LE CORBEAU

de Henri-Georges Clouzot (France, 1943)

Pierre Fresnay
Ginette Leclerc
Pierre Larquey
Micheline Francey
Héléna Manson
Antoine Balpêtré
Bernard Lancret
Louis Seigner
Liliane Maigné
Pierre Bertin
Jean Brochard
Sylvie
Roger Blin
Noël Roquevert

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Peu de films français ont autant déchaîné les passions dans les semaines et les mois qui suivirent leur sortie ! La Centrale Catholique le classe, en octobre 1943, dans la catégorie des "films à proscrire absolument parce qu’ils sont pernicieux au point de vue social, moral ou religieux". Le comité d’épuration du cinéma frappe le metteur en scène Henri-Georges Clouzot et son scénariste Louis Chavance d’interdiction de travail ; Pierre FresnayPierre Fresnay et Ginette LeclercGinette Leclerc se retrouvent quelques temps en prison et plusieurs comédiens écopent d’un blâme ; tous sont accusés de collaboration avec l’occupant : ils ont travaillé pour la firme allemande Continental et le film aurait servi la propagande nazie !

Près de 70 ans après sa réalisation, les clameurs se sont tues mais l’évidence saute aux yeux : «Le Corbeau» est un chef-d’œuvre, et sans doute le meilleur film français des années d’Occupation.

A l’origine du film, un fait-divers célèbre : de 1917 à 1922, une centaine de lettres anonymes signées "l’oeil de tigre" s’abat sur la petite ville de Tulle, en Corrèze, et dévoile la vie privée des habitants. La suspicion se généralise. Un employé de la préfecture se suicide face aux accusations. Lors de l’enterrement, le préfet prononce un discours virulent contre l’auteur des lettres (épisode repris dans le scénario, comme celui de la dictée collective menée par un graphologue). L’affaire prend une ampleur nationale. La coupable finit par se trahir elle-même : c’est une femme perturbée, amoureuse éconduite et jalouse, que le journal "Le Matin" compare à l’époque à "un oiseau funèbre qui a replié ses ailes". «Le Corbeau» est né…mais s’appellera d’abord «L’œil de serpent» car c’est ainsi que Louis Chavance nomme son scénario en 1937.

Engagé par Alfred Greven dans sa société Continental Films, Henri-Georges Clouzot est d’abord chargé du département des scénarios mais son premier film comme réalisateur, «L’assassin habite au 21» (1942), est un succès. Voulant renouveler l’expérience au plus vite, il se bat pour imposer le scénario, réécrit avec Chavance : "Tout le monde était contre. Le film fut tourné dans une atmosphère de drame. Personne n’en voulait".

Le tournage débute en mai 1943 à Monfort-l’Amaury. Dès le premier jour, Ginette Leclerc est sommée d’abandonner les trucs et les tics de ses personnages habituels de femme fatale : "Je veux te voir nue", lui dit Clouzot. Noël RoquevertNoël Roquevert se souvient de la volonté de réalisme du cinéaste, l’obligeant à tourner quatre fois de suite la scène de la paire de gifles infligée à l’actrice ! Quant à Pierre Fresnay - dans l’une de ses meilleures prestations pourtant - son souvenir du film restait plus que mitigé trente ans plus tard : "Je sentais bien que Clouzot me faisait faire des choses que je pouvais faire mais je n’avais pas de plaisir à les faire. L’atmosphère du «Corbeau» m’a été très déplaisante, ça a été un travail épouvantable. On faisait de longues journées. J’étais contraint. Mes scènes avec Ginette Leclerc me gênaient… Jamais été à l’aise, jamais respiré avec Clouzot".


Un oiseau de mauvais augure…
Pierre Fresnay, Ginette LeclerPierre Fresnay, Ginette Lecler

Bien que le film aborde frontalement des sujets aussi dérangeants à l’époque que l’avortement, l’addiction aux drogues ou le refoulement sexuel, la censure de Vichy ne peut s’opposer à la sortie d’un film produit par les allemands ! L’accueil public et critique est excellent. Jacques Audiberti s’enthousiasme : "«Le Corbeau» est un assez formidable chef-d’œuvre. Il faut bien le reconnaître, c’est jeté. L’action est menée avec une habileté presque douloureuse à supporter".

