Fernand SARDOU (1910 / 1976)

… un drôle de bon homme

Fernand Sardou

"Macho, colérique, très distrait, il avait un cœur généreux, une manière si drôle de voir la vie que malgré toutes nos engueulades qui, d’ailleurs, devenaient presque des distractions, pas une seule seconde, je n’ai regretté d’être sa femme."

Jackie Sardou («Hé, la petite grosse…»)

Donatienne

Valentin et Sardounette…

Fernand SardouFernand Sardou

Le moins que l’on puisse dire c’est que Fernand Sardou aura eu en ce bas monde une entrée et une sortie dignes du sympathique saltimbanque qu’il aura été toute sa vie ! Il naît le 20 septembre 1910 dans la salle des pas perdus de la gare d’Avignon ! Ses parents résident dans la capitale, mais sa maman veut absolument que son fils naisse “méridional”. Le moment venu, elle s’empresse de prendre le train pour accoucher à Toulon, mais le petit Fernand préfèrera la cité des papes ! Son père Valentin, qui a alors 43 ans, Valentin Sardou, est chanteur fantaisiste mais aussi comédien et sera, sur les scènes parisiennes, partenaire de Raimu et de Tramel. Quant à sa maman, Florence Plantin, comme ça tombe bien, c’est une Avignonnaise. Pour le public, elle est Sardounette. Il la décrira comme "…une petite maman, éternelle ingénue".

Durant les six premières années de sa vie, notre sympathique héros porte le nom de sa mère, Valentin ayant une vie amoureuse un peu compliquée. Mais lors de l’annonce d’un 2ème enfant, ce dernier régularise la situation. Devenu Sardou, Fernand aura une sœur cadette qui, plus tard, épousera Georges Sellers, le chef d’orchestre d’AlibertAlibert, et composera pour son beau-frère des chansons pleines de soleil.

Celui-ci, encore gamin, voit ses parents se produire souvent dans le spectacle d’un lointain et célèbre cousin, Félix Mayol, que notre futur comédien personnifiera bien plus tard à l'Olympia dans la revue «Paris, nos amours». Son grand-père paternel, Baptistin Sardou, était déjà mime (mais ne cherchez pas de lien entre les Sardou de Toulon et la famille du célèbre auteur dramatique Victorien Sardou, originaire du Cannet : il n'y en a pas). Comme on le voit, le petit Fernand est tombé très tôt dans la marmite du spectacle.

Pas facile, pour un jeune couple constamment en tournées de donner une vie stable et paisible à leurs enfants. Aussi, les confient-ils à leur grand-mère maternelle qui réside à Avignon. Grand-maman saura leur donner de bonnes bases éducatives et Fernand est un gentil garçon. Il a dix ans lorsque, émerveillé, il assiste au tournage du film «Destinée» (Henry Roussell, 1926). Bientôt, il se retrouve enrôlé comme figurant, habillé en tambour, et fait ainsi ses premiers pas dans le 7ème art. L’école, par contre, il la préfère buissonnière, désertant très vite les salles des classe et les préaux pour trouvera des tas de petits boulots et se faire des sous : livreur chez Imbert, aux commandes d’un triporteur, apprenti mécanicien, coursier et manœuvre dans les travaux publics.

Le Maroc…

A peine sorti de l’adolescence, se sentant déjà attiré irrésistiblement par “le métier”, il s’exerce, malgré l’interdiction de son Valentin de père à courir les “crochets” Même s'il dispose d'une gentille voix et bénéficie d'une bonne présence en scène, les débuts s'avèrent difficiles. Tout comme son père, il approche plutôt le répertoire humoristique. Grand-mère, affolée, craint les mauvaises rencontres. Valentin prévenu, voilà Fernand rappelé auprès de ses parents qui, tant bien que mal, s'attachent à faire vivoter leur cabaret de Taza (Maroc), "L’Alhambra". Dans la foulée, le jeune homme effectue son service militaire à Casablanca.

Sitôt après, il forme le duo de fantaisie Insouciance avec son ami Garnier. Pour autant Valentin, qui connait les écueils du métier, n’est pas enchanté de voir son rejeton persévérer dans la même voie que lui. Mais quand on a l’envie de jouer dans les gènes, comment s'y opposer définitivement ? Fernand est alors un jeune homme plutôt séduisant, charmeur et malicieux. Il a l’opportunité d’être enrôlé dans la tournée Turcy et part pour le Brésil, voyage dont il revient fort de quelques unes de ces expériences qui forgent un jeune homme.

Ses parents disparaissent en 1933, Sardounette ne tardant pas à rejoindre dans l’éternité son époux déjà parti quelques mois avant. N'ayant plus rien à faire au Maroc, le jeune homme s’installe à Paris…

Paris… et Jackie !

