Micheline DAX (1924 / 2014)

… un gugusse en jupons

Micheline Dax

Petite, elle avait une voix d’homme; à la messe quand elle chantait, elle devenait un rossignol !

Elle se trouvait laide; elle s’est transformée en une très jolie femme…

Elle voulait jouer la tragédie; elle est devenue “gugusse”…

Vous aurez sans doute reconnu dans ce rapide portrait une de nos comédiennes les plus attachantes et drôles, Micheline Dax

Donatienne

"Mademoiselle, vous finirez sur les planches…"

Micheline DaxMicheline Dax

C’est le 3 mars 1924, sous le ciel parisien, que naît la petite Micheline Etevenon, qui ne deviendra Micheline Dax que quelque vingt années plus tard. La fillette a un grand frère, Michel. Elle est le fruit d’une belle histoire : ses parents s’aiment passionnément. Hélas son enfance est marquée par un drame profond : la perte de sa maman, alors qu’elle a tout juste 10 ans, immense vide qu’elle ressentira toute sa vie. Fort heureusement, son père assumera, du mieux qu’il le pourra, l’éducation de ses deux enfants aidé par une nounou que Micheline aimera.

La famille n’est pas riche et occupe, dans la capitale, un 5 ème sans ascenseur. Mais très vite, on réalise que Micheline est un phénomène. Quand on l’entend, on se rend compte, médusé, qu’elle a une voix “de monsieur” dans un corps de petite fille. Elle en piégera bien plus d’un au téléphone. Pourtant, quand elle chante, on entend alors une soprano colorature à la voix de rossignol ! Elle a un autre don : elle arrive à siffler de façon admirable, si bien que,en 1960, Jean Giono en personne “empruntera” ce don pour le générique du film «Crésus» (extrait que vous pouvez entendre à l'ouverture de cette page ou en cliquant sur l'onglet audio ON/OFF). Plus tard, elle enregistrera un disque de grands airs uniquement sifflés. Ces curiosités, on peut le deviner, si elles lui auront servi dans sa carrière d’adulte, sont lourdes alors à porter pour une fillette ! Que de moqueries, de quiproquos elle aura vécus malgré elle…

Micheline est maintenant une grande adolescente très mal dans sa peau. Complexée, elle se trouve un trop grand nez, un front trop petit, signe de bêtise à son avis. De rage, elle se coupe la frange entièrement et très maladroitement. Un cousin dans le métier du spectacle, pour compléter le tableau lui assène : "Tu es laide, maigre, tu as les genoux en dedans et tu ne sais pas marcher !"

Au lycée, sa meilleure camarade se nomme Anne VernonAnne Vernon. Lors de l’un de ses quarts d’heure de folie, la surveillante lui profère : "Mademoiselle vous finirez sur les planches !", ce à quoi, elle répondra avec le toupet de son âge : "Dieu vous entende !"

"Tu es une comique…"

Micheline DaxMicheline Dax ? Une branquignole !

Pour apprendre le métier, Micheline Dax entre au cours de René SimonRené Simon. Celui-ci lui déclare tout de go : "Dieu que tu es noire !". Son père lui impose de prendre également des cours de chant. C’est plus sérieux d’après lui ! René Simon la gardera dans sa classe, même si papa n'a pas les moyens de payer les leçons : "Je lui dois les plus belles années de ma vie".

Alors qu’elle donne un extrait de «Bérénice», le maître lui enlève cruellement ses illusions : "Arrête-toi ! Tu es une comique !". Elle mettra du temps à accepter cette évidence, elle qui rêvait d’incarner «La Dame aux camélias» ! Pour obéir à son maître en qui elle a une totale confiance, elle apprend quelques scènes du répertoire de comédies. Elle déclenche les rires sans trop bien en comprendre la raison. Plus tard, elle confessera : "Ce serait de ne plus les entendre qui me ferait de la peine !". Côté chant, grâce à Christiane Verger, maman de sa camarade du cours Simon, Nadine AlariNadine Alari, elle est orientée vers Henri Dutilleux. Ce dernier est sidéré de la différence de sa voix entre le "parlé" et le "chanté". Cette voix étrange lui permet tout de même, pour se faire un peu d'argent, de chanter lors de messes de mariage ou de communion.