Mais les choses ne tardent pas à se gâter : une rumeur prétend que le film est distribué en Europe par les Allemands sous le titre «Une petite ville française» afin de salir les Français ; un article virulent (co-écrit par le comédien Pierre Blanchar, président du Comité de Libération du Cinéma Français) oppose en mars 44 l’image positive de la France donnée par Jean Grémillon dans «Le ciel est à vous» à celle du «Corbeau», délétère et nauséabonde : la France résistante ne saurait être un pays de délateurs et de pervers !

A la Libération, Clouzot et Chavance sont suspendus pour dix ans et le film est interdit. Pierre Fresnay passe six semaines au camp de Drancy pour avoir trop souvent œuvré pour la Continental. Ginette Leclerc connaîtra près d’un an d’internement mais plutôt pour des motifs d’ordre privé : son compagnon a ouvertement collaboré avec l’occupant. Des intellectuels et des cinéastes (Sartre, Prévert, Becker, Carné …) signent des pétitions pour défendre Clouzot. Henri Jeanson se fend d’un article bien dans sa veine, intitulé "Cocos contre Corbeau" où il rapproche le film des œuvres de Zola ou Mirbeau. Finalement, la preuve est faite que, si le film est bien sorti en Suisse et en Belgique, il n’a jamais été exploité par les Allemands dans d’autres pays : comment, d’ailleurs, les nazis auraient-ils distribué un film dénonçant les méfaits de la délation ?

Pourtant, alors que l’interdiction de travail du cinéaste et de son scénariste a été ramenée à deux ans, la polémique perdure jusqu’en 1947. Lorsque «Le Corbeau» ressort en salles, "L’Humanité" voit "… l’aigle hitlérien sous le plumage du corbeau" quand Claude Mauriac salue la "… réapparition d’un grand film" dans "Le Figaro Littéraire". Au même moment, c’est le retour en grâce du cinéaste qui reçoit le Prix de la mise en scène à Venise pour son troisième film, «Quai des Orfèvres».

En 1953, le remake américain tourné par Otto Preminger sous le titre «La 13ème lettre» ne suscitera pas les mêmes passions ; il est vrai qu’aucun distributeur ne le diffusera en France. Quelles que soient ses qualités, cette nouvelle mouture peut difficilement rivaliser avec l’oeuvre magistrale de Clouzot, influencée de façon manifeste par l’Expressionnisme (il suffit de revoir la scène où Marie Corbin fuit, à travers les rues désertes, la vindicte populaire, ou encore le débat sur le Bien et le Mal entre Larquey et Fresnay tour à tour plongés dans la lumière et l’obscurité …). N’oublions pas l’extraordinaire galerie de personnages - tous marqués d’une tare physique ou morale - animée par les meilleurs comédiens de l’époque : autour du couple vedette, le merveilleux Pierre LarqueyPierre Larquey, dont la bonhomie n’est peut-être qu’apparence ; Héléna MansonHéléna Manson, hantée dans toutes ses apparitions suivantes (jusqu’à «Agent trouble» de Mocky en 1987) par le souvenir de Marie Corbin ; la petite Liliane MaignéLiliane Maigné (perverse Rolande) à la carrière malheureusement éphémère ; le couple douloureux mère-fils SylvieSylvieRoger BlinRoger Blin ; et Roquevert, et Jean BrochardJean Brochard, Palau ou Jeanne Fusier-Gir, Louis SeignerLouis Seigner ou Pierre BertinPierre Bertin. Excusez du peu !

Décidément, ce «Corbeau» là n’a pas fini de voler bien haut dans nos mémoires de cinéphiles !

Jean-Paul Briant (juillet 2010)

Sources : Jacques Siclier, «Le cinéma français» tome 1 (1990) éditions Ramsay Cinéma; Pierre Billard, «L’affaire du Corbeau», article paru en 1999; Historia, n°661, janvier 2002, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 13-10-2016