Jerry LEWIS (1926)

… le zinzin d'Holywood

Jerry Lewis

Génie comique pour les uns, pitre insupportable pour les autres, Jerry Lewis n'aura pas été prophète en son pays.

Perfectionniste sur le plan professionnel, égocentrique dans son comportement relationnel, ce personnage à la double personnalité (un côté Dr Jerry, un autre Mr Love !) eut à souffrir de cette dualité caractérielle.

Heureusement, la France et le public français surent toujours recevoir son talent avec la même générosité que celle dont il fit preuve à l'égard de l'enfance blessée…

Christian Grenier

Levitch et Cie…

Jerry LewisPatti Palmer et Jerry Lewis

Joseph Levitch – selon l'intéressé qui ne voudra jamais en démordre, mais la fiche d'état civil mentionne Jerome comme prénom, ce que son futur pseudonyme semble accréditer – naît le 16 mars 1956, à New York, dans une famille d’origine juive. Ses grands-parents paternels, fuyant les persécutions raciales, débarquèrent à New York en 1897. Son père, Daniel Levitch, connait une modeste carrière de chanteur-animateur sous le nom de Dany Lewis. Sa mère, pianiste, joue des morceaux de Gershwin ou de Berlin dans des cabarets ou des hôtels. L’enfant subit son “bris” (circoncision) dès son premier mois.

Très jeune, Joseph est sujet à de vilains cauchemars qui le poursuivent toute la journée. Un soir, laissé seul par ses parents qui vaquent à leurs occupations artistiques et s’imaginant que ceux-ci ne l’aiment plus, il s’enfuit dans la nuit à travers New York à la recherche de sa mère.

En 1931, le garçonnet assiste à la projection du «Cirque» de Charles Chaplin et dès lors rêve de devenir clown. Au cours de l’été 1932, il fait sa première apparition publique sur la scène d’un hôtel de montagne dans le même spectacle que ses géniteurs, poussant la chansonnette avec une certaine aisance.

Un jour, il annonce fièrement à sa grand-mère : "Tu sais, grand-mère, je vais partir pour Hollywood. Je deviendrai une grande vedette". Prémonition ? Non, rêve d’enfant car il affirme tout aussi fort : "Je sais qu’un jour je courrai à Indianapolis et que je serai champion".

Dès 1939, il découvre les petits boulots qui entrecoupent alors les vies préadolescentes, travaillant dans une épicerie ou un drugstore afin de s’offrir une bicyclette. Il parvient également à assurer quelques animations dans des halls d’hôtel. En 1940, au décès de sa grand-mère adorée, il est pris en charge par une de ses tantes lors des fréquentes absences parentales.

En 1942, ayant abandonné ses études, il obtient son premier engagement professionnel et se produit au fil de petites tournées théâtrales en présentant un numéro d’imitations comiques (on dirait aujourd'hui karaoké) sous le nom de Jerry Lewis. 1943 le propulse à Broadway avant que les médecins militaires, lui décelant un souffle au cœur insoupçonné, ne l’écartent de la mobilisation.

En 1944, son chemin de saltimbanque croise celui de la jeune Esther Colanico, chanteuse d’orchestre sous le pseudonyme de Patti Palmer. L’affaire se termine par un mariage à la sauvette pour ne pas avoir à donner d’explication filiale à cette mésalliance religieuse ! Et ce ne sont pas les séparations incessantes qui les empêcheront d’avoir leur premier enfant, Gary (31-7-1945) !