Fernand SardouFernand Sardou et Jackie Rollin

En 1935, Fernand Sardou décroche le rôle du jeune premier dans l’opérette de Vincent ScottoVincent Scotto, «En plein pastis». Une des danseuses de la troupe, “Bagatelle”, est mère d’une toute jeune fille, Jacqueline, que tout le monde appelle Jackie. Fernand rencontre cette dernière sur le quai de la gare de Nice où la comédie doit être créée. Il lui fait simplement une gentille bise. Bientôt, la jeune première tombée malade, Jackie, qui connaît le rôle par coeur, saisit sa chance en offrant ses services. Elle découvre le métier, directement sur scène. Elle a 16 ans, en paraît 14 et Fernand, son partenaire et aîné de 9 ans, se sent mal à l’aise : ce n’est tout de même qu’une gamine et l'amour n’est pas encore au rendez-vous. Fernand part en tournée jusqu’à Dakar. Mais le destin est facétieux : il retrouvera Jackie le 14 juillet 1939, à la terrasse d’un café parisien. Retrouvailles, confidences, danses… La guerre les séparera à nouveau mais ils se reverront en 1944 pour ne plus se quitter.

La guerre justement, parlons-en, Fernand en aura fait une drôle ! Mobilisé à Marseille, il se retrouve au Maroc, puis en Alsace et enfin en Afrique du Nord. Démobilisé il court le cachet, dégôtant quelques contrats sur la côte et jusqu’en principauté de Monaco où il fait la connaissance du prince héritier Rainier avec lequel il entretiendra une amitié pérenne (il n’est que de lire les mots écrits par Son altesse Sérinissime lors du grand départ de Fernand en mesurer l'ampleur).

En 1945, à la mairie du 18ème arrondissement de Paris, Fernand Sardou épouse devant les hommes Jackie Labbé, qui a déjà pris publiquement le pseudonyme de Rollin, l’homme qui l’a fait débuter et qui aura été son pygmalion et premier compagnon. Devant Dieu, on ne se présentera que le 7 juillet 1969, pour sacrifier au pari de Pascal. Un enfant, Michel, chez qui on retrouvera facilement les traits de son papa, naîtra en 1947 comblant le couple de bonheur.

"Aujourd'hui peut-être…"

Un an auparavant, Fernand aura rencontré le succès grâce à une chanson interprétée à l’Alhambra en première partie du récital d’Edith Piaf, «Aujourd’hui peut-être…». Il aimera fredonner cette sympathique rengaine avec son ami Rellys, pour la plus grande joie de Marcel Pagnol et de toute sa bande pendant le tournage de «Manon des Sources» avant de la reprendre avec son fils sur scène ou à la télévision.

En ses joyeuses années d’après-guerre, l’opérette est reine. Robert Dhéry met Fernand en scène dans «On a volé une étoile» sur une musique de Georges Ulmer (Théâtre Bobino, 1947). On retrouve le comédien dans «Méditerranée», aux côtés de son ami Tino RossiTino Rossi. Dans la non moins célèbre «Auberge du Cheval Blanc», il incarne Napoléon Bistagne, truculent méridional qui fabrique des sous-vêtements féminins. Au tournant des années cinquante, l’opérette occupera à temps plein cinq saisons de sa vie, essentiellement au Théâtre du Châtelet.Par ailleurs, fréquentant Marcel Pagnol comme il se doit à tout bon artiste méridional, il aura le plaisir, au début des années soixante, de se glisser de façon très convaincante dans le personnage de César dans «Marius», au théâtre Sarah Bernhard.

Fernand fait son cinéma…

Fernand Sardou«Le gendarme de Saint-Tropez» (1964)

Au terme d'une carrière intéressante, Fernand Sardou aura tenu plus de 70 rôles plus ou moins bien charpentés. Il prendra plaisir à jouer de son accent chaleureux, donnant beaucoup de son caractère à ses personnages.

Sa carrière cinématographique commence en 1938 avec «Le moulin dans le soleil» où il retrouve Orane DemazisOrane Demazis. De très grands réalisateurs utiliseront sa bonhommie naturelle, sa faconde et son tempérament méridional à la gestuelle tant imagée. Ainsi en fut-il de Marcel Pagnol qui lui confiera, dans son «Manon des sources», le rôle de Philoxène, le maire du village. En 1954, il en fera l'apothicaire Charnigue, auprès de l'inoubliable Père Gaucher, dans une page des «Lettres de mon moulin» si joliment troussées par Alphonse Daudet. Jean Pierre Melville fait également appel à lui («Quand tu liras cette lettre», 1953), tout comme Jean Delannoy («Le garçon sauvage» en 1951, «La route Napoléon» en 1953) ou encore Jean Renoir («Le déjeuner sur l’herbe» en 1959, «Le petit Théâtre» en 1969).

