Louis de FUNÈS (1914 / 1983)

Louis de Funès de Galanza, fils d'exilés…

Louis de FunèsLouis de Funès

Carlos de Funès, avocat andalou, est amoureux de Leonor Soto de Galarza qui le lui rend bien. Mais la noble famille de la jeune femme se refuse à entendre parler de mariage et met le soupirant à la porte. L'amour donne des ailes et, malgré la séquestration imposée à Leonor, les jeunes gens parviennent à communiquer et se retrouver avant de s'enfuir au-delà des Pyrénées. Nous sommes en 1904 et le couple s'installe en France, à Courbevoie, où il se marie. Deux années plus tard, il donne vie à une petite fille, Mary, surnommée Mine. Suivront bientôt Charles (1910) et Louis (1914).

La famille s'installe peu après au lieu-dit Bécon-les-Bruyères (aujourd'hui dans les Hauts-de-Seine), où Louis passe une bonne partie de son enfance. Si Carlos, citoyen espagnol, n'est pas mobilisable, il ne peut, pour la même raison, exercer librement sa profession. Il lui faut donc trouver autre chose. Inventif, il se lance dans la conception et la fabrication d'émeraudes synthétiques. Afin de parfaire sa science, il embarque un jour pour le Vénézuela d'où il ne donne bientôt plus signe de vie. Le petit Louis est alors interné dans un collège, à Coulommiers (1925/1926) tandis que Léonor, qui n'a pas froid aux yeux, part à son tour pour L'Amérique du Sud afin de retrouver son époux. Elle le ramène hélas tuberculeux, maladie qui aura raison de lui en 1934.

Louis n'est pas un excellent élève, il abandonne ses études secondaires au Lycée Condorcet avant d'avoir l'opportunité d'obtenir le moindre diplôme et se risque à la pratique de quelques petits boulots suffisamment rémunérateurs pour un garçon de son âge : élève fourreur, apprenti-carrossier, dessinateur industriel. Il fréquente sans conviction l'école technique de photographie et de cinéma de la rue de Vaugirard. De son côté, Mine, devenue une belle jeune femme, fréquente les artistes à la mode, poussant même la frivolité jusqu'à se permettre une escapade amoureuse madrilène en compagnie de l'acteur Jean Murat !

En 1936, Louis rencontre et épouse Germaine, une jeune femme suffisamment différente de lui pour qu'il décide de fuir le foyer conjugal un mois après la cérémonie, non sans lui abandonner leur fils, Daniel ! L'année suivante, tenu de répondre à ses obligations militaires, il a la surprise de se voir réformé pour une tuberculose qu'il n'a jamais contractée (il pensera toujours avoir bénéficié d'une inversion de dossiers). Cette opportunité lui permet d'échapper à la “drôle de guerre” qui ne le fut pas pour tout le monde, et en particulier pour Charles, fauché par une mitrailleuse aux premières escarmouches de 1939.

Pianiste de bar…
Louis de FunèsLouis de Funès, musicien comique

S'il ne connaît pas la musique, Louis de Funès dispose d'une oreille juste, lui permettant de jouer du piano d'une manière qui impressionne son entourage. Aux premières années de l'Occupation, il anime, pianiste de bar, quelques soirées parisiennes en faisant preuve d'un sens inné du rythme et en agrémentant ses prestations de mimiques et d'attitudes entraînant déjà les fous-rires. Attiré par l'art dramatique, il fréquente brièvement le Cours Simon qu'il abandonne par manque de disponibilité, ses engagements musicaux l'accaparant totalement (il lui arrivera de jouer 12 heures d'affilée sans la moindre pause !).

Il s'inscrit néanmoins au Conservatoire de Musique de Charles Henry, davantage dans les cordes de son instrument, où il fait la connaissance de Jeanne Barthélémy, une jeune fille de bonne famille partageant une branche maîtresse de son arbre généalogique avec l'écrivain Guy de Maupassant. Le couple envisage de se marier, mais il faut d'abord retrouver Germaine afin de divorcer. Celle-ci, engagée par ailleurs avec Henry, se montre accommodante mais exige de conserver définitivement la garde de Daniel qui considère Henry comme son père. Louis abandonne ainsi définitivement leur fils à Germaine pour épouser Jeanne en avril 1943, à Paris. Contrairement à son paternel, il aura la grâce de sa belle-famille qui l'accueillera à bras ouverts au chateau ancestral de Clermont, à Cellier, près de Nantes. De cette union naîtront deux garçons, Patrick (1944, futur médecin radiologue) et Olivier (1949, futur comédien puis pilote d'avion).

