Sophie DESMARETS (1922 / 2012)

… c'est pour rire, c'est pour rire

… c'est pour rire, c'est pour rire Sophie Desmarets

"Si j'ai l'air de ne rien prendre au sérieux, ce n'est pas que je trouve que la vie soit joyeuse, mais plutôt une épreuve dérisoire dont j'attends l'issue avec beaucoup de scepticisme.

Alors pourquoi ne pas en rire, puisque le rire est l'un de nos rares privilèges ?

J'ai une tournure d'esprit qui fait rire les gens, mais je ne suis pas gaie.

Si je devais me définir, je dirais que je suis profondément triste et superficiellement gaie.

Et comme on ne voit que la surface…"

Sophie Desmarets

Jacques et Jacqueline…

Sophie DesmaretsSophie Desmarets (1925)

Le 7 avril 1922, à 11 heures du matin, le speaker du Vel' d'Hiv, cette grande salle des sports parisienne qui n'avait pas encore connu les heures sombres que nous savons, annonce au public la naissance de la fille de son directeur, Bob Desmarets. Le bébé se prénomme Jacqueline et a un frère, Jacques, de 4 ans son aîné. Celle qui deviendra plus tard Sophie Desmarets est d'emblée acclamée par le public joyeux et passionné des amateurs de la petite reine ! C'est que le jeune papa est très connu dans le milieu cycliste. Créateur des Six Jours de Paris, c'est lui qui lancera le principe de la fameuse "Caravane du Tour de France".

Yvonne, la maman, couturière de métier avant son mariage, est de tempérament maisonnière, astiquant casseroles et fourneaux. On s'apercevra plus tard qu'elle était atteinte d'une forme d'alzeihmer précoce, la rendant toute sa vie fragile et dépressive.

Jacques et Jacqueline grandissent donc dans un foyer aisé, installé dans un appartement cossu du boulevard Exelmans. A l'âge d'apprendre à lire, la fillette fréquente le sélect Cours Maintenon, et s'initie au piano. Mais sa santé se dégrade, ses poumons sont malades et elle se retrouve à Gstaad, station de ski huppée des Alpes Suisse. Elle se partage entre le sanatorium et le collège de Neauphle le château : "Trois mois là-bas, trois mois ici... Je n'ai pu travailler sérieusement". Très indépendante de tempérament, sans véritable complicité avec son frère, l'enfant qu'elle est encore ne souffre pourtant pas de cet exil obligé. Elle peut ainsi échapper aux scènes douloureuses et incessantes entre ses parents. A Gstaad, elle découvre le théâtre. Elle se produit dans un cadre scolaire, apparaissant dans deux comédies de Labiche. A Neauphle, elle décroche un rôle dans «Iphigénie».

La famille finit par s'installer à Suresnes où l'adolescente découvre le 7ème art, lit avidement toutes les revues du genre et épingle les photos des acteurs sur les murs de sa chambre, avec une préférence marquée pour le beau et ténébreux Pierre Richard-Wilm.

Tous les étés, elle passe ses vacances à Préfailles (Loire Atlantique), où elle suit des cours de gymastique et rencontre fréquemment son tout jeune voisin, un petit garçon de 5 ans qui se nomme Eric Tabarly…

«Vous avez un physique de théâtre…»

Sophie DesmaretsSophie dans sa loge

…Elle entend ces mots sortis de la bouche même de Louis Jouvet, le jour de Pâques 1938. La famille vend l'immense maison de Suresnes, que Jacqueline trouve affreuse. Le grand comédien est intéressé ; il remarque la frimousse de l'adolescente et ajoute : "Si un jour vous voulez jouer, venez me voir". Quelques mois plus tard, elle ose se présenter devant lui qui la reconnaît : "La petite Desmarets ! Alors, on s'est décidée ?". Là voici auditrice libre dans sa classe au Conservatoire : "Il m'a appris à respirer les textes", dira-t-elle un peu plus tard.

