André BOURVIL (1917 / 1970)

… sa vie en chansons

Bourvil

La Normandie, en juin 1944. Tout est calme dans ce coin de campagne; une route passe en contrebas, mais pas une voiture ne l'encombre. Un homme surgit du bois qui borde la chaussée. C’est Léon Duchemin en provenance de Londres, parachuté nuitamment sur ce petit pays tranquille. Coiffé d'un béret, il porte sa veste sur l’épaule. Il est heureux et l'exprime en sifflotant. Il traverse les fougères vertes, caressant cette nature qu’il aime tant. Il coupe un brin d’herbe qu'il met à sa bouche, telle une cigarette : l’image du bonheur !

Ce Léon Duchemin n’est autre que Bourvil dans «Le mur de l’Atlantique». Homme heureux, acteur comblé, baladin du cinéma, passant du rire le plus éclatant au drame le plus émouvant, il a partagé avec sa famille, ses amis et son public une fantaisie et un humour qui lui étaient naturels.

L’Encinémathèque entonne une «Ronde du temps» pour vous permettre de retrouver cet artiste plein de charme et de bonne humeur…

Cédric Le Bailly

Monologue écrit et récité par Bourvil

"L'ingénieur"

Bourvillegende

Moi, quand j'étais jeune, je ne voulais pas être artiste lyrique… Non, je voulais être ingénieur des ponts, puis des chaussées.

Alors mes parents m'ont mis à l'école; j'y suis resté longtemps, j'y suis resté jusqu'à dix-neuf ans et demi, parce que j'avais du mal à avoir mon certificat d'études, alors j'y suis resté jusqu'à cet âge-là pour l'avoir.

Mais vous savez, à l'école, on n'étudiait pas tout pour être ingénieur dans les ponts puis dans les chaussées !

Non ! Moi, j'étudiais ça parce que j'avais ça dans le sang… le génie, l'initiative… Mais il y en avait d'autres qui étudiaient l'anglais parce qu'ils voulaient aller en Angleterre, d'autres qui étudiaient l'algèbre parce qu'il voulaient aller à Alger…

Je ne sais pas si vous avez été dans les grandes écoles, mais c'est comme ça que ça se passe !

Puis, vous savez, quand on a terminé ses études en tant qu'ingénieur des ponts puis des chaussées, en sortant on a une place tout de suite… Alors moi, en sortant, j'ai débuté comme chef cantonnier. Alors là j'avais l'initiative, on m'avait confié le commandement; j'avais quatre cantonniers sous mes ordres. J'avais les plans, je calculais, parce que vous savez, dans les routes… tant de trous… tant de cailloux… tant de brouettes… n'est-ce pas… les multiplications, puis les divisions… Enfin, j'avais les études pour ça, c'était normal.

Et tout le monde me connaissait bien là-bas, même les gosses… De loin, ils me criaient: "L'ingénieur !…L'ingénieur !"…

Ils savaient bien que j'étais ingénieur !

Après ça, le moment d'aller au régiment est venu; alors je me suis dit: "En tant qu'ingénieur, ils vont me repérer…"

Ça n'a pas manqué, ils m'ont mis dans le génie… Mais là j'étais chez moi… avec tous les ingénieurs! Ils m'appelaient "l'ingénieur d'ailleurs !"… Ils m'appelaient même "l'homme lumière"… pour rigoler… parce que j'avais été versé dans une section motocycliste comme éclaireur. Dans les manoeuvres, je partais de l'avant et j'éclairais avec ma moto, je faisais de la lumière.

Un jour j'ai eu un ennui parce que ma moto était en panne; j'étais embarrassé parce que moi j'ai fait mes études dans les ponts puis les chaussées, mais dans le moteur… non…

Mais quand même je n'ai pas voulu en rester là… Dans le génie on est tous comme ça. on veut toujours voir plus loin… découvrir…

J'en ai pas eu pour longtemps… J'ai l'habitude de chercher… J'ai vu un truc qui giclait… le gicleur… Ensuite la bougie, j'ai fait faire l'étincelle… En moins de deux ça y était… j'avais foutu le feu à la moto !

J'étais embarrassé parce que j'avais de l'essence sur ma capote, alors j'ai pris feu. Ça me chauffait… ça me chauffait… Mais quand même j'ai pas perdu mon sang-froid… Toujours l'initiative ! Il y avait un herbage à côté, je me suis roulé dans l'herbe pour tout étouffer… toujours l'initiative !

Mais je n'avais pas fait attention que dans l'herbage il y avait beaucoup de vaches, alors naturellement il y avait beaucoup de… Puis forcément je me suis roulé dedans… et plus je me roulais… plus j'en écrasais !… Surtout moi qui suis lourd… J'avais bien appris à l'école : "Pierre qui roule n'amasse pas mousse"; mais je vous garantis que si Pierre… il en n'a pas ramassé de la mousse… moi j'en ai ramassé… J'étais plutôt emmoussaillé…

Puis pour mes brûlures c'était pas bon… Je savais bien que l'on mettait de la pommade, mais tout de même pas celle-là.

Mais quand même je n'ai pas perdu le nord… toujours l'initiative !… Il y avait une mare à côté; je me suis dit, je vais plonger, ça va tout éteindre… Aussitôt dit, aussitôt fait, je plonge jusqu'au fond… Ça n'a pas loupé !

Surtout que je ne sais pas nager, alors j'ai eu plus de facilité. J'étais au fond, je ne pouvais plus remonter, alors les copains m'ont repêché; je me suis retrouvé à l'hopital.

Le docteur est venu et m'a dit. "Alors ! Sacré ingénieur (parce qu'il savait bien que j'étais ingénieur), tu t'es noyé, tu t'es brûlé… tu t'es jeté dans l'eau bouillante ?"

Je lui dis : "Non, docteur ! Je brûlais, alors, vous comprenez, j'ai plongé! "… Alors il me dit: "Tu as dû être transi !" Je lui dis : "Non, docteur, j'étais bien couvert! "

Bourvil
Ed.7.2.2 : 27-2-2016