Martin et Lewis…

Jerry LewisDean Martin et Jerry Lewis

Nous voici en 1946, époque à laquelle le couple séjourne dans un hôtel new yorkais dont l’ascenseur dégorge sous le nez de Jerry la silhouette assurée d’un chanteur d’origine italienne, Paul Crocetti, lequel, tout au moins à la radio, se fait appeler Dean MartinDean Martin. On les présente, faisant naître raîdement entre eux une profonde connivence, qui se transforme en une sincère amitié réciproque. Un jour, pour faire honneur à une vantardise, ils improvisent ensemble un numéro qui se révèle irrésistible de drôlerie : le play-boy Martin chante, sans cesse interrompu par les étourderies de l’assistant Lewis. Le duo Dean et Jerry est né : "On parlait de nous comme d’un mélange des Marx Brothers, d’Abbott et Costello et des Keystone Cops". Leurs têtes gonflent dans les mêmes proportions que leurs cachets !

La notoriété des fantaisistes est assurée définitivement par leur passage au Copacabana Club (1948). Le succès de leurs loufoqueries ne tarde pas à attirer l’attention des producteurs hollywoodiens. Hal Wallis leur fait signer un contrat de sept films en cinq ans pour la Paramount, avec la possibilité de tourner chaque année un film indépendant. Leur première apparition («My Friend Irma», 1949, adaptation d’une série radiophonique à succès), ne leur offre pas encore la tête d'affiche. Pour «Irma à Hollywood» (1949), le personnage destiné à Jerry fait l’objet d’une retaille sur mesure et les deux compères accèdent enfin à la première marche du succès. Pourtant, «Le soldat récalcitrant» (1950 ) ne leur rapporte pratiquement rien, suite au montage financier peu scrupuleux de leur premier impresario, Abbey Greshler. A cette époque, Jerry, qui vient d’adopter un petit garçon du nom de Ronald, prend l’habitude de réaliser de petits films en amateur parodiant de grands titres («A Streetcar Named Repulse», «Son of Spellbound», etc) auxquels participent quelques célébrités de l’écran. Un nouveau metteur en scène est en train de se construire.

Parallèlement, la carrière commune des deux complices se poursuit activement : télévisions, casinos et palaces se les disputent : "Martin et Lewis étaient devenus une machine à faire du fric". Leur entente repose sur une distribution tacite des responsabilités : Jerry, d’un naturel anxieux, se préoccupe du lendemain tandis que Dean, dilettante, consomme son temps libre sur les terrains de golf ! N'empêche, les films s’enchaînent : «Bong sang ne saurait mentir», «La polka des marins» (1951), «Parachutiste malgré lui», «Le cabotin et son complice» (1952), «Amours délices et golf» (1953),… Avec «Le clown est roi» (1954), Jerry Lewis entre dans son costume préféré qu'il enfilera si souvent par la suite. Pendant les tournages, il disparaît régulièrement derrière les caméras, s’intéressant à tous les aspects techniques de la direction d’un long métrage.

La séparation…

«Un pître au pensionnat» (1955), treizième film des duettistes, marque également le chant du cygne de leur fructueuse collaboration. Si Dean Martin avait originellement le beau rôle, peu à peu, les cocasseries de Jerry ont fait tomber le crooner au rang de faire-valoir, sinon de souffre-douleur, comme en témoignent les titres français de leurs films qui ne font souvent référence qu'au bouffon de l'équipe. Le dilettantisme du latin lover, qui a trop longtemps laissé l’initiative à son compère, n’est pas étranger à cette évolution de la situation. Une jalousie, compréhensible mais néanmoins néfaste, commence à produire les premiers vers dans les fruits mûrs de leur petite gloire. A la première de leur nouvel opus, le bel Italien manque à l’appel. Si le tournage de «Le trouillard du Far West» (1956) – dont le titre original, «Pardners», fait encore référence au substantif utilisé par Dean pour qualifier leur rapports – se déroule sans anicroche, celui d'«Un vrai cinglé de cinéma» (1956) révèle la profondeur de la blessure. Irrité, Jerry se montre insupportable sur le plateau dont il ne tarde pas à se faire virer par le réalisateur, Frank Tashlin. Revenu à de meilleurs sentiments, il termine l'ouvrage avant d’être victime d’un incident cardiaque.

