BOULE DE SUIF

«Boule de Suif», de Christian-Jaque (France, 1945)

Micheline Presle
Alfred Adam
Louis Salou
Suzet Maïs
Jean Brochard
Marcel Simon
Pierre Palau
Roger Karl
Paul Faivre
Louise Conte
Micheline Presle
Alfred Adam
Louis Salou
Suzet Maïs
Jean Brochard
Marcel Simon
Pierre Palau
Roger Karl
Paul Faivre
Louise Conte

la petite histoire…

afficheaffiche originale

En 1945, une fibre patriotique un peu tardive anime les producteurs français. "On m’a demandé de faire un film sur la résistance", raconte Christian-Jaque. "A l’époque, ils pullulaient. J’ai préféré faire «Boule de Suif» : la résistance… en 1870 !".

Avec Henri Jeanson - son complice depuis «Carmen» (1943) - ils se rendent vite à l’évidence : la nouvelle de Guy de Maupassant, parue en 1880, peut difficilement donner un long métrage ; il faut donc trouver dans l’œuvre de l’écrivain une autre nouvelle mettant en scène le conflit franco-prussien. Très vite, leur choix s’arrête sur «Mademoiselle Fifi» dont l’héroïne est également une prostituée. Reste à choisir la vedette du film…

Viviane RomanceViviane Romance, pressentie, refuse de jouer "… les putains patriotiques" : vu le succès du film, elle dut plus tard s’en mordre les doigts ! «Félicie Nanteuil» de Marc Allégret (1942) et «Falbalas» de Jacques Becker (1944), qui sortiront tous deux en juin 1945, consacrent alors une jeune vedette de 23 ans, Micheline Presle. L’actrice, convoquée par Christian-Jaque et Jeanson, reçoit, en guise de bienvenue, cette sentence sans appel : "Ah non, ça ne va pas du tout ! Il va falloir grossir !". Il est vrai que l’apparence de la comédienne est bien éloignée de la description proposée par Maupassant : "Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, pareils à des chapelets de saucisses, une gorge énorme qui saillait sous la robe". Bien décidée à obtenir le rôle, Micheline Presle embarque pour le village de Gourette, dans les Pyrénées : "Je me suis nourrie entièrement - et je trouve ça très bon, d'ailleurs - de pommes de terre et de pâté de foie pendant une dizaine de jours !" Au retour, elle a pris dix kilos, de quoi satisfaire les producteurs. Le dialogue précisera toutefois : "Elle a perdu sa graisse, elle a gardé son surnom".

Curieusement, un an auparavant, Val Lewton a produit pour la RKO une adaptation de «Mademoiselle Fifi» réalisée par Robert Wise. Simone Simon y jouait Elizabeth Rousset qui, code Hays oblige, n’est plus une prostituée mais une blanchisseuse refusant par patriotisme de dîner à la table d’un prussien. A cette différence près, les deux films, qui ont choisi d’unir les deux mêmes nouvelles de Maupassant, présentent beaucoup de similitudes, en particulier lors de la scène finale montrant l’enterrement du prussien pendant que les cloches sonnent joyeusement. Les scénaristes français ont-ils eu vent de cette adaptation ? Impossible à dire, Christian-Jaque et Jeanson n’y faisant jamais allusion. Faute de moyens, le film de Robert Wise, qui transformait son héroïne en nouvelle Jeanne d’Arc, ne put concurrencer la production française servie par un dialogue corrosif de Jeanson.


Pour en finir avec le passé…
imageUn règlement de compte ?

De fait, c’est un véritable règlement de comptes avec le passé récent que propose le scénariste. Selon le mot de Christian-Jaque, "Jeanson en a profité !". Dans cette diligence embarquée sur les routes de Normandie en 1870, il n’est pas difficile de repérer les allusions aux années 40-45 : franc-tireurs assimilés par les prussiens à des terroristes, villageois innocents pris en otage, notables soucieux d’entretenir de bonnes relations avec l’occupant… Les Prussiens sont présentés comme des brutes sadiques, éructant des ordres effrayants et prenant plaisir à éliminer les otages ou à briser les œuvres d’art. Le dialogue n’épargne guère les possédants : "Je suis dans la démocratie jusqu’aux chevilles" commente le comte lorsque la diligence est embourbée, avant de reconnaître : "Entre gens d’une même situation de fortune, on s’entend toujours". Lors de la fête organisée par les Prussiens, les épouses des notables sont explicitement assimilées à des prostituées, ce qui n’empêchera pas leurs maris de souligner qu’elles ont été "… fort bien accueillies" ! Soucieux de fustiger la collaboration, Jeanson souligne l’héroïsme de Boule de Suif et de Cornudet, la Marseillaise se mêlant à deux reprises à la musique de Marius-Paul Guillot.

Le tournage reste un heureux souvenir pour le réalisateur et ses interprètes. Il est vrai que Christian-Jaque a soigné sa distribution. Autour de Micheline Presle, Alfred Adam campe avec verve un Cornudet plus courageux que chez Maupassant : "Monsieur Loiseau, vous déshonorez les serins !" lance-t-il à l’excellent Jean Brochard, expert en personnages veules comme son complice Palau. N’oublions pas le merveilleux Sinoël, aubergiste qui "a de l’a-asthme", marié à Gabrielle Fontan qui n’hésite pas à prétendre que son mari "est une brute" ! On aperçoit même Robert Dalban en soldat prussien et Mouloudji en maquisard. Louis Salou, fut très remarqué dans le rôle de Fifi. Pourtant, la scène de l’affrontement final avec Boule de Suif fut pour lui une épreuve : Micheline Presle devait lui cracher au visage, ce à quoi il répliquait par deux gifles. La première prise ne convainquit pas le réalisateur, il fallut recommencer six fois ! Le crachat, remplacé par du blanc d’œuf judicieusement projeté sur le visage de Fifi, ne déclenchait qu’une maigre claque, insuffisante pour Christian-Jaque. Salou, ne pouvant se résoudre à gifler violemment une femme, finit par éclater en sanglots : ce fut sa “victime ” qui dut le consoler…

A sa sortie, le 17 octobre 1945, le film connaît un immense succès, en dépit des réticences de certains critiques à l’égard du ton caustique adopté par Jeanson. La mise en scène alerte de Christian-Jaque conquit les spectateurs. Ce fut une consécration pour Micheline Presle : l’année suivante, le producteur Paul Graetz lui permet de choisir son sujet, son metteur en scène et son partenaire ; ce sera «Le diable au corps» de Claude Autant-Lara avec Gérard PhilipeGérard Philippe. De leur côté, Jeanson et Christian-Jaque continueront à tirer à boulets rouges sur la bourgeoisie française dans l’excellent «Un revenant» (1946) qui marquera le retour à l’écran de Louis JouvetLouis Jouvet.

«Boule de Suif» avait déjà connu sous d'autres latitudes de curieuses transpositions : d'abord en Russie, en 1934, par Mikhaïl Romm, puis en 1935 au Japon par Kenji Mizoguchi. Plus étonnante toutefois est la version western : comme John Ford l'a reconnu lui-même, «La chevauchée fantastique» (1939) est une relecture originale de l'oeuvre de Maupassant où Claire TrevorClaire Trevor joue Dallas, la prostituée au grand cœur, pendant que Monument Valley remplace la campagne normande. En 2011, la télévision française a proposé une adaptation fidèle, démontrant, malgré une bonne interprétation de Marilou BerryMarilou Berry, la supériorité de l’œuvre de Jeanson et Christian-Jaque.

Jean-Paul Briant (mars 2013)

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 20-10-2016