La Seconde Guerre Mondiale éclate. Bob et Jacques sont mobilisés et notre héroïne décide de tenter le concours d'entrée au Conservatoire pour de vrai. Louis Jouvet, qui l'adore, envisage de l'emmener avec sa troupe en Amérique du Sud, mais notre héroïne n'est pas assez indépendante pour abandonner sa famille. Elle se retrouve donc à suivre le cours de René Simon et de Béatrix Dussane, laquelle lui déclare : "Avec un physique comme le tien, on joue les soubrettes de Molière" et la range dans les “classiques-excentriques”. Son camarade de classe, Jacques Charon, l'aide beaucoup.

Issue de la promotion 44, Jacqueline Desmarets est devenue Sophie Béranger – elle reprendra très vite son véritable patronyme – et décroche un premier prix de comédie en même temps que Jacques-Henri Duval. Depuis le 7 août 1942, Sophie est mariée à René Froissant, renommé “Sophone”. Le jeune époux est un sympathique flambeur, au cœur léger. De cette union qui ne durera que 7 ans, naîtra Catherine, qui se lancera à son tour dans la vie d'artiste (chanteuse et actrice).

Malgré son premier prix, Sophie n'est pas appelée à la Comédie Française. Elle accepte donc les propositions du théâtre privé et joue sous les yeux même de Henry de Montherlant, auteur de «Fils de personne», pièce dans laquelle elle donne la réplique à Michel François (1943). Le débarquement allié vient tout juste d'avoir lieu lorsque Simone Berriau l'enrôle pour «La navette» au Théâtre Antoine.

Après la guerre, ayant connaît un premier succès important avec «Le soldat et la sorcière» (1945), la comédienne devient incontournable sur les scènes de boulevard. Barillet et Grédy lui offriront par la suite des rôles mythiques comme «Fleur de Cactus», «Peau de vache », «Quatre pièces sur jardin». Elle servira aussi André Roussin («Hélène ou la joie de vivre»), Marc-Gilbert Sauvajon, etc.

Première dame au cinéma…

Sophie Desmarets«Le fils de Caroline chérie» (1954)

Bob Desmarets connaissait bien Henri Decoin qui fut journaliste sportif avant de devenir réalisateur. Cette complicité aboutira à une figuration de sa fille dans «Battement de cœur» (1939) et à son premier vrai rôle dans «Premier rendez vous» (1941), deux films avec Danielle Darrieux.

Dès la fin de la guerre, Jacques de Baroncelli la dirige dans les deux épisodes de son «Rocambole» (1948). Elle ne sait pas encore qu'il deviendra son beau-père lorsqu'elle épousera, deux ans plus tard, Jean de Baroncelli, écrivain, journaliste, et marquis de Baroncelli de Javon. De cette union naîtra Caroline (1952).

Dans son autobiographie, l'actrice avouera franchement avoir tourné une soixantaine de films uniquement pour des raisons économiques. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle nous offre alors de savoureuses interprétations, notamment sous la direction de Marc-Gilbert Sauvajon, comme «Le roi» (1949), «Mon ami Sainfoin» et «Ma pomme» (1950). André Hunebelle prend la relève avec «Ma femme est formidable» (1951) et sa réciproque, «Mon mari est merveilleux», où elle campe délicieusement l'épouse de Fernand Gravey. Sacha Guitry n'est pas en reste, qui lui attribue successivement les rôles de Rose Bertin dans «Si Paris nous était conté» (1955), de la prostituée Titine dans «Les trois font la paire» (1957) et de Marguerite, l'épouse de Fernandel, qui accouche d'un bébé noir dans l'une des histoires parallèles de «La vie à deux» (1958, signé Clément Duhour). Dans un tout autre registre, Léo Joannon lui confie l'un de ses plus beaux rôles cinématographique – en tout cas celui qu'elle déclarera avoir préféré – dans «Le secret de Soeur Angèle» (1955), une religieuse qui remet sur le chemin de l'honneur le viril Raf Vallone, égaré sous d'autres cieux que les siens.

