Robert LAMOUREUX (1919 / 2011)

… l'artiste est toujours vivant

Robert Lamoureux

Robert Lamoureux nous a quittés en octobre 2011.

Il faisait partie de ces comédiens qui, tels Paul Préboist, savaient vous faire mourir de rire en vous racontant l'histoire du petit Chaperon Rouge dans le texte ! Pourquoi ?

Parce que son talent lui était propre, attaché à sa personnalité, composante à part entière de l'enfant qu'il fut et de l'homme qu'il devint.

L'on ne retient souvent de lui que la fameuse trilogie de la Septième Compagnie, qui n'est pas le plus beau fruit de son imagination. On peut lui préférer la tendre époque où maman soufflait à papa l'histoire des roses, les jours heureux où l'on chassait encore le canard dans la cuisine.

En 2000, Robert Lamoureux dut abandonner la scène à la suite d'une vilaine blessure au pied. C'est depuis ce jour là qu'il nous manque…

Le webmaître, Christian Grenier

Une maman "timide et rose"…

Robert LamoureuxRobert Lamoureux

Nous sommes en 1919. La jeune Alice Lamoureux est obligée d'annoncer aux siens, qu'elle attend un enfant “sans père” ! On imagine le scandale dans la petite ville de Saint-Mandé ! Son père, Félix, veuf, militaire, est inflexible : pas question qu'elle reste à la maison ! Elle trouve un logement indépendant et un emploi d'emballeuse de produits pharmaceutiques. Le 4 janvier 1920, Alice met au monde un garçon qu'elle déclare Robert Marcel Adolphe Lamoureux. Félix. Le grand-père, ému, récupère sa fille et le bébé de 8 mois dans sa maison de Saint-Mandé. Le petit Robert, aussitôt entouré d'affection, connaît une petite enfance heureuse.

Mais voilà que l'Oncle Jean, atteint de tuberculose, disparaît à l'âge de 25 ans, causant le premier grand chagrin dans la vie de l'enfant. Eloigné pour éviter la contagion, celui-ci se retrouve chez une cousine fermière dans le Berry. Là, médusé, il voit un jour courir un canard sans tête. A quoi ça tient, une histoire !.

Voici le jeune garçon revenu auprès d' "une toute petite maman vaillante" qui n'oubliera jamais, sur les mots de recommandation à lui laissés sur la table, de signer "Ta maman qui t'aime". En pensant à elle, "timide et rose", 'il écrira un jour ce petit bijou sur une musique si tendre, «Histoire des roses», qu'il chantera lui-même plus tard dans les cabarets..

"J'aime pas l'école !"

L'école lui est une horreur ! Paresseux et inattentif, il n'arrive pas à se concentrer.Contre toute attente, en 1932, il décroche tout de même le certificat d'études. Cette année là, Alice décide de lui faire rencontrer l'auteur de ses jours. Il habite en Charente, est marié et a trois enfants. Robert verra à deux reprises ce “monsieur”, qui décèdera quelques années plus tard.

Ses premières lectures furent, comme pour beaucoup de gamins de cette époque, «Les pieds nickelés» et, plus sérieusement, les aventures de Mark Twain. Un jour, dans une panière du patronage, il découvre des livres de littérature classique. Il emporte "deux kilos de Ronsard, deux de Molière" » à la maison, faisant ainsi inconsciemment ses premiers pas vers le théâtre. Son projet immédiat est de ne plus aller à l'école. Il y parvient en se faisant embaucher par l'épicier du quartier. Il pratiquera ainsi plusieurs petits boulots variés : la maçonnerie, la plonge dans les restaurants, le vernissage… Heureux temps de l'entre-deux guerres où les artisans affichaient sur leur porte leurs offres d'emploi !

Premiers flirts, premières amours… Le cinéma l'attire, surtout la ravissante Danielle DarrieuxDanielle Darrieux qui sera un jour sa partenaire…

Pétainiste, puis résistant !

Robert LamoureuxLa notoriété…

Voici la guerre ! Robert est mobilisé : classe 40, 1er contingent; direction Issoire, puis Anduze dans le Gard, pour finir par les chantiers de jeunesse. Idéologiquement, il fait encore partie des 40 millions de Français pétainistes, pour reprendre l'expression de Robert Amouroux.

Il parvient un peu plus tard à rentrer à Paris. En 1942, il épouse Simone Chaigneau, une amie d'enfance, employée de banque. Le couple vit dans un tout petit appartement, avec belle-maman ! Pas l'idéal, mais ça vous crée des souvenirs à raconter dans les soirées ! Leur premier bébé, Jean-Louis, voit le jour en août 1943. Cette paternité lui évite le Service du Travail Obligatoire et l'inévitable départ en Allemagne. Peu à peu, il devient réfractaire à l'idéologie dominante et sa bienveillance à l'égard du gouvernement de Vichy s'estompe.

Il se cache et, après quelques péripéties, entre dans la résistance : "Je n'ai appartenu à la résistance que tardivement et sans grands risques Durant ces années noires je me suis seulement appliqué à rester libre et, avec beaucoup de chances, j'y suis parvenu".