Comme on peut l’imaginer il rencontrera plusieurs fois Fernandel : «Si ça peut vous faire plaisir» (1948), «Meurtres» (1950), «La table aux crevés» (1951), «Le fruit défendu» et «Le boulanger de Vallorgue» (1952), «Le printemps l’automne et l’amour» (1955). Il se retrouvera souvent en bonne compagnie sur les affiches de cinéma, côtoyant notamment Blanchette BrunoyBlanchette Brunoy («Les cadets de l’océan», 1942), Martine CarolMartine Carol («Bifur 3» en 1944 et «Miroir» en 1946), Michele MorganMichele Morgan («Marguerite de la nuit» (1955), Jeanne MoreauJeanne Moreau («Msieur La Caille», 1955), Brigitte Bardot («Une Parisienne», 1957), etc.

Fernand, dont la silhouette s’est gentiment enrobée, est devenu un comédien très populaire. Conscient que le temps n’est plus où il peut jouer des rôles de séducteurs, il se tourne vers les pères de famille, les joyeuses rondeurs méridionales comme dans «D’où viens-tu Johnny ?» (1963) qui lui fera rencontrer l’idole des jeunes et sa tendre Sylvie Vartan au milieu d'une Camargue abondamment ensoleillée, ou dans «Le gendarme de Saint-Tropez» où il sème la panique en rapportant au mauvais moment un tableau de maître volé à Louis de Funès.
… et sa télévision

En 1966, Frédérique Hébrard et Louis Velle confient à Fernand Sardou le rôle de César, marin protecteur du jeune mousse Jacob (Marie-France Boyer) dans «Comment ne pas épouser un milliardaire», Jean‑Claude PascalJean-Claude Pascal tenant le rôle d’un sémillant commandant de marine . Ce gros succès populaire rassemblera chaque jour pendant un quart d’heure un public nombreux et ravi. Marcel Pagnol le rappellera pour lui faire endosser la soutane de l'inoubliable «Curé de Cucugnan» (1968). On repèrera également notre bonhomme dans des épisodes des «Cinq dernières minutes» auprès du débonnaire commissaire Bourrel.

De père en fils…

Fernand SardouFernand au «Palmarès de la chanson» (1966)

Chez les Sardou, on a la scène dans le sang. C'est ainsi que Fernand vivra avec émotion les débuts, puis l’immense succès, de son fiston de Michel Sardou, perpétuant la tradition familiale. Fernand, qui adore les enfants, sera comblé par la naissance de ses deux petites filles, Sandrine et Cynthia, puis, en 1974, par celle de Romain, futur écrivain à succès. Il n’aura pas eu, hélas, le temps de connaître Davy, né en 1978, qui se produit actuellement sur nos scènes parisiennes aux côtés de son célèbre chanteur de papa.

Alerté une première fois par un accident cardiaque, Fernand Sardou s’en ira brutalement, sur une scène toulonnaise, au cours d'une répétition de «L’auberge du cheval blanc», le 31 janvier 1976. Quelques jours plus tard, l’église Saint-Pierre de Neuilly ne sera pas assez grande pour accueillir ses nombreux amis venus lui dire un dernier au-revoir. Jackie et Michel, comme c’est la tradition, vivront leur immense chagrin sur les planches.

Comme il doit être heureux là-haut, ce brave Fernand, bien vite rejoint par son inséparable Jackie, de voir que ses petits-enfants assurent la relève. Et celà ne s'arrêtera pas d'aussitôt, car Aliénor, Gabriel et les autres seront là pour que le nom de Sardou brille toujours au sommet des affiches.

Documents…

Sources : «Sardou de père en fils», oeuvre posthume de Fernand Sardou, «Hé, la p'tite grosse» de Jackie Sardou, «Et qu'on n'en parle plus» de Michel Sardou, «Michel Sardou» de Claude Klotz, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Michel Sardou ? Non, Fernand !

Citation :

"C’est fini, l’existence fut brève
Car tout de même la vie avait du bon
Et l’on s’éteint ainsi que dans un rêve
Au bord de mer, un soir, au cabanon !"

Fernand Sardou
Donatienne (février 2015)
Eloge funèbre…

"Il avait la noblesse de coeur provençal, la sensibilité du Méditerranéen et la truculence du Méridional. Sérieux, fâché, triste ou rieur, c'était le même “bon homme”. Bon et humain, soucieux des autres, exigeant de lui-même.

Pour Fernand Sardou, tout était prétexte à rire, non pas pour le plaisir de faire une “galéjade”, mais pour illuminer le moment d'un rayon de drôlerie toujours irrésistile, parce que toujours à propos. C'était sa manière de faire du bien autour de lui !

Fernand Sardou avait un grand coeur et aimait les gens qu'il rencontrait, à condition qu'ils soient vrais et sincères? Son amitié était spontanée et discrète, et lorsqu'il donnait cette amitié, il se compromettait entièrement, devenant totalement concerné.

C'était aussi un poète de la garrigue à qui Paris allait assez mal, car il lui fallait la lumière, la musique, les senteurs et la bonne humeur du Midi. Et tout cela se retrouvait dans son talent dont il se servait avec goût et jugement, restant toujours fidèle à son origine méridionale."

Le Prince Rainier de Monaco

Ed.7.2.1 : 17-11-2015