"Fufu", artiste comique…

Louis de FunèsLouis de Funès

Essentiellement rétribué par les pourboires, Louis distrait encore pendant quelque temps les noctambules, parfois vert-de-grisés, de la capitale lorsqu'une de ses jeunes relations, Daniel Gélin, lui conseille de se tourner vers le cinéma. L'idée fait d'autant plus rapidement son chemin dans sa tête qu'il trouve rarement du beurre dans ses épinards : elle se concrétisera par un bout d'essai transformé en figuration dans «La tentation de Barbizon» (1945)…

Dès lors, Louis de Funès va lorgner sur tout costume qui bouge. On peut l'apercevoir en chauffeur dans «Six heures à perdre» (1946), en serveur dans «Dernier refuge» (1946), en garçon épicier dans «Antoine et Antoinette» (1946), en astrologue caparaçonné dans «Du Guesclin» (1948)… C'est un gagne-petit : il accepte les rôles les plus insignifiants, mais affiche sa volonté de se faire remarquer : "A mes débuts, je voulais monter une petite marche de plus à chaque fois. Une petite ligne de plus, mais il n'y avait rien à faire, je voulais monter… Moi, il faut que je monte. Alors une ligne de plus et puis vous me donnez 500 francs de plus… À chaque fois !".

On l'engage pour incarner une silhouette et il joue les zébulons facétieux. Il fait son petit numéro et distille peu à peu son image dans les esprits. Et quand le cinéma ne suffit pas à assurer la subsistance et l'entretien de l'appartement parisien qu'il vient d'acquérir, Rue de Maubeuge, la publicité, le théâtre ou le cabaret sont là pour aider à honorer les traites. Ainsi apparaît-il dans «La puce à l'oreille» de Georges Feydeau au Théâtre Montparnasse et dans «Ornifle» de Jean Anouilh à la Comédie des Champs-Elysées. Lors d'une présentation de «Poppi» (1955), il est victime de la rupture d'un ménisque qui le handicapera sa vie durant. Il se produit également dans la revue «Bouboute» au sein de l'inénarrable compagnie des Branquignols dynamiquement menée par Robert Dhéry et Colette Brosset. Il suivra d'ailleurs le couple dans leurs productions cinématographiques («Ah ! les belles bacchantes» en 1954, retrouvant son piano à l'occasion…), tout en cotoyant les plus grands : Noël-Noël dans «La fugue de Monsieur Perle» (1952), Michel Simon dans «L'étrange désir de Monsieur Bard» (1952, où Patrick fait son unique apparition à l'écran), etc.

Signe pour le moins d'un talent prometteur, Maître Sacha Guitry fait également appel à lui pour «La poison» (1951) ou «La vie d'un honnête homme» (1952). Certains croient même le distinguer dans «Napoléon» (1954) sans que nous puissions affirmer avec certitude qu'il s'agisse bien de lui. Boulimique comme tous les inquiets, pour cette seule année 1954, Louis de Funès, se montre avec plus ou moins de consistance dans une grosse douzaine de titres. Il franchit même les frontières : «Ingrid geschichte eines Fotomodels» en Allemagne (1954), «Frou-frou» en Italie (1955). Drame ou comédie, il se pointe et endiable le rythme de son petit numéro excentrique avant de s'effacer pour laisser la place aux choses sérieuses et aux grosses pointures. Usant et abusant d'un comique essentiellement gestuel, il étale des références comiques signées Max Linder, Charles Chaplin ou W.C. Fields.

