Jean LEFEBVRE (1919 / 2004)

Un petit “polio”…

Jean LefebvreJean Lefebvre

Le 3 octobre 1919, un “tchio” prénommé Jean naît à Valenciennes. "Je ne sais pas grand chose de ma naissance, si ce n'est que je suis né avec 8 jours de retard !". Retard qui marquera sa vie : quoi qu'il fasse, il ne saura ou ne pourra jamais respecter une horloge. Son père, Georges Lefèbvre, est forgeron et fils de forgeron. C'est un gros travailleur, robuste et dur, qui aura voulu élever ses quatre garçons, dans la rigueur et la tenue. La famille est relativement aisée pour l'époque. Jean, le deuxième de la fratrie, est fragile ; à 18 mois, il contracte une polyomélite. Ses pleurs et ses cris de douleur semblent des caprices dans l'esprit du père qui n'envisage pas d'avoir un fils malade. Seule, sa maman Zélia essaie de compenser le handicap de son enfant en lui offrant sa tendresse. Les trois autres frères en deviendront jaloux et jamais Jean, même devenu célèbre, ne se sentira proche d'eux. Par contre, il retrouvera par la suite une certaine affection paternelle.

Isolé par la maladie, appareillé et ne pouvant aisément se déplacer, Jean se tourne vers la nature, plus particulièrement les oiseaux et les insectes. Il a dix ans quand un chirurgien l'opère et lui permet de retrouver l'usage complet de ses membres inférieurs. Mais il se sent toujours le vilain petit canard de la famille et, pour ne pas être oublié, fait mille bêtises. Il est mis en pension dans un établissement dont il dira : "C'était Cayenne !". Pour se gagner des sympathies, il fait rire… Malgré tout, il réussit à décrocher son baccalauréat et entame, pour respecter la volonté paternelle, des études de pharmacie. Mais son destin est ailleurs…

… s'en va en guerre

À l'heure du Second Conflit Mondial, Jean se porte volontaire sans l'accord de ses parents. "Par romantisme exotique…", il choisit les Spahis, se voyant déjà livrer bataille à cheval, lui qui faisait depuis longtemps de l'équitation. C'est au camp de Satory, près de Versailles qu'on l'envoie. La débâcle inattendue le projette sur les routes de France avec quelques compagnons d'infortune, à l'image du Pithiviers qu'il incarnera bien plus tard, dans la fameuse série de Robert Lamoureux consacrée à la 7ème Compagnie. Se réfugiant dans des fermes, finalement arrêté ,il assiste à des des horreurs dont il se souviendra toute sa vie. Il échappe par miracle à un peloton d'exécution et avec André, un de ses condisciples, il est envoyé en Allemagne. Revenu en France et recueilli par une certaine Simone, il exerce plusieurs métiers, comme conducteur de bus. D'une brève union avec sa bienfaitrice naîtra Bernard, son fils aîné, qu'il reconnaîtra, suivant les recommandations responsables de ses parents qui élèveront l'enfant. Quant à Simone, il apprendra son départ aux USA et n'aura plus jamais de nouvelles…

Faire rire…

Jean LefebvreJean Lefebvre

La paix revenue, Jean travaille avec son père, sans emballement excessif. Il fait toujours rire, que ce soit au travail ou dans les réunions de famille. Il rêve de se produire sur scène. Doté d'une très belle voix de baryton-basse, il suit les cours du Conservatoire de musique de Valenciennes (1948) puis de celui de Lille et ses efforts sont couronnés d'un premier prix de chant . "Cela ne me plaisait guère de chanter du classique, mais je faisais cela avec l'idée de “monter” à Paris". Accepté au conservatoire de la capitale, il décroche à nouveau, au bout de deux années d'étude, un premier prix de chant et un autre d'opéra-comique. Pour entrer dans le métier, on lui recommande de prendre des leçons d'art dramatique, ce qui le ravit. Son professeur, René Simon, le conseille : "Ta voix basse ne va pas avec ton physique. Tu fais rire là où tu crois faire pleurer. Tu devrais faire de la comédie". Il suivra ce conseil, non sans attirer sur lui les foudres paternelles, entamant une carrière qui s'étalera sur près d'un demi-siècle.

