MEET ME IN St. LOUIS

«Le chant du Missouri», de Vincente Minnelli (U.S.A., 1944)

Judy Garland
Margaret O'Brien
Mary Astor
Lucille Bremer
Tom Drake
Marjorie Main
Leon Ames
Harry Davenport
Joan Carroll
Chill Wills
June Lockhart
Judy Garland
Margaret O'Brien
Mary Astor
Lucille Bremer
Tom Drake
Marjorie Main
Leon Ames
Harry Davenport
Joan Carroll
Chill Wills
June Lockhart

la petite histoire…

afficheaffiche originale

1943 : l'Amérique est en guerre. Les grands studios de cinéma misent sur le divertissement pour soutenir le moral des spectateurs. A la MGM, Arthur Freed, le grand producteur de comédies musicales, pense avoir trouvé un sujet en or : «The Kensington stories», nouvelles parues dans le "New Yorker", où Sally Benson a raconté son enfance à St.Louis (Missouri) au début du siècle.

"Ce sera la plus délicieuse histoire de l'Amérique d'autrefois jamais filmée ; ça coûtera cher mais ce sera formidable !" : c'est en ces termes que le producteur présente le projet au grand patron de la MGM, Louis B.MayerLouis B. Mayer. George Cukor y dirigera la grande vedette des studios, Judy Garland. Mais le cinéaste est appelé sous les drapeaux. Arthur Freed songe à Vincente MinnelliVincente Minnelli en qui il place de grands espoirs. Après avoir collaboré avec Busby Berkeley, Minnelli vient de signer ses deux premiers films, «Cabin in the sky/Un petit coin aux cieux» avec Lena HorneVincente Minnelli et «I dood it/Mademoiselle ma femme» : si le premier l'a satisfait, le tournage du second s'est mal passé, Minnelli ayant eu l'impression d'être au service d'une vedette envahissante, Red SkeltonRed Skelton.

«Le chant du Missouri» est d'une autre envergure : ce sera son premier film en couleurs et le budget sera colossal, le plus important du studio depuis «Autant en emporte le vent» (1939). Une séquence plaît tout particulièrement au cinéaste, celle où la petite Tootie (inspirée de Sally Benson elle-même) affronte sa peur lors de la soirée d'Halloween : "Ce qui me décida par-dessus tout, ce fut la séquence onirique où les enfants imaginent une fête de Halloween sanglante ; ils se voient commettre toutes sortes de méfaits - brûler des pieds, couper des gorges… - ce qui était complètement à l'opposé de l'optique habituelle d'Hollywood, doucereuse et pleine de guimauve !", écrira Minnelli dans son autobiographie.

Le tournage débute le 7 décembre 1943, malgré les réticences de Judy Garland. Après le succès de ses comédies en duo avec Mickey RooneyMickey Rooney et surtout le triomphe du film de Victor Fleming, «Le magicien d'Oz» (1939), Judy Garland en a assez de jouer les adolescentes prolongées (elle vient d'avoir 21 ans !). Son ami Joseph L. Mankiewicz lui fait remarquer que le meilleur rôle du film est celui de Tootie : elle risque de se faire voler la vedette par Margaret O'Brien, sans parler de Lucille Bremer, nouvelle recrue d'Arthur Freed, qui doit jouer la soeur aînée !

Dans les premiers temps, les relations de Judy et de Vincente ne sont pas au beau fixe : l'actrice fuit le studio dès la fin de la journée de tournage; elle ne semble pas croire à son personnage et ne comprend pas les directives de son metteur en scène. Il faudra l'intervention de sa partenaire Mary Astor pour la convaincre : "Vincente sait très bien ce qu'il fait. Tu devrais t'y conformer parce que c'est tout à fait sensé !". Dès lors, Judy changea du tout au tout et les relations avec son “director” devinrent idylliques (avec le dénouement que l'on sait : ils se marièrent le 15 juin 1945). Pour Judy Garland, ce tournage sera l'un des plus heureux de sa carrière, elle considèrera le personnage d'Esther Smith comme l'un de ses préférés, reconnaissant finalement la bonne intuition d'Arthur Freed : "Arthur, rappelez-moi de ne jamais vous dire quel genre de film vous devez faire !".

