ALL THAT MONEY CAN BUY

«Tous les biens de la Terre», de William Dieterle (U.S.A., 1941)

Edward Arnold
Walter Huston
Jane Darwell
James Craig
Simone Simon
Anne Shirley
John Qualen
Gene Lockhart
H. B. Warner
Virginia Williams
Edward Arnold
Walter Huston
Jane Darwell
James Craig
Simone Simon
Anne Shirley
John Qualen
Gene Lockhart
H. B. Warner
Virginia Williams

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Aujourd'hui sous-estimé, William Dieterle est , au moment où il s'apprête à tourner «The Devil and Daniel Webster», l'un des réalisateurs les plus en vue à Hollywood : dirigé par le "cinéaste aux gants blancs", Charles LaughtonCharles Laughton jouant Quasimodo dans «The Hunchback of Notre Dame» (1939) a connu un triomphe mondial. Après dix ans aux Etats-Unis, honoré par une "nomination" pour l'oscar du meilleur réalisateur en 1937, vient enfin pour Dieterle le moment de renouer avec la gloire qui fut la sienne dans son Allemagne natale tout au long des années 20.

En 1940, il crée sa propre maison de production et franchit un pas décisif en quittant la Warner dans l'espoir de mener à bien une oeuvre plus personnelle. Au même moment, la RKO vient d'engager un jeune prodige, Orson WellesOrson Welles, qui se lance dans sa première oeuvre, «Citizen Kane». Dieterle choisit donc cette compagnie ambitieuse pour le soutenir dans son nouveau projet, l'adaptation de la nouvelle de Stephen Vincent Benét, «The Devil and Daniel Webster».

Cette variation sur le thème de Faust ranime de vibrants souvenirs chez l'ancien comédien de Max Reinhardt qui a incarné ce personnage à Berlin vingt ans plus tôt, avant de participer au film éponyme de Murnau (1926). Parue en 1937, la nouvelle de Benét, inspirée d'un conte de Washington Irving («The Devil and Tom Walker»), avait gagné cette année-là le prix O'Henry. Le personnage de Daniel Webster a réellement existé : avocat puis homme politique du Massachusetts (1782-1852), cet orateur était si brillant que l'on disait qu'il pourrait plaider contre le Diable lui-même !

Dieterle choisit de réunir autour de lui nombre d'anciens collaborateurs, qui travailleront aussi sur le premier film de Welles : le directeur artistique Van Nest Polglase, le spécialiste des effets spéciaux Vernon Walker, le monteur (et futur réalisateur) Robert WiseRobert Wise. Il recrute surtout Bernard Herrmann, jeune musicien promis à un bel avenir, dont il exige la présence sur le plateau pendant tout le tournage, ce qui ne s'était encore jamais fait à Hollywood. Le travail de Herrmann est particulièrement intéressant à chaque apparition diabolique, par exemple dans la scène du bal où la sarabande des violons devient discordante, à la limite du supportable (vous pouvez l'entendre sur le dernier plan de la “projection”). Pour sa deuxième musique de film (après «Citizen Kane»), le compositeur recevra l'oscar.

La distribution ne semblait pas devoir poser problème. Pour le rôle de Daniel Webster, Dieterle reprit l'un de ses interprètes de «Quasimodo» , Thomas MitchellThomas Mitchell. Ce fameux “supporting actor” sortait d'une année fabuleuse qui l'avait vu participer à «Autant en emporte le vent», «Monsieur Smith au Sénat» et «La chevauchée fantastique». Malheureusement, il se blessa dès le début du tournage. Le choix de Dieterle se reporta sur Edward ArnoldEdward Arnold, acteur au physique impressionnant. Pour le Diable (appelé Mister Scratch selon une tradition de Nouvelle-Angleterre), il fallait un acteur capable de passer en un instant de l'humour à la menace : John Huston, scénariste de deux films de Dieterle, lui suggéra tout simplement … son père, Walter HustonWalter Huston, qui sera nommé aux oscars pour sa prestation. Pour la figure maternelle, dépositaire de la sagesse et de la morale, Jane DarwellJane Darwell, inoubliable mère de Tom Joad dans «Les raisins de la colère» (1940), s'imposait. A leurs côtés, deux figures familières du cinéma américain : John QualenJohn Qualen et Gene LockhartGene Lockhart. Forte de ses vingt ans d'expérience, Anne ShirleyAnne Shirley incarne l'épouse du héros, Jabez Stone, personnifié par James CraigJames Craig. Malgré la qualité de leur prestation, ces deux comédiens ne firent pas ensuite la carrière que l'on aurait pu attendre.