Exit donc les rôles opératiques. Au Cours Simon, le fantaisiste donne la réplique à des amis qui l'accompagneront tout au long de sa vie : Robert Hossein, Pierre Mondy, Nicole Courcel, Jacqueline Maillan ou encore Philippe Nicaud. Ce dernier lui présente un ravisssant mannequin de chez Dior, Micheline, une “pauvre petite fille riche”. Mariage en grande pompe en 1950 et naissances de leurs trois filles : Catherine et Marie-Christine puis, quelques années plus tard, Carole. Ce ne sera pourtant pas le bonheur attendu…

Courant le cachet, Jean est obligé de prendre un autre job pour assumer la vie de sa petite famille. Un jour qu'il se trouve dans un cabaret invité par des amis, il voit arriver un homme bien éméché qui fait rire toute la salle. L'événement lui fournit une idée de sketch : iIl jouera l'homme ivre qui arrivera à dérider les gens tristes. Improvisant selon les réactions du public, il complète de sa belle voix sur «L'air de la calomnie» devant des spectateurs sidérés. Prise au jeu, la salle se laisse séduire et finit par l'applaudir. Il reprendra l'idée sur scène dans «Les vignes du Seigneur».

Il fréquente désormais les scènes des principaux cabarets parisiens. A "L'amiral", il fait la rencontre de Darry Cowl qui deviendra un partenaire au poker et autres jeux d'argent. Robert Dhéry, chef de la troupe des Branquignols vient le voir et l'engage pour jouer «Les pommes anglaises» (1958) . Si les critiques sont bonnes, le pépin viendra de son épouse qui n'aime pas les comiques : le couple entame bientôt une procédure de divorce qui n'aboutira qu'en 1962.

Heureusement, Les Branquignols portent chance à notre héros : Dans «La plume de ma tante» (1958), déguisé en pêcheur breton, il chante, monté sur un cheval qui rit. Le succès est si fort que la troupe est invitée à se produire outre Atlantique. On sait que cette tournée fut un triomphe auquel Jean, juché sur son cheval Athos, aura largement contribué.

Auparavant (1957) il aura été informé du désir émis par Sacha Guitry de le rencontrer. Impressionné devant le maître alité et mourant, il entendra : "Vous ressemblez à un de mes amis que j'adorais. C'est extraordinaire !". Il n'en saura jamais davantage... "Qui me dira à qui je ressemblais dans l'esprit de Sacha Guitry ?".

Le cinéma…

Jean Lefebvrele gendarme Fougasse

Dès 1947, Jean Lefèbvre entreprend une carrière cinématographique riche, à terme, de 120 films. Si l'on cherche les raisons d'un tel succès, on tire la conclusion qu'il incarne le Français moyen, le Monsieur Tout le monde, avec un physique ni beau ni laid – mais qui plaisait énormément aux dames –, gentil, un peu poltron, mais aussi débrouillard et franchouillard, avec un certain bon sens et une pincée de poésie mêlée de candeur, comme dans «Un idiot à Paris» de Serge Korber (1966). Toutes ses apparitions ne seront pas d'aussi bonne facture et il le reconnaîtra lucidement avec humour : "J'ai tellement tourné de navets que je pourrais en faire un potager !".

Nous écarterons d'une pichenette son rôle supposé du fils de «Judex 34» (1934), souvent signalé dans de nombreuses filmographies : il ne l'évoque même pas dans son autobiographie, mais il précise que son père était réfractaire à tout ce qui pouvait ressembler à un emploi de saltimbanque ; alors âgé de 13 ans, il est peu vraisemblable qu'il eusse pu obtenir son autorisation. Tenons comme plus probables ses deux figurations dans «Un flic» de Maurice de Canonge (1947) et dans «Ruy Blas» de Pierre Billon (1947).

Doté, nous l'avons écrit, d'un bel organe, il apparaît en 1951 dans deux films chantants, «Bouquet de joie» de Maurice Cam avec Charles Trenet et «Une fille sur la route» de Jean Stelli avec Georges Guétary. Dans un autre genre, il est retenu par Henri-Georges Clouzot pour une journée de tournage dans «Les diaboliques» (1954) : en militaire ivre, il veut absolument monter à bord de la 2CV qui emporte le cadavre du “noyé”, Paul Meurisse. Nul doute, Clouzot avait vu le fameux sketch  !

Raoul André va l'employer à cinq reprises pour de gentillettes comédies typiques des années 50 : «Cherchez la femme», «Une fille épatante» et «Les indiscrètes» (1955), «L'homme et l'enfant» et «La polka des menottes» (1956), de quoi étendre d'autant de mètres carrés son jardin virtuel !

