BACH (1882 / 1953)

"Bille de clown…"

Bach

Quand on prononce le nom Bach, on pense bien évidemment au grand compositeur allemand. Mais il est un autre Bach, bien français celui là, qui dans un registre opposé, aura réussi à tenir le haut de l'affiche des théâtres, music-halls et cinémas durant toute la première moitié du XXème siècle.

Après avoir symbolisé le comique troupier, il aura avec Laverne, son complice, lancé la mode des duos à sketches, annonçant les Poiret et Serrault , les Roger-Pierre et Jean-Marc Thibault, les Grosso et Modo, etc.

Il aura chanté des airs populaires devenus mythiques («L'ami Bidasse», «La Madelon»), inventé des expressions ("Oh ! Punaise !") et régné sur les scènes, les ondes et les écrans pendant 30 ans.

Il se définissait “amuseur public” et, en évoquant la très grande vedette qu'il était alors, on retrouve une certaine joie de vivre, une insouciance bon enfant, celle de l'entre-deux guerre, une époque qui ne reviendra pas…

Donatienne

Comique de naissance…

BachBach en marin

Charles Joseph Pasquier est né le 9 novembre 1892, au lieu-dit Cornillon, dans la commune de Fontanil (Isère), non loin de Grenoble. Son père, Victor, est capitaine, enrégimenté à Saint-Etienne. Sa maman, Marie-Thérèse, porte fièrement le titre fort honorable de mère au foyer.

Jusqu'à 16 ans, le jeune Charles, fils unique, suit ses parents de garnison en garnison. Victor, promu commandant, décède, alors que son rejeton prépare le bachot au lycée de Grenoble, ce qui dénote pour l'époque d'étonnantes capacités intellectuelles. Il est intelligent, vif, astucieux et imaginatif. Il se débrouille pour sortir un petit pédiodique polycopié qu'il baptise "Le crevant". Le ton est affiché : "Gai, satirique et illustré". Il en assure les caricatures donnant vie aux textes que son camarade de classe, Margot, lui rédige. Mais, il taquine aussi la muse comme en témoigne ce petit édito.

Afin d'amuser ses camarades, il déclame les vers des tragédies classiques avec un aplomb suffisant pour déclencher les bravos de ses complices de potaches…

"Charles, tu devrais faire du théâtre…"

Un jour, l'un de ses copains de Montluçon lui glisse dans l'oreille : "T'as une bonne gueule et je connais le directeur d'un café-concert de ma ville qui t'engagera certainement".

Réflexion faite et décision prise, le voilà qui part, délaissant ses études et ses paysages alpins pour les monts plus arrondis de l'Allier. Cassimone, le patron du "Caf' Conc'" montluçonnais, lui trouvant la figure rigolote avec son nez en trompette, l'engage au salaire de 2 francs par jour.

"Quel est ton nom de théâtre ?". Le jeune homme ne saura jamais pourquoi il aura répondu "Alban". C'est sous ce nom qu'il affronte le public le soir même, non sans inquiétude, en interprétant des chansons d'Aristide Bruant. Le spectacle terminé, le patron se veut rassurant : "Ils se sont marrés, il n'y a que ça qui compte".

Après avoir croisé le célèbre clown Grock, Bach mesure le chemin qu'il lui reste à faire. Hélas, il se fait voler ses économies et entame la période la plus sombre de son existence. Il se fait camelot, clown dans le petit cirque Rapetto, dormant sur la paille à côté des chevaux… Découragé, affamé, il enjambe le parapet du pont sur le Cher… Heureusement, le Père Tachet, un brave pêcheur à la ligne, le récupère tout transi et le réconforte autour d'un bon repas salvateur. Un pli poste restante lui proposant un contrat à Aix-les-Bains, le Père Tachet, bon samaritain, lui offre son billet de train.

A nouveau positif, l'artiste décide de se débarrasser de ce nom d'Alban qui ne lui a pas porté chance. En feuilletant un livre de musique, il tombe sur la page évoquant le grand compositeur Jean-Sébastien Bach. C'est dit ! Dorénavant, il sera Bac, puis Bach… Et puis tiens, à y être, pourquoi pas Fernand Bach, un prénom à la mode ? Aix-les-Bains ne lui apportera pas la gloire espérée, mais il décroche d'autres engagements, dans de nombreuses villes de France où il chante des airs populaires aujourd'hui oubliés, des chansons joyeuses dont on reprend très facilement le refrain…

«L'ami Bidasse» et «La Madelon»

BachBach en tourlourou

En 1905, se produisant à Tunis, il adopte le style très en vogue depuis que Polin l'a lancé, du comique troupier. Coincé dans son costume de trouffion, il créé un personnage avec une tête à faire la corvée de patates comme lui assènera son copain Chapuzot, avec son pantalon rouge garance, sa veste ceinturée à épaulettes et son képi-calot rouge et bleu. Certes, il ne fait pas dans la finesse et ce style paraît de nos jours terriblement désuet, mais notre fantaisiste remporte un réel succès à chacune de ses prestations. Il aimerait tellement devenir un Polin, un Dranem et pourquoi pas, un Mayol !