Restait à trouver l'oiseau rare pour le rôle délicat de la “fille du diable”, Belle Dee. Subjugué par Simone Simon, vue dans «La bête humaine» de Jean Renoir, Dieterle ne regrettera pas son choix. La première scène de l'actrice est magnifique : assise près de la cheminée, dans un halo de fumée blanche, elle se retourne et ensorcelle aussitôt le héros et … le spectateur ! Relevons également cette réplique humoristique en réponse à la question lancée par Gene Lockhart : "Are you French ? - No, I'm not anything ! (Etes-vous française ? - Non, je ne suis rien !)".


L'expoitation …
imagecolloque sur le plateau…

Les choses se compliquent au moment de la sortie du film. Le studio hésite : est-ce bien judicieux de conserver le mot "Devil (Diable)" dans le titre ? De nombreuses autres propositions sont faites, parmi lesquelles «All That Money Can Buy» sera finalement retenu. Les critiques sont bonnes mais le public des premières projections paraît réticent. Un nouveau montage est décidé. Certains effets spéciaux sont supprimés comme les images en négatif du Diable insérées au milieu des scènes où Jabez commence à se détourner du droit chemin. Disparu aussi le moment où le diable quitte le New Hampshire en chevauchant un cochon ! Malgré cela, le film ne fut pas un succès et Dieterle eut beaucoup de mal à produire le suivant.

En France, rebaptisée «L'homme qui vendit son âme» ou «Tous les biens de la Terre» , l'oeuvre ne connaîtra qu'une sortie fugitive. Remontée à nouveau une dizaine d'années plus tard, elle fut écourté de vingt-cinq minutes ! Longtemps considéré comme "maudite" (sans jeu de mot), aujourd'hui restaurée dans son montage d'origine (à quelques minutes près), elle peut enfin être redécouverte. Ce qui nous frappe avant tout, c'est l'intéressante dimension fantastique propre à bien des films tournés dans ces années sombres. On ne peut qu'admirer la photo du film de Dieterle et son évidente influence expressionniste, en particulier dans le combat symbolique du Bien et du Mal à travers les jeux d'ombres et de lumière. Ainsi : lors de sa première apparition, la figure de Daniel Webster est dominée par l'ombre de Scratch qui cherche à conquérir son âme; le "bal des maudits" dans la demeure du parvenu Jabez Stone jouant sur le flou des silhouettes et le tempo ralenti, etc. Mais la parabole politique est tout aussi forte. Daniel Webster se lance dans un éloge de la démocratie américaine à l'heure où le Diable s'est emparé de l'Europe : "Un citoyen américain ne peut être soumis à un prince étranger !". Pour un cinéaste engagé, ami de Bertolt Brecht, la lutte contre le fascisme n'était pas un vain mot. La "chasse aux sorcières" du sénateur McCarthy le lui fera bien payer tout au long des années 50 où il ne put mener à bien ses projets les plus ambitieux.

En 2004, le comédien Alec BaldwinAlec Baldwin se lance dans sa première mise en scène en adaptant à nouveau le récit de Benét : l'action se passe de nos jours et Jabez Stone est devenu un écrivain raté vendant son âme au diable, joué - ce qui n'étonnera personne - par Hannibal Lecter/Anthony HopkinsAnthony Hopkins. Le film ne sera présenté qu'en 2007 sous le titre «Shortcut to Happiness» ; il ne semble pas avoir rencontré beaucoup d'écho : encore un mauvais coup de Mister Scratch ?

Jean-Paul Briant (février 2012)

Sources : «Un humaniste au pays du cinéma», biographie de William Dieterle par Hervé Dumont (2002) ; encyclopédie Atlas du Cinéma (1982) ; documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 16-10-2016