Une vedette qui monte…
Louis de FunèsLouis de Funès / Blaireau

1956. Claude Autant-Lara monte «La traversée de Paris». Les vedettes ont pour nom Jean Gabin et Bourvil et la comédie se veut dramatique dans une époque qui l'était tout autant. Louis de Funès est retenu pour incarner l'épicier Jambier qui trafique au marché noir. L'acteur, loin de se laisser impressionner, tient tête avec véhémence aux deux héros désignés. Gabin doit monter le ton pour ne pas se faire enterrer par son interlocuteur, donnant à la scène une dimension qui dépasse toutes les espérances du metteur en scène. Le De Funès de cette époque est tout là : deux jours de tournage et dix minutes de folie qui sont les premières à nous revenir à l'esprit lorsque nous nous rappelons le film…

On commence à parler de lui dans le Landerneau cinématographique. Dès l'année suivante, retrouvant le clavier, il accède enfin au premier rôle avec «Comme un cheveu sur la soupe». Certes, il s'agit d'une oeuvre mineure, mais l'homme commence à poser le pied sur les plus hautes marches, à son corps défendant, déclarera-t-il plus tard : "Je ne voulais pas être une vedette, on m'y a forcé. Je suivais à la lettre le conseil de René Simon en me cantonnant aux seconds rôles, biens moins risqués et source pérenne de revenus réguliers". Sincère ou pas, le voici vedette à part entière dans «Ni vu, ni connu» d'Yves Robert où il incarne le braconnier Blaireau. Pour la première fois, il peut se faire accompagner de sa famille sur le tournage. Il intervient également dans la construction de son personnage et c'est à lui que l'on doit le nom de son chien, "Fous-le Camp", propice à de nombreux jeux de mots.

En 1959, non sans hésitation, Louis de Funès renoue avec la scène, reprenant en tournée la pièce «Oscar» qui vient de connaître un bide parisien avec Pierre Mondy et Jean-Paul Belmondo. Il l'emmène au triomphe dans les salles de province, favorisant une nouvelle suite de présentations parisiennes. Le succès, définitif et répété, lui permettra de se rendre acquéreur d'une maison de vacances à Deauville…

Maréchal des logis-chef Cruchot, représentant de l'ordre…

Louis de FunèsLouis de Funès

Domicilié désormais Rue de Rome (1960), Louis de Funès peaufine son personnage d'excité qu'il complète par ses expériences personnelles. Il se nourrrit de ses observations quotidiennes – notant dans un petit carnet les travers des passants croisés dans les rues ou des clients attablés dans des salles de restaurants – tout autant que de ses souvenirs familiaux – de sa mère notamment, avare et sévère envers les “petites gens” – pour construire un personnage de Français que l'on n'espère pas moyen, tournant autour de la dualité récurrente "autorité envers les petits / lâcheté devant les grands".

En 1962, il rassemble spectateurs et critiques en incarnant le douanier Roussel de la revue «La grosse valse» au sein de la compagnie Robert Dhéry/Colette Brosset, dont le succès lui permet d'emménager Rue de Monceau, avec vue sur le parc éponyme, s'il vous plaît. Mais c'est surtout l'été 1964 qui va lui donner la noblesse cinématographique lorsqu'il enchaînera 3 films en six mois : «Le gendarme de Saint-Tropez», «Fantomas» et «Le corniaud».

Personne ne croit au triomphe du «Gendarme…» et les producteurs serrent très tôt les cordons de la bourse. Si de Funès, jeune vedette cinquantenaire, porte le film sur ses épaules, on ne l'entoure que de “petits cachets”, en espérant que les recettes couvriront les dépenses. Jean Girault, qui vient de diriger Louis dans «Faites sauter la banque» et «Pouic-pouic» (1963), prend les commandes, sans pour autant garantir le succès. Mais l'acteur est désormais maître de son destin. Sûr de son jugement, il a carte blanche, participe à la mise en scène et au montage final. Au total, 7,8 millions de spectateurs se déplaceront, dont un que je connais bien, pour assister aux aventures du maréchal-chef Cruchot dans la petite cité balnéaire rendue célèbre par Brigitte Bardot.

Avec «Fantomas», André Hunebelle veut faire un James Bond à la française. Le héros journaliste (Jean Marais) accompagné de sa Fantomas Girl (Mylène Demongeot) ne laisse que la troisième place à Louis de Funès, appelé à apporter une touche comique et ridicule après le refus de Bourvil qui refuse de renoncer à ses vacances familiales. Rapidement, le fantaisiste tire la couverture à lui et emmène le film sur le terrain inattendu de la comédie burlesque, au grand dam de Jean Marais qui sent la tête d'affiche lui échapper devant 4,5 millions de clients.