Pour fuir l'échec de son mariage, Robert choisit de partir en Algérie. Comptable pendant 2 ans à Colomb-Béchar, il se construit une réputation de bricoleur et de réparateur en machine à écrire de l'armée ! Tout naturellement, de retour dans la métropole, il monte sa petite entreprise. Pour lancer l'affaire, il fait du démarchage. Il pousse un jour la porte des Editions Vandair, sans réaliser qu'il s'agit d'une maison d' édition de musique. Avec audace, il propose le recueil de chansons qu'il avait composées par plaisir et qui traîne toujours dans son cartable. Mme.Legrand, épouse de Raymond et mère de Michel Legrand, tous deux compositeurs, l'incite à concevoir des refrains sur Paris. La nuit suivante, il en écrit trois. N'ayant aucune notion de solfège, il se contente de les fredonner. L'un d'entre eux est retenu par Yves Montand, un autre par André Dassary, mais le succès, fort peu volage, se fait désirer.

Le retour du canard…

Robert Lamoureux comprend vite qu'il peut faire naître l'hilarité en racontant lui-même ses petites histoires. Est-ce son timbre de voix si particulier, dû à un polype sur les cordes vocales, qui fait qu'on le remarque ? Ou peut-être sa gouaille de titi parisien ? Toujours est-il qu'il se produit bientôt dans des brasseries, des cabarets comme "L'Amiral" ou "Le Liberty's". Il fait les saisons dans un grand hôtel des Sables d'Olonne. Pour arrondir les fins de mois, il s'autorise quelques publicités radiophoniques.

Pour une émission d'Henri Kubnik, il compose son premier grand succès, «Papa maman la bonne et moi», une chanson amusante entrecoupée de remarques tout aussi spirituelles et que toute la France reprend en chœur. Il se produit ensuite aux "Trois Baudets", côtoyant Raymond Devos et Fernand Raynaud. Il participe également à une comédie musicale avec Edith Piaf dont la voix le charmera; mais il se tiendra volontairement à l'écart de la grande vedette dévoreuse d'hommes et de sa cour plus ou moins intéressée.

Après avoir fait rire aux éclats le président Vincent Auriol, il devient l'amuseur préféré des Français. Son couple se maintient, resserré par les naissances de Catherine (1954) et de Sophie (1956). Pouvant désormais se permettre un train de vie plus élevé, il installe son petit monde à Maison-Lafitte, dans une sorte de manoir.

Les téléviseurs trouve peu à peu leur place dans les foyers hexagonaux. Notre fantaisiste apporte son concours à l'émission d'Henri Spade «La joie de vivre». Dans la voiture qui l'emmène vers le plateau, il écrit le fameux sketch de «La chasse au canard» qui, comme chacun le sait défendra chèrement ses plumes. Aux dernières nouvelles, il serait toujours vivant : gageons qu'il le restera encore longtemps !

"J'aime pas le cinéma !"

Robert LamoureuxDerrière la caméra…

"Le cinéma est un art qui me restera étranger. Au-dessus de mes moyens. Je suis un amuseur, un raconteur, pas un acteur. Pour moi l'estrade, pas le plateau ! Je ne ferai jamais rien de bon au cinéma, le metteur en scène fut-il génial. Je tourne parce que cela me rapporte, mais chaque film m'est une corvée !" (Robert Lamoureux, «Par trente-six chemins»).

Pourtant, nombre de ses apparitions sur la toile blanche nous laissent des souvenirs empreints de nostalgie et de tendresse. Son humour fin touchait juste, sans jamais être méchant.

Plusieurs de ses (premières) apparitions ne sont que l'utilisation de ses talents du chansonnier qu'il est encore : ainsi «Au fil des ondes», animé par Pauline Carton, et «Le don d'Adèle» (1950) d'Emile Couzinet, mais aussi «Femmes de Paris» de Jean Boyer et «La route du bonheur», une coproduction franco-italienne (1953) tournée en deux versions. André Berthomieu lui offre enfin ses vrais premiers rôles dans «Le roi des camelots» (1950) et «Chacun son tour», dont il signe également la musique.

L'univers de Carlo Rim s'accorde bien avec le personnage qu'il s'est créé. Les deux hommes se rejoignent pour «Virgile» (1953) et se recroisent deux ans plus tard dans l' «Escalier de service». «Le village magique» de Jean-Paul Le Chanois (1953) accueille sous ses toiles un jeune couple de français moyens en vacances, préfigurant ce qui va suivre…

Et ce qui suit n'est autre que l'agrandissement cinématographique de la chanson qui a rendu Robert Lamoureux célèbre, «Papa, maman, la bonne et moi» (1954). Cette famille inoubliable, composée de Fernand LedouxFernand Ledoux (papa), Gaby MorlayGaby Morlay (maman), Nicole CourcelNicole Courcel (la bonne, puis l'épouse) et Robert LamoureuxRobert Lamoureux (lui), est due à l'imagination de deux écrivains, Pierre Véry et Marcel Aymé, et d'un réalisateur à la sensibilité méconnue, Jean-Paul Le Chanois. Immense succès populaire sur fond d'une musique valsée de Georges Van Parys, l'oeuvre méritait bien qu'on lui donnât une suite, «Papa, maman, ma femme et moi» (1955), tout aussi réussie.