C’est à ce moment là qu’elle choisit de changer son patronyme. Pourquoi pas Micheline Mathieu ? Les doubles initiales portent bonheur ,paraît-il ! Mais celui qui allait se faire connaître sous le nom de Gérard Calvi le lui déconseille : pas assez commercial !. Ce même Calvi présente sa nouvelle recrue à Robert DhéryRobert Dhéry, et lui trouve son nom de scène : Dax.

Micheline fait ainsi la connaissance de toute la bande qui va bientôt s’appeler les Branquignols : On la surnomme “La Diva”. Terrifiée, elle se sent comme le vilain petit canard d’Andersen : "Je n’avais aucun humour et ne possédais pas encore la clé qui m’ouvrirait la porte de leur climat si particulier !" Il lui faut un an pour se faire aux farces branquignolesques des Dhéry, CarmetJean Carmet, Duvaleix, De FunèsLouis De Funès, etc. Heureusement, elle peut compter sur l’amitié de Rosine Luguet, de Pierrette Rossi et de Colette BrossetColette Brosset. En 1949, elle figure au générique du film éponyme, «Les Branquignols» (1949), et conservera de cette aventure de touchants souvenirs, comme le rire franc et spontané de Gérard PhilipeGérard Philipe au cours d'une soirée privée où elle se produit.

Au terme d'une 3 ème saison, elle décide cependant de quitter la troupe, mais elle restera au fond d’elle-même une “Branquignol”. Si bien qu'en 1974, on pourra la retrouver dans «Vos gueules, les mouettes !» et qu'elle répondra présente lors de la reprise sur scène de «Branquignol 2», plus de 20 ans après.

Trop belle pour Guitry…

Micheline DaxTrop belle pour Guitry…

Micheline Dax choisit de voler de ses propres ailes. Louis Ducreux lui propose un rôle dans la pièce «Le diable à quatre», mise en scène par Michel de Ré. Le rideau tombé, elle se précipite dans l’un ou l’autre des cabarets parisiens pour un tour de chant.

Jacques Becker la repère et lui offre un rôle dans «Rue de l’estrapade»(1953) où elle retrouve avec joie Anne Vernon. Mais elle y joue le laideron de service face à un sémillant Louis Jourdan : le public rit et elle pleure. C’en est trop ! Elle prend la décision de se faire “raboter” le nez. l'opération réussit à tel point que Sacha Guitry, qui la trouve désormais trop belle pour incarner Yvette Guilbert dans «Si Paris m’était conté» (1955), l'oblige à s’enlaidir ! Elle est tout de même devenue une très belle jeune femme au tempérament bien marqué, dotée d'un sens inné de l’à-propos et d’un humour fin, mais sachant faire mouche.

Peu après, on peut la voir dans des opérettes, comme cette «Madame de Pompadour», aux côtés de son ami Jean Richard. Parallèlement, les films s’enchaînent. Micheline évoque avec tendresse les répliques échangées avec Darry CowlGérard Philipe qui en rajoutait, la faisant parfois éclater de rire quand elle devait garder son sérieux, comme dans «Courte tête» (1956) ou «Ce joli monde» (1957). Dans ce dernier film, Carlo Rim, le réalisateur, ne trouva pas d'autre moyen que de prendre des plans séparés !

