Darry COWL (1925 / 2006)

… un petit canaillou

Darry Cowl

En septembre 2005, à l'occasion de la sortie des «Mémoires d'un Canaillou», un Darry Cowl fatigué se rappela à nos mémoires, via les médias radiophoniques et télévisuels.

Il m'est apparu alors que, dans le cadre que s'est fixé L'Encinémathèque, nombre de “sujets vivants” pouvaient être traités sans attendre que la Camarde n'abatte son noir ouvrage. Aussi décidai-je de programmer au plus tôt une page consacrée au fantaisiste basque.

Il arrive parfois que la vie vous donne raison. Lorsqu'il s'agit de la mort, il n'y a aucune raison d'en tirer la moindre vanité.

Tu es donc parti, Darry, nous laissant dans un monde chaque jour moins amusant. Puisque le malheur des uns fait le bonheur des autres, Riez, les Anges.

Christian Grenier

L' enfance…

Darry CowlDarry Cowl

Il est né André Pierre Darricau, à Vittel, le 27 avril 1925.

Son père, Pierre, médecin basque, a fauté avec un jeune demoiselle. Dans le milieu “puritain” de la haute bourgeoisie locale, cela ne se fait pas. Et quand cela ce fait, cela ne se montre pas. La dame est donc priée d'accoucher discrètement dans la ville d'eau, tandis que Madame Darricau, Louise, simulera la grossesse et acceptera l'enfant comme le sien. Malgré ses efforts, Darry Cowl ne rencontrera jamais sa véritable génitrice qui saura se montrer jusqu'au bout aussi discrète que désintéressée.

Vers sa cinquième année, le petit garçon est placé chez les frères au collège italien de Bordighera (Italie), proche de la frontière, tandis que son père exerce à Menton. C'est à Vittel, vers 1933, que ce dernier décède. L'enfant en est et en restera profondément affecté : "La seule chose à laquelle je n'ai jamais joué, c'est à aimer mon père. Je l'aimais comme un fou…".

Excellent élève, il n'en triple pas moins, au terme de ses études secondaires au lycée Voltaire de Paris, sa classe de seconde. Il se tourne alors vers la musique et demande à sa mère de l'inscrire au Conservatoire de la capitale, où "les classes étaient mixtes…" ! Recalé aux examens qui lui auraient ouvert un avenir de concertiste, il obtient toutefois des prix d'harmonie et de composition.

Ses plus hautes ambitions envolées, le jeune André devient pianiste-accompagnateur. Il travaille avec des artistes débutants comme BourvilBourvil, Robert LamoureuxRobertéLamoureux,… et assiste même aux débuts de Georges BrassensGeorges Brassens. Le public commence à apprécier ses dons de fantaisiste, métier vers lequel sa carrière prend un tournant irréversible. A cette époque, avec son compère Christian DuvaleixChristian Duvaleix, il commence à écrire les sketches comiques qui le rendront célèbre. Affligé d'un bégaiement à la suite d'une frayeur enfantine, le désormais Darry Cowl va cultiver ce défaut, au point de le forcer après sa guérison !

Débuts au cinéma…

Darry Cowl«Le triporteur» (1957)

Mais Darry Cowl mène déjà une vie parallèle de joueur invétéré. Le Multicolore et le Chemin de fer n'ont plus de secrets pour lui, si ce n'est celui de la martingale miraculeuse. Définitivement malchanceux, il va laisser sur les tables une fortune incommensurable. Afin de satisfaire ce besoin démoniaque, le musicien accepte à peu près tous les travaux qui se présentent. Devant l'ampleur de ses dettes, et par amour pour sa première épouse, Nelly, il s'éloigne temporairement de ces “lieux de perdition” pour retrouver les valeurs du travail.

En 1955, le comique débute au cinéma, face aux caméras dirigées par André Berthomieu, dans «Quatre jours à Paris», dont la vedette est le chanteur Luis MarianoLuiséMariano. De ces premières années, l'on peut retenir sa participation à «Bonjour sourire"» (1955), première réalisation de Claude Sautet. Remarqué par Sacha Guitry, il est successivement des distributions de «Assassins et voleurs» (1956) et «Les trois font la paire» (1957). A deux reprises, il donne la réplique à Brigitte Bardot, dans «En effeuillant la marguerite» (1956), puis «Les lavandières du Portugal». Cinquante ans plus tard, il déclare n'avoir pas été sensible à la beauté de la jeune fille !

Enfin, en 1957, Jack Pinoteau lui donne la vedette dans un film inénarrable, succession de sketches comiques où sa présence, en forme de fil rouge, crève l'écran : «Le triporteur». Créateur, à cette occasion, de la fameuse expression “petit canaillou”, Darry Cowl accède enfin à la célébrité et à la richesse. Mais également à l'amour retrouvé, puisqu'il entame avec sa partenaire féminine, Béatrice Altariba, une liaison à l'origine de son divorce, fort coûteux au demeurant…

En 1960, suite est donnée aux aventures d'Antoine Peyralout. Mais «Robinson et le triporteur» souffre d'une erreur de scénario incompréhensible, qui fait du héros un naufragé volontaire sur une île déserte. Alors que le comique de Darry Cowl est basé sur le langage et l'élocution, voici qu'on lui retire toute possibilité de dialogue, si ce n'est avec lui-même ! Va comprendre…

