagera la vedette de l'un des ses films («Josette», 1936), Janine et Franck, connu plus tard comme chanteur et comédien («L'âge ingrat», 1964). Chaque année, tout ce petit monde quitte l'appartement parisien pour quelques semaines de vacances sacrées à Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône.

Disons un mot sur le beau-frère, Jean Manse, qui accompagna l'acteur tout au long de sa carrière, écrivant les paroles de nombreuses chansons («Simplet», «Barnabé», «Dans notre midi »,etc) et participant à l'écriture de nombreux scénarii, dont le fameux «Honoré de Marseille» (1956), tout à la gloire de notre vedette.

Une seule ombre au tableau familial, la rupture avec la mère, survenue au début des années 20, parce qu'elle rejette sa carrière de saltimbanque. Toute sa vie, Madame Fernandel recevra des subsides régulières de son fils, mais celui-ci refusera à jamais de la revoir. Que s'est-il réellement passé entre eux ?

Les amis

La famille du sang, bien sûr, mais aussi celle du coeur.

On connaît le lien très profond qui l'unit à AndrexAndrex. Il exigea très souvent que son ami fut engagé dans un grand nombre de ses films. De même, il imposa son chauffeur, Manuel Gary, dans quelques rôles au cinéma («Le mouton à cinq pattes», etc). Assez curieusement toutefois, les filmographies de Fernand et de son benjamin Francis (FransinedFransined), acteur de second plan, ne se recoupèrent jamais…

Ses relations avec les fortes personnalités du spectacle furent plus délicates. Si tout se passa très bien avec RaimuRaimuLa fille du puisatier (1940), les choses se terminèrent plus mal avec GuitrySacha Guitry, mécontent de la façon dont l'acteur avait réalisé «Adhémar» pendant sa maladie.

Les ruptures avec Marcel PagnolMarcel pagnol furent également nombreuses. Un jour, sur le tournage d'un film, Pagnol se montre très désagréable avec Fernand. Le lendemain, Fernandel reçoit une lettre. Rassuré par les premiers mots, il se met à lire devant toute l'équipe: "Hier, dans un moment d'emportement, je me suis allé à te dire que tu étais un couillon. La nuit portant conseil, je me vois aujourd'hui tenu de t'avouer que… je te le confirme !".

Les rencontres avec Jean Gabin furent plus calmes. Les deux hommes s'étaient retrouvés à l'affiche de «Paris-béguin» (1931) et «Les gaîtés de l'escadron» (1932). En 1964, ils fondent la société de production GaFer, à partir de leurs noms de scène (évitant courtoisement l'utilisation de leurs patronymes civils respectifs !). Ils interprétèrent leur première production en commun, «L'âge Ingrat», déjà cité. Mais le film fut un tel échec que les deux hommes n'osèrent plus jamais retourner ensemble. La Gafer n'en continua pas moins à produire quelques films.

Heureux qui, comme Fernand…

Fernandel«Heureux qui comme Ulysse…»

Maintes fois décoré, il est nommé Chevalier de la Légion d'honneur en 1953, introduit par Marcel Pagnol dans cet ordre célèbre. L'Académie Charles Cros en fait le lauréat de son grand prix 1968 pour l'enregistrement des microsillons conservant à jamais dans la cire (fut-elle en polystyrène) sa chaleureuse voix dans une merveilleuse narration des «Lettres de mon moulin».

La même année , il renoue avec le théâtre dans une comédie policière écrite par Robert Thomas, «Freddy». Fernandel en clown, n'est-ce pas un pléonasme ?

En 1969, le comédien plonge à nouveau dans l'univers provençal avec «Heureux qui comme Ulysse…», de Henri Colpi. Agrémenté d'une jolie chanson originale composée par Georges Brassens, ce film familial en forme de road-movie raconte l'odyssée (forcément !) d'un gardian à travers la Camargue pour éviter à son cheval une fin peu glorieuse entre les jambes d'un vulgaire picador. Pour son dernier acte, Fernandel retrouve un partenaire marseillais qu'il a souvent cotôyé : RellysRellys.

En 1970, pour la première fois, Fernandel ne respecte pas son contrat : «Don Camillo et les contestataires» est interrompu à cause des ennuis de santé de l'acteur. Le rôle sera repris plus tard par Gastone Moschin (vous connaissez ?).

A la suite d'une mauvaise chute sur son bateau apparaît sur sa poitrine un kyste qui, après analyse, se révèle cancéreux. Son entourage lui cache jusqu'au dernier jour la gravité de son état.

Le 26-2-1971, Fernandel agonise dans son appartement parisien. Marcel Pagnol, venu lui rendre une dernière visite, lui propose de tourner de nouvelles versions de ses plus grand films. Fernandel fait semblant de le croire…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Anecdote: Assez curieusement, le nom de Fernand Contandin, au domicile parisien autrefois occupé par l'artiste (121, rue de la Faisanderie), est toujours présent, à la date où j'écris ces lignes, dans les pages blanches de l'annuaire !!!

"Ce ne furent que quelques films, Seigneur…"

Citation : "Les comiques peuvent tout se permettre." (Fernandel)

Christian Grenier (juin 2003)
Ed.7.2.2 : 7-12-2016