En 1906, Vallès, l'administrateur du célèbre Eldorado de la capitale, l'a repéré à Lyon, en première partie de Dranem. Notre vedette devient rapidement un des piliers de la salle du Boulevard de Strasbourg, reprenant l'opérette «Le lycée Poulardin», où il joue le pion Charlemagne.

En 1911, Bach créé sur scène une chanson que nous connaissons tous, «Avec l'ami Bidasse», grâce à laquelle tout le monde sait encore aujourd'hui quel est le chef-lieu du Pas-de-Calais ! Mais c'est un autre titre qui va faire de lui une immense vedette : durant l'hiver 1913-1914, Bach, Louis Bousquet, parolier et Camille Robert, compositeur, recherchent une nouvelle chanson entraînante, gaie, susceptible de plaire au plus grand nombre. Camille Robert sort de son carton une marche militaire à laquelle il ne croit guère, «Madelon, Madelon, Madelon». Hélas le public n'accroche pas et la rengaine est mise au placard…

La Première Guerre Mondiale fait rage. Bach, très connu, est chargé de distraire les troupes. Devant un public de jeunes soldats inquiets et méfiants, il chante son répertoire habituel, fait rire son auditoire qui ne veut pas le laisser repartir et leur sert sa fameuse «Madelon». A chaque fois qu'il la reprend, c'est de la folie ! Les jeunes mobilisés se l'approprient et elle devient carrément l'hymne des poilus. Bach enchaînera d'autres immenses succès tels «La caissière du grand café» que Fernandel reprendra un peu plus tard…

La paix revenue, notre vedette change de registre, participe aux grandes revues des music halls parisiens comme les Folies Bergère où il devient le complice de Mistinguett et des clowns Fratellini.

En 1923 il rencontre Henri Laverne avec qui il s'associe pour former le célèbre tandem Bach et Laverne au Casino de Paris. Leurs sketches font éclater de rire toute la capitale, dont le fameux «Tout va bien» qui, sur une musique de Paul Misraki deviendra le fameux «Tout va très bien, madame la marquise» sans oublier le célèbre «Toto ! Mange ta soupe !» qui inspirera Fernand Raynaud. Notre vedette s'installe ensuite pour dix ans au Châtelet. Il a trouvé un style bien à lui, invente des expressions qui vont faire partie de notre langage : «Oh! Punaise !», «Oh ! Funérailles !»

Bach fait son cinéma…

BachBach et Fernandel

Comme on peut s'en douter, le 7ème art n'allait pas laisser passer un pareil loustic ! Dès 1906, Bach aurait participé à des essais de synchronisation pour la firme Gaumont. C'est plus sûrement avec 7 courts métrages muets, dans la 2ème décennie du siècle, qu'il fait ses premières apparitions à l'écran.

A l'aube des années trente, il se lance, en grande vedette, dans les longs métrages sonorisés en reprenant son personnage de scène, l'inévitable tourlourou. Ainsi en est-il du «Tampon du capiston» (1930) où il retrouve son partenaire de scène, Henry Laverne. Dans la même veine, c'est en matelot pomponné que notre comique part «En bordée» (1931), nous gratifiant de ces refrains légers dont il a le secret. Enrégimenté malgré lui, il devient «Le champion du régiment» (1932) sous la soutane de l'Abbé Sourire ! Caporal Bourrage dans «Tire au flanc» (version 1933), il se retrouve à aider un jeune poète aristocrate (Pierre Feuillère) à supporter les aléas de la vie en caserne. Sorti en 1938, «Le cantinier de la coloniale», le fait à nouveau trouffion, entraînant avec lui Rellys, Saturnin Fabre, Gilbert Gil, Yvette Lebon

Ainsi, de film en film, Bach est devenu la vedette fétiche et l'ami de Henry Wulschleger, réalisateur de la plupart de ces bandes sans prétention, avec lequel il aura collaboré sur quatorze titres. Parmi ceux-ci, «L'affaire Blaireau» (1931) d'après l'oeuvre d'Alphonse Allais narre les démêlés d'un braconnier rusé et sympathique avec les autorités locales; Bach y tient le rôle-titre, personnage qui sera repris vingt ans plus tard par Louis de Funès. Entre--temps, le comique sera retourné à ses activités cynégétiques sous le nom de «Gargousse», (1938), personnage atypique d'un petit village français. En 1932, «L'enfant de ma sœur» réunit des artistes aussi différents que Bach, Antonin Artaud et Paulette Dubost.

Bach est devenu si populaire que l'on n'hésite pas à garder son nom dans les titres de films ! Ainsi en est-il de «Bach millionnaire» (1933) où, simple ouvrier, il entonne le refrain «Dans la vie» sur une musique de Vincent Scotto ; mais aussi de «Bach détective», inhabituellement signé par René Pujol (1936) ; ou encore «Bach en correctionnelle» (1939) où il donne dans le comique procédurier.