Si elle agrémente sa carrière de quelques emplois costumés – «Le Capitan» (1945) où, plus tard, «Le fils de Caroline chérie» (1954) – Sophie Desmarets excelle toutefois dans la comédie légère, un genre qui ne tarde pas à la propulser au sommet des affiches durant toute la décennie des “fifties”. C'est ainsi qu'elle amusa la France entière dans deux fantaisies féminines de Dimitri Kirsanoff, «Ce soir les jupons volent» et «Miss Catastrophe» en 1956, ainsi que dans quelques frivolités commises par Robert Vernay, «Ces sacrées vacances» (1955), «Madame et son auto» et «Drôles de phénomènes» (1958).

En famille…

Sophie DesmaretsSophie Desmarets

Les “sixties” amorcent le déclin de la carrière cinématographique de cette charmante comédienne, même si «La famille Fenouillard» recomposée par Yves Robert (1960) d'après un roman de Christophe demeure une œuvre surréaliste, étonnante et décalée que l'on revoit finalement avec plaisir. Dans «La foire aux cancres» de Louis Daquin (1963), la voici mère snob d'un cancre parmi tant d'autres, tandis que, la même année, Jaques Baratier lui confie le rôle de la pianiste dans «Dragées au poivre». Enfin, n'oublions pas sa participation espiègle au «Le mur de l'Atlantique» allègrement franchi par Bourvil et où elle retrouve son complice de toujours, Jean Poiret.

Sophie Desmarets tentera bien de retrouver «Un second souffle» sous la direction de Gérard Blain (1978), mais les temps des franches rigolades dans lesquelles elle excellait étaient passés du grand au petit écran. Les téléspectateurs auront ainsi le plaisir de la retrouver régulièrement dans la joyeuse bande des «Grands enfants», cette célèbre série d'émissions de Maritie et Gilbert Carpentier, tout au long de laquelle ses partenaires masculins ne cessaient de la taquiner en la surnommant la “Princesse Belle Biche”. Bien sûr elle sera présente "Au théâtre ce soir", inévitable «Madame Sans-Gêne» face à l'empereur Napoléon incarné une fois de plus par Raymond Pellegrin. On se souvient aussi qu'elle fut une habituée de l'émission radiophonique «Les grosses têtes», gardant toute son espièglerie face aux mises en boîtes coquines des Jean Yanne, Jacques Martin, Philippe Bouvard et compagnie.

Sophie Desmarets eut la bonne idée de nous raconter sa carrière dans un livre riche en souvenirs, «Les mémoires de Sophie», paru en 2002. Trois ans auparavant, elle a vu partir son mari et comme elle l'écrit elle-même plus rien n'a été pareil : "Ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est la déprime". Atteinte de surdité, opérée d'un cancer, elle finit sa vie le 13 février 2012 dans son bel appartement parisien de l'Avenue Mac Mahon, entourée de l'affection de ses deux filles et de ses cinq petits enfants, avant de rejoindre son “Jeannot” parti quatre plus tôt sur la route des étoiles.

La petite commune de Noirterre (Deux-Sèvres), où pendant la guerre elle s'était réfugiée et où elle s'est mariée pour la première fois, a veillé à ce que son souvenir demeure éternel en baptisant l'une de ses places de son nom. Ainsi, malgré la douleur qu'il nous reste de vous avoir perdue, tout est bien qui finit bien, madame la marquise.

Documents…

Sources : «Les mémoires de Sophie», par Sophie Desmarets (Editions de Fallois, Paris, 2002), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Une fille épatante…

Citation :

"Etre comédienne n'a jamais été pour moi une vocation, mais un métier comme un autre, que j'ai essayé d'exercer de mon mieux en y mettant tout mon coeur mais sans pour autant lui sacrifier ma vie de femme"

Sophie Desmarets
Donatienne (mai 2016)
Ed.7.2.2 : 12-5-2016