Sur «Le corniaud», Louis de Funès retrouve Bourvil, son partenaire de «La traversée de Paris» et dont le cachet est le triple du sien. Malgré leurs personnalités différentes, les deux hommes, passé le round d'observation, se respectent et finissent par s'entendre comme larrons en foire. On pouvait penser que De Funès/Saroyan allait manger tout crû, à l'écran, le naïf Bourvil/Maréchal. Pourtant, dès la première scène – celle de l'accident –, on comprend que le duel, fait d'improvisations et de surenchères – va être serré. Sur le plan de la morale et de la ruse, c'est Bourvil qui l'emportera, mais de Funès aura marqué des points. Pendant le tournage, sur les instances de Jeanne, notre homme se montre boudeur. On modifie le scénario et on rajoute des scènes, comme celle de la douche auprès du catcheur Duranton rendu célèbre par le petit écran, et tout rentre dans l'ordre. Oury ne regarde pas à la dépense et le budget est dépassé de 50%. Heureusement, 11,7 millions d'entrées françaises – plus que "Goldfinger" – contribuent largement à remplir les caisses : "Le petit gendarme franchouillard est plus fort que l'espion anglais" , écrira le biographe Marc Lemonier.

En haut des marches…
Louis de FunèsLouis de Funès / Cruchot

Avec cette trilogie, Louis de Funès cesse d'être un comédien pour devenir ce personnage qu'il a construit et qu'il nous resservira de film en film : petit Français moyen, gesticulant et nerveux, fayot et lâche,fourbe et veule, arrogant dès qu'il détient un petit pouvoir, mais au final attachant par ses défauts, ses faiblesses… et le miroir qu'il renvoie de notre propre image ! Il n'entre plus dans un rôle, ce sont les rôles qui sont taillés à sa mesure et à ce rythme, le "timing" comme il l'appelle, qui le rattache à Chaplin et à Keaton.

Devenu l'acteur le plus rentable du cinéma français, il enchaîne deux Fantômas supplémentaires – dont «Fantomas se déchaîne» qui voit les débuts de son plus jeune fils, Olivier, dans une courte carrière – , et 6 épisodes du «Gendarme…». De son côté, Jeanne prend ses affaires en mains et c'est avec elle qu'il faudra désormais traiter. Elle sera d'ailleurs à l'origine du choix de Claude Gensac comme compagne régulière de son mari dans une dizaine de films, de «Oscar» (1967) au «Gendarme et les gendarmettes» (1982). Inquiète, l'actrice demande à son partenaire : "Comment-veux tu que je joue ? – Rien de spécial… Tu me suis". Elle ne lui fera jamais de l'ombre…

De Funès n'est pas un acteur instinctif. Il lui faut une bonne vingtaine de prises pour peaufiner chacun de ses numéros – au désespoir de la plupart de ses partenaires – et la scène finale est souvent très éloignée de l'idée originale. Perfectionniste et rigoureux –ce doit être parfait afin d'être drôle, par respect et amour du public –, il n'hésite pas à gâcher une scène lorsqu'il pense qu'il peut faire mieux, de crainte que le metteur en scène ne s'en contente. Inventif – l'ombre sur son visage qui dessine la mèche et la moustache de Hitler dans «Le grand restaurant» est l'un des fruits de sa fertile imagination –, il mesure ses effets à l'aune des réactions des techniciens qui l'entourent, n'hésitant pas à écarter les pisse-froid du plateau.

«La grande vadrouille» est le premier grand film comique bâti autour de la période récente et douloureuse de l'Occupation. Les deux héros, loin de faire partie du moindre mouvement de résistance, semblent s'accommoder de la situation politique et militaire ambiante, ce qui ne sera pas sans provoquer des réactions aujourd'hui difficiles à comprendre. La première scène où l'acteur dirige un orchestre symphonique nécessite un mois d'apprentissage et de répétitions. Au cours de l'escapade de nos deux Franchouillards, de Funès décide de s'installer sur les épaules de Bourvil, qui joue le jeu. Non prévue au scénario, la scène constituera pourtant l'affiche du film. Avec un budget trois fois supérieur à celui du «Corniaud», ce second volet rameute 17,3 millions de spectateurs en France, record qui tiendra jusqu'au «Titanic» de James Cameron.