Après une tentative de réconciliation qui lui vaut une réplique cinglante de son partenaire ("Pour moi, tu ne représentes qu’une poignée de dollars"), Jerry prend l’initiative d’une séparation dont il est pourtant le seul à souffrir. Le 27 juillet 1956, sur la scène du Copacabana, Martin et Lewis honorent leur dernier contrat commun.

"Et maintenant, que vais-je faire ?"

Jerry LewisDr. Jerry ? Non, Mr. Love !

Jerry Lewis est désemparé. Il n’ a jamais imaginé sa vie professionnelle en dehors de son duo avec Dean Martin. Heureusement le cinéma est là, qui le préserve de la neurasthénie. Pour la seule année 1957, également crédité comme producteur, il tourne «Le délinquant involontaire» et «Trois bébés sur les bras». Egalement actif sur le petit écran, il apparaît dans «The Jerry Lewis Show», se prouvant à lui-même qu’il y a une vie sans Martin. Ce que la Cour Royale d’Angleterre s’empresse de confirmer en 1958, à l’issue d’une unique prestation au London Palladium Theater.

En 1960, il signe un contrat de dix millions de dollars avec la Paramount, portant sur 14 films en sept années. Après «Cendrillon aux grands pieds» produit par les studios, il prend tout seul la responsabilité de «Le dingue du palace» (1960) : producteur, scénariste, directeur, monteur et interprète principal. Autour de son rôle de garçon d’hôtel pas très futé mais qui finit par tirer son épingle du jeu, tirant son inspiration de Stan LaurelStan Laurel, il affine les bases du personnage qu’il reconduira désormais de film en film.

«Dr Jerry et Mr Love», parodie du «Dr Jekyll et Mr Hyde» de Stevenson, marque le sommet de la carrière d’homme à tout faire du cinéma qu’est devenu Jerry Lewis. Beaucoup ont cru voir en la personne du double maléfique du Dr Jerry une caricature de Dean Martin, ce dont l’intéressé se défend avec véhémence.

Un engagement social…

En 1948, Jerry Lewis fait la connaissance de Paul Cohen, un jeune homme atteint de dystrophie musculaire, une paralysie progressive qui se développe dès l’enfance. De cette époque date son engagement philanthropique, partagé avec Dean Martin jusqu’en 1956, dans la recherche de fonds pour lutter contre cette terrible maladie. Par ailleurs, sa famille s’agrandit : à Gary et Ronnie viennent se joindre, Scott (1956), Christopher (1957), Anthony (1959) et Joseph (1964)… mais pas la moindre fille ! Plus tard, Gary s’intéressera à la musique, devenant le leader du groupe musical The Playboys et acquérant à ce titre une certaine renommée. De 1965 à 1967, il devra servir au Viet-Nam, une expérience dont il reviendra psychologiquement détruit.

En 1966, Jerry Lewis reprend ses shows musicaux télévisés, dans un but essentiellement caritatif. Reprenant le concept des téléthons apparut dè les années cinquante, il permet ainsi à son association MDA de recueillir d’importantes rentrées d’argent afin de poursuivre les recherches sur la dystrophie musculaire. Le show de 1972 rapporte 9 millions de dollars ; celui de 1976, marqué par les uniques retrouvailles Martin-Lewis orchestrées par Frank Sinatra, 21 millions de dollars ! De ce genre d'initiative naîtra le fameux Téléthon français (1987). La globalité de son action dans ce domaine vaudra à l'animateur de voir sa candidature examinée pour le Prix Nobel de la Paix (1977).

Une renommée internationale…

Jerry Lewis«Le jour où le clown pleura» (1973)

En 1965, Jerry Lewis est à Paris où il reçoit un accueil triomphal. La France saura éternellement reconnaître son talent, davantage que sa terre d’origine où il connaît un premier revers important. Après avoir signé un contrat mirobolant avec la chaîne de télévision ABC pour un show hebdomadaire sur cinq années, il voit l’affaire capoter après treize émissions, l’image multiraciale donnée lors des premiers numéros ne correspondant pas aux attentes d’un diffuseur émettant essentiellement vers les régions du sud des Etats-Unis.