De Sacha Guitry à Arsène Lupin…

"De tous les hommes illustres que j'ai eu l'honneur de rencontrer, je ne retiendrai que Sacha Guitry. C'est peu dire si j'ai adoré cet homme". Le maître appréciera également le ton drôle , caustique et distingué à la fois de Robert Lamoureux. Tant au théâtre («Faisons un rêve» avec Danielle Darrieux) qu'au cinéma, il n'hésite pas à lui confier ses personnages. Ainsi Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille, roi de l'évasion, dans «Si Paris nous était conté» (1955) ou encore l'amant de Danielle Darrieux (enfin !) dans «La vie à deux» (1958), par Clément Duhour interposé.

A quatre ans d'intervalle, Robert Lamoureux campe à deux reprises le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Endossée sous le régime de Jacques Becker («Les aventures d'Arsène Lupin», 1956), la fameuse jaquette ressurgit devant l'objectif d'Yves Robert («Signé Arsène Lupin», 1959). L'acteur a pris de l'aisance et se montre crédible sous un habit qui n'est pas le sien. Avec le temps, cette incarnation cinématographique du héros de Maurice Leblanc nous paraît encore la plus crédible.

En 1960, Robert Lamoureux fait ses débuts de réalisateur avec deux petits films un peu brouilllons, «La brune que voilà» et «Ravissante», dont il écrit également les scénarios.

Brouillons de quoi ? De la fameuse série des combattants de la 7ème compagnie. Le public rit aux éclats en assistant aux exploits de ces héros dont les répliques sont restées dans toutes les mémoires. Quel bricoleur ne s'est pas surpris à marmonner un jour "le fil rouge sur le bouton rouge, le fil vert sur le bouton vert…" ? Sans oublier "Si je connaissais le c…qui a fait sauter le pont !" sorti de la bouche du Colonel Blanchet. Les esprits grincheux, auront tout reproché aux aventures de Chaudard (Pierre Mondy) , de Tassin (Aldo Macione) et de Pithiviers(Jean Lefèbvre). Mais le public en redemande. Toutefois, le réalisateur refusera catégoriquement les ponts d'or offerts pour qu'il signe un 4ème volet.

Je préfère le théâtre…

Robert LamoureuxRobert Lamoureux, au soir de sa vie

S'il n'a pas été très attiré par le cinéma, Robert Lamoureux fut davantage un homme de théâtre. En début de carrière, il joua ces chefs-d'œuvre que sont «Knock» de Jules Romain, «Désiré» de Sacha Guitry, «Domino» de Marcel Achard, «Le Dindon» de Georges Feydeau… En 1981, sa prestation dans «Diable d'homme» lui vaut d'être honoré de l'Archange du théâtre français.

Auteur de quatorze pièces, il les joua devant nous pour notre plus grand plaisir. Certaines ont marqué définitivement la mémoire des inconditionnels du théâtre de boulevard. Ainsi , «La soupière» dans laquelle devait tombait Elvire Popesco et d'où sortira finalement (et triomphalement) Françoise Rosay, avant qu'elle ne passe la cuillère à Denise Grey ; «Frédéric, l'amour foot», jouée en pleine affaire OM / Valenciennes. Citons encore «Si je peux me permettre…» (1996), «Le Charlatan» (2002), etc.

Pour lui rendre un hommage complet, pensons à ses nombreux poèmes, ses monologues, ses chansons, et à son autobiographie, «Par trente-six chemins», parue en 1999.

Monsieur Robert Lamoureux…

Fin 1958, Robert finit par demander le divorce d'avec Simone. Mais, très proche de ses trois enfants, il fera tout pour les protéger. En 1961, Il part en tournée avec sa pièce «Un rossignol chantait» et la jeune et jolie comédienne du Français, Magali de VendeuilMagali de Vendeuil. Le rossignol chanta si bien que la princesse devint très vite Madame Robert Lamoureux. La naissance de leur fille France (1964), viendra combler le couple. Par la suite, Robert apprendra l'existence d'un fils, né en 1941, dans le désordre de l'occupation. Tout le clan adoptera alors à bras ouverts Robert-Jacques et sa petite famille, donnant ainsi la chance au grand comédien d'être l'heureux grand-père de nombreux petits enfants.

Notre sympathique amuseur nous a quittés le 29-10-2011, après avoir subi de douloureuses opérations. Tous ses amis et partenaires se sont retrouvés en l'église de Boulogne-Billancourt pour lui adresser un dernier adieu. Il repose à jamais à Neauphle le Vieux, aux côtés de son épouse Magali qui l'attendait depuis un an.

Monsieur Robert Lamoureux, officier de la Légion d'Honneur, avait reçu en 2009 la médaille de vermeil de la Ville de Paris. A titre posthume, L'encinémathèque lui attribue un éclat de rire général de la même couleur.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !" Edmond Rostand («Cyrano de Bergerac»)

Donatienne (décembre 2011)
Ed.7.2.1 : 16-11-2015