En 1968, les retrouvailles avec Jean Gabin pour «Le tatoué» ne sont pas des plus heureuses, artistiquement et amicalement parlant. C'est que l'ours est bien décidé à vendre chèrement sa peau : agrémentée d'un tableau de maître, elle ne sera pas aussi facile à acquérir que la paire de chaussures trop facilement abandonnée par un Bourvil vadrouilleur !

Arrivé au sommet de l'escalier, Louis de Funès ne lâchera plus la rampe. Il s'installe bientôt, avec sa famille, au château de Clermont que Jeanne vient d'hériter (1967) et entre dans l'aristocratie des “Personnes Très Importantes” du septième art français, alignant les succès professionnels comme d'autres enfilent des perles («Le petit baigneur» en 1968, «Hibernatus» en 1969, «Sur un arbre perché» en 1970, «Jo» en 1971)…

Monsieur de Funès, définitivement…

Louis de FunèsLouis de Funès

S'il fuit les avant-premières, génératrices de compliments obligés, Louis de Funès se soucie du jugement dun public. Il lui arrive, grimé, de se glisser tardivement au fond d'une salle obscure pour mesurer les réactions de l'assistance. S'il a toute confiance en Jean Girault, il aime travailler avec Gérard Oury : angoissé de nature, il sait qu'à ces occasions il n'aura qu'à se concentrer sur son travail d'acteur, l'intendance étant à la hauteur de ses attentes. Pour «La folie des grandeurs» (1971), le réalisateur envisage de reformer le duo magique du «Corniaud» et de «La grande vadrouille». Mais Bourvil décède brusquement avant que le projet n'aboutisse. Il faut trouver d'urgence un remplaçant : de manière surprenante, ce sera Yves Montand, opportunément suggéré par Simone Signoret. Si le chanteur a déjà donné dans la comédie, son jeu est aux antipodes de celui de Louis, ce qui fut sans doute préférable car il n'y aurait pas la place de deux De Funès sur un même plateau ! Sans devenir amis, les deux hommes se complèteront suffisamment pour intéresser 5,5 millions de spectateurs.

En 1972, Louis décide de remonter sur scène dans une reprise de la pièce qui l'a rendu célèbre, «Oscar», sur une mise en scène de Pierre Mondy. À cette occasion, son fils Olivier lui donne une dernière fois la réplique avant de mettre un terme à ses ambitions artistiques pour devenir pilote d'avion professionnel. Au final, la pièce n'a plus grand chose à voir avec la version originale, truffée qu'elle est de gags visuels ajoutés par son interprète. Ceux qui ont eu l'opportunité d'assister à une représentation se déclareront époustouflés par la performance physique du comédien, sans mesurer l'ampleur de la fatigue nerveuse qui l'accompagne. Comme souvent, la critique, qui ne confond pas théâtre et marathon, fera la fine bouche…

Avec «Les aventures de Rabbi Jacob» (1973), Gérard Oury fait preuve d'une prétention inhabituelle. Sous un masque de faux rabbin, il veut faire du personnage titre un salaud intégral, raciste et antisémite, pour laisser apparaître derrière la caricature, son intolérance multiforme. Perfectionniste comme à son habitude, Louis répète sans relâche la fameuse danse hassidique pendant un mois, sur une musique de Vladimir Cosma et une chorégraphie d'Ilan Zaoui, pour parvenir, à près de 60 ans, à bouger en parfaite harmonie avec ses jeunes partenaires plus aguerris à ce genre d'exercice. Afin d'accentuer la morale de l'histoire, il déclarera dans une interview promotionnelle "Ce film m'a décrassé l'âme", affirmation exagérée de la part d'un homme totalement étranger à tout sentiment xénophobe. À l'époque, 7 millions d'âmes plus ou moins impures subirent le même lavement : il serait bon de ressortir cette oeuvre le plus rapidement possible…

Le coeur a ses raisons…
Louis de FunèsLouis de Funès

Adoubé dans l'ordre National de la Légion d'honneur (1973), on retrouve l'artiste sur scène l'année suivante dans une pièce de Jean Anouilh, «La valse des toréadors». Fidèle à son habitude, il amplifie chaque soir ses interventions, si bien que la pièce s'allonge au-delà du supportable pour les machinistes pressés de regagner leurs pénates. Mais l'homme n'est plus très jeune et puise au-delà de ses forces. Le 21 mars 1975, victime d'un incident cardiaque, il s'effondre à son domicile. Hospitalisé, il est frappé une seconde fois sur son lit de convalescence. Au terme de deux mois de soins intensifs, il est autorisé à regagner son château de Clermont où il lui sera imposé de se reposer et bientôt permis de s'occuper de la roseraie de son parc.