Plus grave : le démon du jeu est de retour, qui contribuera à la séparation des deux amants. Et c'est à nouveau une succession de rôles acceptés sans discernement, pour payer des dettes ou flamber à Monte Carlo. A cette époque, l'acteur privilégie les tournages aux studios niçois de la Victorine pour être plus proche de son lieu de… villégiature ! Oubliées les participations à «Archimède le clochard» (1958) ou la fraîcheur du «Petit prof'» de Carlo Rim (1958) : voici venus «Les pique-assiettes» et «Un Martien à Paris» (1960)…

Après le jeu…

Darry CowlDarry Cowl et Rolande Ségur

Aux «Pique-assiettes», il faut reconnaître deux mérites : la véritable constitution du duo comique Darry Cowl - Francis Blanche et la rencontre avec Rolande Ségur.

Les deux comiques ont déjà tournés ensemble à plusieurs reprises. Mais de ce film date la première véritable constitution d'un duo qui deviendra aussi célèbre que celui que constituent depuis quelques années Jean Poiret et Michel Serrault. «Les livreurs» (1961), «Les gros bras» (1964), «Les gorilles» (1964), «Les baratineurs» (1965)… Aucun chef-d'œuvre dans la liste, mais la présence des duettistes provoque inévitablement l'hilarité générale.

Quant à Rolande, rencontrée sur ce même tournage où figure encore Béatrice, elle deviendra la seconde - et toujours titrée - Madame Darricau, après avoir fait promettre à son flambeur de compagnon de ne plus fréquenter les salles de jeu. Fort de sa promesse, l'acteur ira jusqu'à se faire interdire des casinos afin de mesurer la profondeur de sa détermination. Quarante-cinq années plus tard, il se réjouit de cette décision.

Le couple vécut heureux jusqu'aux dernières heures de l'acteur, qui particpa à l'éducation de la petite Olivia, issue d'un mariage précédent de Rolande.

Darry Cowl termine les sixties en passant certainement à côté d'une grande carrière. Son dilettantisme inquiète les producteurs, qui ne lui feront que rarement confiance pour porter un film. Pourtant en 1964, Jules Borkon lui propose de réaliser un long métrage comique. Cela donnera «Jaloux comme un tigre», dont le fantaisiste assure, non seulement la mise en scène et la tenue du rôle principal, mais également la composition de la musique et la supervision du montage. Rapidement tourné, pour ne pas dire bâclé, le film est un échec dont l'intéressé se déclare aujourd' hui "honteux!".

Aujourd'hui…

Darry CowlDarry Cowl dans les années '90

Les comédies se succèdent durant la décennie suivante, sans qu'il soit indispensable de les citer (cf. filmographie). L'acteur met également son talent de compositeur au service du cinéma et figure en tant que tel aux génériques de quelques films. De cette époque, on doit retenir sa participation - à contre-emploi comme pour le reste du casting ! - au film de Marco Ferreri, «Touche pas à la femme blanche» (1974).

En 1987, Jean-Pierre Mocky, qui l'a déjà employé dans «La bourse et la vie» (1965), se souvient de lui pour «Les saisons du plaisir». Il renouvellera l'expérience l'année suivante («Une nuit à l'Assemblée Nationale»), puis en 1992 («Ville à vendre»). Claude Lelouch se manifeste également («Les misérables», 1992), tandis que de jeunes auteurs font appel à celui qui, désormais, joue les seconds rôles: Anne Fontaine («Augustin, roi du kung-fu», 1999)… Serait-ce la reconnaissance ? Tout au moins un retour remarqué, qui lui vaut un César d'Honneur pour l'ensemble de sa carrière (2001), puis le César du Meilleur Second Rôle Masculin 2004 pour sa performance dans «Pas sur la bouche» d'Alain Resnais (2003). Darry Cowl chez Resnais : qui l'eut crû ?!

Après un premier récit autobiographique, «Le flambeur» (1986), Darry Cowl a publié, en septembre 2005, les «Mémoires d'un canaillou».

Amoureux de la femme au sens noble du terme, même s'il le fut parfois de manière indélicate (cf. ses propos sur Béatrice dans «Le flambeur»), Darry Cowl a toujours été un de ceux que le public s'est choisi, malgré une filmographie trop rarement digne de son véritable talent.

Documents…

NDLR: Rien de ce qui, dans cet article, relève de la vie personnelle de Darry Cowl ne constitue une indiscrétion, les faits ayant été rendus publics par l'acteur lui-même.

Sources : «Le flambeur», récit autobiographique paru en 1986 aux Editions Robert Laffont, émission télévisée «Darry Cowl, portrait», réalisée par Fabrice Ferrari et produite par Pierre Bouteiller (PB Productions, 2005), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine. Vous pouvez également visiter le Site officiel de Darry Cowl, commandité par Rolande Darricau.

"Non, Rolande… On nous regarde !"

Citation :

"Gagner sa vie en jouant du piano, c'est savoir compter sur ses doigts !"

Darry Cowl
Christian Grenier (février 2006)
Ed.7.2.2 : 14-4-2016