Au terme d'une filmographie riche d’une quarantaine de longs métrages, l'actrice aura eu l’occasion de côtoyer quelques grands noms de notre cinéma. Ainsi en fut-il avec Fernandel pour «Don Juan» (1955). Elle fut également la tante Zézette d’un tout jeune débutant, Jean-Claude Brialy, dans «L’ami de la famille» (1957). Outre Darry Cowl, elle partagea souvent l’affiche avec Sophie DesmaretsSophie Desmarets («Miss Catastrophe», 1956), le tandem Jean Poiret / Michel SerraultMichel Serrault («Le grand bidule» en 1957, «Ces messieurs de la gâchette» en 1969) , Francis BlancheFrancis Blanche («La dernière bourrée à Paris», 1973), Michel GalabruMichel Galabru («Le grand fanfaron» en 1976, «En cas de guerre mondiale je file à l’étranger», 1982). Comme on le voit, nous sommes loin des chefs-d'oeuvre inoubliables mais, durant ces années soixante-soixtante-dix, les spectateurs français se repaissaient de ce comique au premier degré.

Micheline fut aussi l’amie d’Edwige FeuillèreEdwige Feuillère, sa partenaire dans «Le septième commandement» (1956), et dont elle fut la fille de télévision, partagée avec Pierre DuxPierre Dux, dans «Le chef de famille», une fiction appréciée des téléspectateurs.

Une voix unique…

Micheline DaxMicheline Dax et Jacques Bodoin

L'organe vocal de Micheline Dax, au timbre si particulier, lui permit de tenir une place importante dans le monde doublage,en prêtant notamment la voix à des personnages animés. Elle avait ce talent de pouvoir tout interpréter, de la petite fille à la vieille dame, d’un gentil petit animal à la plus méchante des sorcières. Elle fut pour cela entourée de ses “frères et sœurs” : Roger Carel, Gérard Hernandez, Francis Lax, Pierre Tornade, etc. N'oublions surtout pas Jacques Bodoin, son époux et le père de leur fille Véronique (aujourd'hui dans le milieu du spectacle), avec lequel elle sonorisa une grande partie des marionnettes du célèbre «Manège enchanté». Pour tous elle restera "Nounoune" en référence au roman de Colette, «Chéri», un auteur qu’elle aimait beaucoup et avec qui elle partageait l’amour des chats. C’est Roger CarelRoger Carel qui l’incitera à prendre la voix de Piggy la cochonne dans le célèbre Muppet Show du petit écran.

Gugusse pour toujours…

Micheline Dax s’est racontée, elle qui a une écriture absolument illisible, dans un livre léger et plaisant, au titre en forme de déclaration, «Je suis gugusse, voilà ma gloire» (1985). Il y a quelques années, elle est devenue "géniale, prodigieuse, formidable" sous la plume des critiques pour sa magistrale prestation dans la pièce de Serge Serout, «Check up». Elle lancera cette boutade pleine de bon sens à ses jeunes partenaires : "Patientez et à 88 ans vous serez enfin reconnus !". Elle tourne encore aujourd'hui, pour la télévision, dans des rôles de sympathiques mamies pour des séries familiales comme «Louis la brocante», «Les monos», «La plus pire semaine de ma vie», etc : grand-mère, un rôle elle le joue dans la vie réelle puisqu’elle en mérite deux fois le titre.

Distinguée du grade de Chevalier de la Légion d'honneur par Nicolas Sarkozy en février 2012 et nommée reine du rire par nous-même au jour de la parution de cet article, Micheline Dax fait partie de ces comédiens qui ont marqué le cinéma des années joyeuses. Lorsqu'elle fêta ses 80 ans sur scène, elle cria au piblic qui la congratulait : "Revenez pour mes 100 ans !". Elle ne sera pas au rendez-vous, s'étant éteinte paisiblement, le 27 avril 2014, en son domicile parisien.

Documents…

Sources : «Je suis gugusse, voilà ma gloire», autobiographie de Micheline Dax, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Micheline Dax…

Citation :

"Partager le rire, c’est devenir complices dans l’amitié et la tendresse. Vivent les gugusses et ceux qui les aiment !"

Micheline Dax
Donatienne (mars 2013)
Ed.7.2.1 : 17-11-2015