Les médecins sont clairs : théâtre et cinéma lui sont désormais interdits et les compagnies d'assurance refuseraient d'ailleurs de l'assurer. C'en est donc fini du «Crocodile». Pourtant, un jeune producteur va prendre le risque, Christian Fechner, qui envisage de mettre en chantier «L'aile ou la cuisse» (1976). On cherche un partenaire au convalescent et l'on pense à Pierre Richard qui finit par refuser cette cohabitation périlleuse. Ce sera finalement Coluche, le jeune comique qui monte moins férocement au cinéma qu'au cabaret. Astreint à ne pas tourner plus de 3 heures d'affilée, Louis met des bémols à sa partition qu'il étale de manière plus posée devant 6 000 000 d'inconditionnels.

Christian Fechner récidive avec «La zizanie» (1978) et «L'avare» (1980). Dans cette relecture de l'oeuvre de Molière, Louis de Funès prend le titre de co-réalisateur, réglant le jeu des comédiens tandis que Jean Girault s'occupe de la technique. Sous la surveillance d'un cardiologue et avec la proximité rassurante d'une ambulance, il s'entoure de ses amis de toujours (Michel Galabru, Claude Gensac, Grosso & Modo, Max Montavon…), truffant son jeu de ses mimiques habituelles sans pour autant toucher au texte.

En 1980, l'académie des César honore l'acteur au cours d'une cérémonie où Jerry Lewis, chargé de lui remettre la statuette, l'embrasse sur la bouche ! Si «La soupe aux choux» (1980) s'avère indigeste au point d'indisposer ses deux héros d'une aérophagie dont ils se libèreront sans finesse, elle met les deux personnages principaux sur un pied inhabituel d'égalité, mais force est de reconnaître que, dans un registre rural, c'est Carmet qui tire le mieux son épingle du jeu. En 1982, Cruchot reprend du service, accueillant non sans scepticisme – car le personnage De Funès, même lorsqu'il est marié, est totalement asexué – un escadron de gendarmettes tout aussi délicieuses qu'efficaces. Inquiet, Jean Girault craint que son gendarme ne passe l'arme à gauche avant le dernier tour de manivelle. Ironie du sort, c'est lui qui rend l'âme en plein tournage.

Christian Fechner présente son nouveau projet, «Papy fait de la résistance». Il se trompe lourdement, puique le 27 janvier 1983, Louis de Funès est victime d'une nouvelle attaque cardiaque dans son château de Clermont. Il décèdera quelques heures plus tard à l'hôpital de Nantes.

Homme discret – sa relation avec l'animatrice radio Macha Béranger, entamée en 1970, ne fut révélée que tout récemment –, pudique au point de fuir toute mondanité, amoureux de la nature, remonté contre les chasseurs et tout ce qui portait uniforme ou tunique, fuyant les politiques et toute forme de mensonge, inquiet et paranoïaque, perfectionniste et rigoureux, mais surtout respectueux du public, tel était Louis de Funès, grand jardinier devant l'Éternel qui doit se tordre de rire en traversant les allées encombrées de son Eden accueillant.

Documents…

Sources : «Ne parlez pas trop de moi, les enfants» de Patrick et Olivier de Funès aux Éditions du Cherche-Midi (2013), «Louis de Funès ou le pouvoir de faire rire» d'Éric Delacour (2003), «Il était une fois Louis de Funès» de Matthieu Allard (2013), «Monsieur Louis de Funès» de Gregory Monro et Catherine Benazeth (2013), «Louis de Funès, 100 ans de rire» de Matthieu Allard (2014), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Louis et Jeanne, un couple royal…

Citation :

"On a le don, alors il faut y penser, il faut le travailler, mais je crois que c'est automatique chez les comiques. On voit une chose, on s'imagine instantanément comment l'utiliser dans son acte le plus drôle."

Louis de Funès
Christian Grenier (avril 2017)
Ed.8.1.2 : 16-4-2017