Plus gratifiant, Yves Allégret lui fera rencontrer sur le tournage des cinq opus où il le dirigera de bien jolies partenaires : Antonella Lualdi dans «Méfiez-vous fillettes» (1957), Edwige Feuillère dans «Quand la femme s'en mêle» (1957), Danielle Darrieux dans «Un drôle de dimanche» (1958) avec un Bourvil dont il se sentira très proche, Hildegarde Knef dans «La fille de Hambourg» (1958) et Nicole Courcel dans «Konga Yo» (1962).

Parmi ses patenaires masculins récurrents, il faut citer Jean Gabin qui le cotôiera «Gas-oil» (Gilles Grangier, 1955), «Le gentleman d'Epsom» (Gilles Grangier, 1962) et «Monsieur» (Jean-Paul Le Chanois, 1964). Les rapports entre les deux acteurs auront été… mitigés. Il en sera de même de sa collaboration avec Louis de Funès, qu'il avait connu pendant sa période cabaret et qu'il se réjouissait pourtant de retrouver dans «Faites sauter la banque» (Jean Girault, 1963), suivis des quatre premiers volets de la série des «Gendarmes…», dans lesquels il incarne Fougasse, le seul célibataire de la brigade tropézienne . Il y aura eu des échanges difficiles, voire des colères entre les deux acteurs qui finiront par se reparler, mais Jean n'apparaîtra pas dans les derniers épisodes, victime d'une mutation d'office dont profitera Maurice Risch.

Une tête à claques…

Jean LefebvreLe soldat Pithiviers

Heureuse rencontre et bonne ambiance seront par contre au menu de son parcours avec Georges Lautner qui en fera l'un des protagonistes des «Tonton flingueurs» en frère effacé de Bernard Blier. Georges en fera ensuite son célèbre Michalon, sorte de looser sympathique, qui changera à chaque fois de prénom tout en restant fidèle au rendez-vous : ainsi , Léonard Michelon dans «Ne nous fâchons pas» (1965) en tête-à-claques de ses principaux partenaires, Julien Michalon dans «Quelques messieurs trop tranquilles» (1973), ou encore Edmond Michalon dans «Pas de problème» (1975). En 1973, c'est sous un nouveau patronyme qu'il prendra soin de «La valise» (1973) contenant… Jean-Perre Marielle ! Quant à Bernard Blier, il l'aura croisé dans «En légitime défense» (André Berthomieu, 1957), «Du mou dans la gâchette» (Louis Grospierre, 1966), «Le fou du labo 4» (Jacques Besnard, 1967) et «C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule» (Jacques Besnard, 1974), un titre qui lui va si bien !

Robert Dhéry restera, on s'en doute, un ami qui l'embarquera dans sa «Belle Américaine» (1961), où il sera le chef comptable Chougnasse, puis dans l'autocar des supporters gaulois de notre équipe nationale de rugby où, dans un numéro d'ivrogne bien répété, il criera «Allez France !» (1964), le béret sur la tête, la cocarde tricolore à la boutonnière et le coq emblématique entre les bras ! Joyeux drille, il saura s'attirer l'amitié réelle de gens différents de lui comme Robert Hossein, qu'il retrouvera sur la même affiche à cinq reprises : «Méfiez-vous fillettes» (op.cit.), «Le repos du guerrier» (Roger Vadim, 1962), «Chair de poule» (Julien Duvivier, 1963), «La mort d'un tueur» (Robert Hossein, 1963), et «Angélique et le Roy» (Bernard Borderie, 1965).

Comment ne pas évoquer le rôle le plus franchouillard de sa carrière, et aussi celui qui l'aura rendu le plus populaire, dans les aventures de la 7ème Compagnie commandée à distance par Robert Lamoureux eu au sein de laquelle il sert sous le costume du bidasse Pithiviers, autrefois balayeur à la mairie de La Roche-sur-Yon, tout au long de trois volets mémorables : «Mais où est donc passé la septième compagnie» (1973), «On a retrouvé la septième compagnie» (1975) et «La septième compagnie au clair de lune» (1977). "Chef ! J'ai glissé !" est devenu une réplique culte de notre cinéma. Il complètera la déclinaison "béret et baguette" pétrie par le même réalisateur avec «Impossible… pas français !» en 1974.

En 1982, il lui aurait été impossible de ne pas faire partie de l'aventure hasardeuse et farfelue du «Braconnier de Dieu» imaginée par Jean-Pierre Darras, lequel aura voulu réunir tous ses copains de cinéma, tandis que Roger Coggio le conviera au «Mariage de Figaro» (1989), lui donnant ainsi l'occasion, sous le costume de Bazile, d'entendre cet air de la calomnie de Rossini qu'il chantait si bien.