En 1934, prenant «Le train de 8h47», il monte dans le même wagon que Fernandel, Charpin, Delmont, un compartiment dans lequel on n'a pas dû s'ennuyer ! Hélas, les aventures de «Sidonie Panache» (Florelle) et Chabichou (Bach) sur fond de guerre d'Afrique (1840) nous demeure aujourd'hui inaccessibles, l'intrigue colonialiste ne reflétant plus la pensée unique de notre temps.

"Indubitablement !", répète notre héros dans «Debout, là dedans !» (1935), une histoire de caserne qui le met en présence de son supérieur dans le civil (Félix Oudart) en inversant l'ordre hiérarchique. «Bout de chou» (1935) se veut une gentille fable où Bach s'attache à remettre dans le droit chemin son Pierre Brasseur de neveu, une tâche dont on mesurera, connaissant l'oiseau, toute la difficulté !

«Mon curé chez les riches», dirigé par Jean Boyer annonce le thème des Don Camillo : un curé, ancien poilu au franc-parler et qui fume la pipe, arrive à ramener la paix dans son village en réconciliant un couple, en mariant la fille du maire gauchiste anticlérical – excusez le pléonasme – à un jeune aristocrate et en calmant les ardeurs pré-électorales de ses ouailles ; petit clin d'oeil malicieux, il entonne à la fin «La Madelon» que tout le monde reprend en choeur. Enfin, juste avant les tragiques événements qui s'annoncent, voilà notre vedette «Chasseur de chez Maxim's» et détenteur de petits secrets de boudoirs.

Voila ! Il suffit de relire les titres pour avoir une idée de la dentelle dans laquelle notre bateleur aura tissé son petit bonhomme de chemin cinématographique, relevant davantage de la guipure que du point d'Alençon. Mais ne boudons pas notre plaisir, nous qui avons chaque jour moins de raisons que la veille de rire des plus simples plaisirs…

Charles Joseph Pasquier…

BachBach en ville

Durant l'Occupation, Bach refusera de tourner pour le cinéma franco-allemand. Ce n'est que la paix revenue que nous le reverrons par deux fois à l'écran, dans «Le charcutier de Machonville» (1946) et dans «Le martyr de Bougival» (1949), tandis qu'il s'illustrera encore sur les planches des théâtres de boulevard dans des pièces populaires comme «Mam'zelle Nitouche» ou encore «Le crime du Bouif».

Il consacrera les quatre années qu'il lui restait à vivre à assouvir sa passion de la scène. Atteint d'une cécité passagère, il écrira un roman, «Pouf ! Pif ! Paf !» ; non, il ne s'agit pas d'une œuvre autobiographique… encore que…

C'est au cours d'une tournée de la pièce «Le martyr de Bougival», à l'étape de Nogent le Rotrou, qu'il prit le grand départ, le 19 novembre 1953, victime d'une crise d'angine de poitrine. Il repose dans son village natal de l'Isère.

Bach vécut un temps à Deuil-la-Barre, dans la villa "La Madelon", partagée avec Pauline Doussat, son épouse depuis 1929. Ils occuperont également un moulin à Bonsmoulins, dans l'Orne. Si le couple n'aura pas eu d'enfant, Bach aura été le père de deux garçons, nés d'une autre liaison.

Que retenir de ce Bach là ? Qu'il fut une immense vedette de l'entre-deux guerres, qu'il fut un artiste complet : chanteur, acteur, auteur, innovant en se produisant en duo, inventant des sketches qui inspireront nombre de ses successeurs (jeux avec les consonances des mots à la Devos, mode d'emploi absurdes à la Pierre Dac ou Francis Blanche, dialogues à la Poiret et Serrault, mimiques à la Jean Carmet, accent du terroir à la Jean Richard). Bien évidemment, la mode du comique troupier nous paraît archaïque, et semble faire partie d'un passé qui ne nous appartient plus, comme les personnages de la Madelon ou de l'ami Bidasse. Certes, Bach n'a pas eu une carrière comme Fernandel auquel on le comparait parfois, mais soyons lui à jamais reconnaissants d'avoir su réaliser ce qu'il voulait être tout simplement : un amuseur public.

Documents…

Sources : Hervé G (fils de Bach) que je remercie pour sa disponibilité et sa gentillesse et qui a si bien su me parler de son papa, «Oh… Punaise !» de Maurice Saltano, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Caricature de Gilbert Jouneau…

Citation :

"Je n'ai pas eu la chance de connaître mon père longtemps (j'avais 7 ans à son décès) mais tous les témoignages que j'ai recueillis sur lui, m'ont confirmé qu'il était un homme exquis, très sympathique, jovial ; mes souvenirs sont légers et fugitifs mais je me souviens des coulisses du théâtre Saint-Martin, où j'allais le retrouver…"

Bach
Donatienne (septembre 2016)
"Les escholiers de France"
"

Ce sont les escholiers de France et de Navarre

Troupe d'hurluberlus, de savants et d'ignares,

Coiffés d'un feutre mol usé jusqu'à la corde,

Dégainant pour un rien, ils vont comme une horde,

Leurs pourpoints en haillons, leurs postères sans voiles

Et n'ayant pour msanteau que le ciel des étoiles."

"
Bach, à 16 ans

Ed.7.2.2 : 1-10-2016