Cette année là, après «Les tontons farceurs» et «Boeing-Boeing», l’acteur-réalisateur met également fin à sa collaboration avec la Paramount dont il découvre qu’elle le gruge pour se mettre, avec «Trois sur un sofa» (1966), sous la dépendance de la Columbia. Ses dernières réalisations, «One More Time» (1969) pour la United Artists (où il ne joue pas) et «Ya Ya mon colonel» pour la Warner Bros (1970), ne rencontrent pas le succès escompté.

Heureusement, les publics français et européens lui restent fidèles. Son passage à L’Olympia de Paris (1970) lui vaut de véritables ovations. En 1971, un clown anime les temps morts entre les différents numéros du Gala de L'Union des Artistes : on découvre à la fin du spectacle l'identité de celui dont le visage se cache sous le charbon du grimage. Quelques mois auparavant, il a eu l’occasion de rencontrer Charles ChaplinCharles Chaplin dans son domaine de Corsier (Suisse), lequel lui confia son regret d’avoir terminé sa carrière par «La comtesse de Hong Kong» (1966). Jerry Lewis va-t-il lui aussi faire le film de trop ?

En 1971, il s’attèle à un projet ambitieux, «The Day the Clown Cried» (1973), dont le sujet sera repris avec le succès que l'on sait par Roberto Benigni dans «La vie est belle».. Mais des problèmes de production viennent mettre un terme prématuré à l’affaire et le film ne pourra jamais être terminé, au grand dam de son réalisateur.

Jerry Lewis reviendra néanmoins au cinéma, en tant que réalisateur-interprète («Au boulot Jerry», 1979, etc) et en tant qu’acteur («The King of Comedy», de Martin Scorcese, 1982, etc). Quant à son égarement hexagonal, «Retenez-moi ou je fais un malheur» (1983), il est regrettable que personne ne lui ait rendu le service attendu !

Au tournant des années 80, divorcé de Patti, la mère des leurs nombreux fils, il trouve le réconfort auprès de ‘Sam’ (Sandee Pitnick), auditionnée lors de la préparation de «Au boulot Jerry !» (1979). En 1992, le couple adopte une fille, Daniele. C'est toutefois dans la difficulté que l'acteur passe la dernière partie de sa vie : une chute au cours d'un show, dans les années soixante, lui a laissé des félûres douloureuse sur deux vertèbres, l'obligeant à absorber force quantité d'analgésiques avant de s'astreindre au port d'un appareillage compliqué. Cela ne l'empêche pas, la nonantaine proche, de se montrer toujours actif («Max Rose», 2013).

Documents…

Sources : «Dr Jerry et Mr Lewis», autobiographie de Jerry Lewis (Stock Cinéma, 1983), Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jerry Lewis…

Citation :

"Je suis plus qu'une grande star de l'écran. Je suis un génie polyvalent, talentueux et riche, internationalement reconnu."

Jerry Lewis (cf.Daniel de Belie, Ciné-Revue, Les immortels du cinéma)
Christian Grenier (août 2014)
«The Day The Clown Cried»

"Le personnage principal était un clown allemand, Helmut le magnifique. Autrefois célèbre, il avait vieilli, s’était mis à boire et avait gâché son talent. Il haïssait les nazis. Arrêté par la Gestapo, interné dans un camp, on l’oblige à conduire les enfants juifs “aux douches”, c’est-à-dire à la mort. Il faut qu’il fasse le pitre pour les empêcher de pleurer et d’appeler leurs mamans "

Jerry Lewis, «Dr Jerry et Mr Lewis»

Ed.7.2.1 : 17-11-2015