La petite Margaret O'Brien posa d'autres problèmes à son metteur en scène : devenue star à 5 ans grâce à son premier film (1942), la jeune actrice "… n'avait plus rien d'une enfant : c'était une Sarah Bernhardt de sept ans. Il a fallu lui apprendre à jouer naturellement, à se comporter normalement. Cela a été incroyablement difficile". Ainsi, pour la scène où Tootie détruit rageusement tous ses bonhommes de neige, Minnelli, sur les conseils de la mère de Margaret, dut employer une méthode originale : il s'agissait de persuader la fillette que son petit chien allait mourir d'un coup de revolver dans d'atroces souffrances ! Le résultat ne se fit pas attendre : "Ses larmes commencèrent à couler. Je me tournai alors vers mon assistant : 'Moteur !' Margaret nous donna une excellente scène en une seule prise. Heureusement pour moi ! La gamine quitta le plateau en sautillant gaiement, mais je rentrais chez moi avec la sensation d'être un monstre". La version de Margaret O'Brien elle-même est bien différente : il y avait au studio un concours entre les jeunes actrices pour savoir qui était la meilleure pleureuse ; Margaret tenait absolument à l'emporter sur June AllysonJune Allyson et c'est ce qui la motiva ! Quoi qu'il en soit, elle n'eut pas à regretter ses larmes car elle obtint pour ce rôle un oscar spécial attribué à la meilleure actrice enfant.


Un technicolor éclatant…
Chill Wills, Margaret O'BrienChill Wills, Margaret O'Brien

Le film nous ravit aujourd'hui par l'éclat de son technicolor mais dans ce domaine aussi Minnelli connut d'abord quelques déboires. Nathalie Kalmus, conseillère de la MGM pour la couleur, avait des idées très arrêtées sur le sujet : "Vous ne pouvez pas habiller une des filles en rouge vif et une autre en vert vif. Ces deux couleurs jurent. De plus, la caméra les rendra rouille et vert noirâtre". D'après elle, tout ce que faisait Minnelli était inadéquat, ce qui ne manqua pas de le perturber jusqu'au jour où un technicien lui rapporta cette plaisanterie : "Tu connais la vérité sur Nathalie Kalmus ? Elle est daltonienne !". Dès lors, Minnelli décida de ne plus remettre ses choix en question. La séquence d'Halloween, entre autres, lui donne raison. C'est le sommet du film : lumières, musique et bruitages tranchent singulièrement avec l'humour bon enfant et le charme de carte postale de l’oeuvre. On comprend aisément pourquoi Minnelli tenait tant à ce moment qui faillit disparaître au montage car le film s'avéra un peu trop long. On projeta le film sans la fameuse scène : "Ce n'est plus le même film ! s'exclama Arthur Freed. Il faut remettre cette séquence".

Les chansons écrites spécialement pour «Le chant du Missouri» contribuèrent au succès du film. Le studio avait recruté deux jeunes compositeurs, Hugh Martin et Ralph Blane, qui écrivirent entre autres les trois “tubes” du film : «The Boy Next Door», «The Trolley song» et «Have Yourself a Merry Little Christmas». Pour ce dernier morceau, Hugh Martin avait prévu des paroles particulièrement déprimantes où Esther évoquait pour Tootie leur dernier Noël à St.Louis comme le dernier Noël de leur vie : Judy Garland lui fit remarquer qu'il s'agissait de consoler une enfant et non de l'effrayer davantage. Les paroles furent modifiées ; la scène conserve un moment bouleversant où Judy Garland irradie de charme et de talent. C'est Arthur Freed lui-même qui double vocalement Leon Ames dans la scène où le couple Smith chante au piano «You and I», chanson qu'il avait écrite alors qu'il n'était encore qu'un jeune auteur inconnu.

La première présentation eut lieu à St.Louis, comme il se doit, le 22 novembre 1944. Le film fit un triomphe, le plus grand succès du studio depuis «Autant en emporte le vent». Les critiques furent excellentes : "C'est une histoire d'amour d'un type nouveau, entre une famille et le style de vie auquel elle est attachée plus que tout. Le Technicolor a rarement été utilisé avec autant de goût, notamment pour rendre les jolis tons acajou, les fines mousselines et les douces lumières du début du siècle. Par moments, le film dépasse le simple charme de jolis tableaux pour atteindre à un véritable sommet de poésie domestique". Plus curieusement, le même critique ajoutait que c'était "… une comédie musicale à recommander même aux sourds !". Toute l'interprétation fut remarquée, à commencer par Judy et Margaret, mais on n'oublia pas les savoureuses compositions de Marjorie Main (Katie, la bonne pleine de bon sens) et de Harry Davenport (le drolatique grand-père).

Eloge de la vie provinciale, regard attendri sur le passé dans un pays en guerre, le film demeure un sommet de la comédie musicale américaine mais il s'impose aussi comme un hommage évident à son actrice, Judy Garland, qui se trouva pour la première fois belle à l'écran. C'est de toute évidence le film d'un homme amoureux.

Jean-Paul Briant (novembre 2012)

Sources : «I remember it well/Tous en scène», autobiographie de Vincente Minnelli (1974), «La comédie musicale»de Patrick Brion, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 19-10-2016