Au tournat des années 80, le genre "comique français" s'essoufant, Jean Lefebvre se fera plus présent à la télévision jusqu'au début des années 2000. Nous retiendrons son apparition dans des séries populaires comme «Chéri Bibi» (1974), «Une famille pas comme les autres» (1993) et, bien sûr, quelques opus de «Au théâtre ce soir» avec des pièces mythiques et drôles qu'il avait jouées tant de fois sur les scènes parisiennes ou en tournées, comme «Cash Cash» (1970), «Pauvre France» (1981), «Les jumeaux» (1991), etc. Par ailleurs, il aura été un pilier des grosses têtes de Philippe Bouvard et on se souvient encore de sa question rituelle "Est-ce que c'est sexuel ?" lancée sur un ton mi-curieux, mi-coquin, qui fera se tordre de rire les auditeurs de RTL !

"Ça n'arrive qu'à moi…"

Jean LefebvreJean Lefebvre

Jean Lefèbvre était un gentil monsieur, un peu perdu dans son addiction au jeu contractée auprès de l'inénarrable Darry, mais qui savait s'attirer la sympathie. Il aura vécu des aventures étonnantes, qui lui feront se poser une question demeurée sans réponse, «Pourquoi moi ?». Côté coeur, il aura aimé les femmes, aura eu du mal à rester fidèle, mais aura aussi été malheureux. Après son divorce d'avec Micheline, il fit la connaissance de Yori Bertin, une comédienne déjà maman d'une fillette de 3 ans ; elle le choisit lui et il furent amoureux sans retenue. Ils se marièrent en 1967 à la mairie de Deauville. De cet amour fulgurant, naîtra Pascal. Mais, ayant comme une autre sans doute "assez ri", la dame s'en ira, le plongeant dans le chagrin, les nuits blanches, l'alcool et l'acculant au divorce en 1973. Un an passe et Yori réapparaît, malheureuse. Généreux, l'amant oublie tout et les voilà à nouveau mariés (1974), pour la grande joie du petit Pascal. Ce nouveau bonheur ne durera pas plus que le précédent. Yori s'en ira avec un autre et l'enfant sera balloté entre ses parents avant de disparaître à jamais de la vie de son père, sans doute parti pour l'Amérique.

Longtemps sans relation suivie, Jean Lefebvre fait un jour la connaissance de Brigitte Lerebours qu'il épouse le 17 juillet 1994 à Las Vegas et qui sera sa dernière compagne, lui donnant enfin un peu de stabilité pour cet homme qui en avait terriblement besoin ! En décembre 1984, il avait publié ses mémoires «Pourquoi ça n'arrive qu'à moi ?», un petit cours d'humilité et de sincérité.

Jean lefebvre décède à 84 ans, le 9 juillet 2004, d'une crise cardiaque à Marrakech où il tenait son restaurant "La Bohème" et où, avec son perroquet et ses autres oiseaux, il coulait des jours apaisés. Ses cendres auront-elles été jetées du sommet du Mont Blanc comme il le souhaitait ?

Documents…

Sources : «Pourquoi ça n'arrive qu'à moi ?» de Jean Lefebvre (éditions Carrère, 1984), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Il faut que les acteurs comiques se rendent compte qu'ils ne sont pas là pour eux mais pour le public "

Jean Lefebvre
"Chef ! J'ai glissé !"
Donatienne (juillet 2017)
"Pourquoi moi ?"

Octobre…

Il faisait un froid glacial cet automne là. Je me retrouvai aligné, avec quelques autres, le long d'un mur gris et face à un peloton d'exécution.

Pas question de dernière cigarette, de dernière volonté, de confession qui permettrait de se remettre bien avec le Bon Dieu avant de se retrouver en face ce lui. Rien… Rien que la peur panique, la terreur et surtout l'espoir insensé que tout celà va cesser dans les minutes qui viennent.

On croit qu'on rêve, mais on ne rêve pas, hélas ! On est là, les yeux grands ouverts sur l'horreur à venir et on voit ce peloton sans âme qui vous met en joue…

Je n'aurais pas dû pouvoir écrire ce livre. Mais tout ce que je vais vous raconter, je l'ai réellement vécu. Ce n'était pas un tournage de film ni un roman.

Je me suis rendu compte ce jour là que mon destin était tracé dès le départ et que tout ce qui m'est arrivé devait m'arriver. Depuis ce jour-là, je ne crains plus rien. Mais quand je déroule le film de ma vie, je me demande encore pourquoi tout celà n'arrive qu'à moi.

Jean Lefebvre

Éd.8.1.3 : 29-7-2017