THE TROUBLE WITH HARRY

Dans cette salle…

Le petit Arnie Rogers trouve un cadavre dans les bois. Il s'agit de Harry, second mari de sa mère Jennifer, dont la jeune femme a quelques raisons de se sentir responsable de la mort après l'avoir frappé trop violemment avec une bouteille.

Cependant, d'autres s'accusent également de cette mort, comme le capitaine Wiles qui chassait le lapin et qui croit que l'une des balles perdues a causé le décès de Harry; ou encore Miss Gravely, une vieille fille sentimentale qui s'accuse également du crime…

Avec l'aide d'un jeune peintre abstrait, Sam Marlowe, amoureux de Jennifer, le corps du défunt va apparaître, disparaître, être enterré et déterré plusieurs fois dans la journée…

«Mais qui a tué Harry ?», d'Alfred Hitchcock (U.S.A., 1955)

Edmund Gwenn
John Forsythe
Shirley MacLaine
Mildred Natwick
Jerry Mathers
Mildred Dunnock
Royal Dano
Parker Fennelly
Dwight Marfield
Alfred Hitchcock
Edmund Gwenn
John Forsythe
Shirley MacLaine
Mildred Natwick
Jerry Mathers
Mildred Dunnock
Royal Dano
Parker Fennelly
Dwight Marfield
Alfred Hitchcock

la petite histoire…

afficheaffiche originale

A François TruffautFrançois Truffaut qui l'interrogeait sur l'origine de «Mais qui a tué Harry ?», Alfred Hitchcock répondit : "C'était comme montrer un assassinat au bord d'un ruisseau et répandre une goutte de sang dans son eau limpide". Désireux d'échapper aux clichés du récit policier, le cinéaste choisit en effet un décor bucolique aux splendides couleurs automnales où, comme par mégarde, il laisse traîner un cadavre… L'histoire de John Trevor Story se déroulait en Grande Bretagne ; Hitchcock demanda à son scénariste, John Michael Hayes, de la transposer en Nouvelle Angleterre car il souhaitait prouver que le public américain pouvait lui aussi apprécier l'humour britannique : la suite ne lui donna pas vraiment raison.

Installé aux Etats-Unis depuis près de quinze ans, Hitchcock peut alors tout se permettre. Il vient de réaliser coup sur coup trois films à succès interprétés par son égérie du moment, Grace Kelly : «Le crime était presque parfait» sort en mai 1954, «Fenêtre sur cour» en septembre de la même année ; pendant l'été, il a tourné «La main au collet» dans le sud de la France et à Monaco (avec les conséquences que l'on sait pour la future princesse). La Paramount lui fait entièrement confiance même s'il est facile d'imaginer la perplexité des producteurs. Le sujet, proche de l'esprit des comédies policières hitchcockiennes des années 30, est déconcertant : enterrer puis déterrer un cadavre à trois reprises avec une absence totale de compassion à l'égard du défunt, ce n'est pas “politiquement correct” ! La distribution pose un autre problème : pourquoi, après avoir dirigé des stars du calibre de Cary Grant et James Stewart, Hitchcock a-t-il choisi de s'appuyer sur une troupe de seconds couteaux ou de débutants ? Certes, Edmund Gwenn tourne pour la quatrième fois sous sa direction : dès 1931, il était tête d'affiche du méconnu «The Skin Game» ; on le vit aussi en Johann Strauss père dans «Waltzes from Vienna» (1933) puis en assassin dans «Correspondant 17» (1940) ; certes Mildred Natwick a bien défendu les couleurs de John FordJohn Ford dans «Le fils du désert» (1948), «La charge héroïque» (1949) et surtout «L'homme tranquille» (1952) où son personnage de veuve courtisée par Victor McLaglenVictor McLaglen annonce celui de Miss Gravely. Toutefois, ces deux excellents “supporting actors” peuvent-ils porter le film sur leurs épaules ? Et que dire des deux interprètes recrutés sur les planches pour compléter le quatuor ? John Forsythe repéré à Broadway dans «La petite maison de thé», ne porte pas encore la crinière argentée qui fera son succès dans le soap opera «Dynasty». Shirley MacLaine, âgée de vingt ans, est une parfaite inconnue pour les producteurs hollywoodiens même si elle s'est fait remarquer on Broadway en doublant Carol Haney dans «Pique-nique en pyjama» de Richard Adler et Jerry Ross. Sa première rencontre avec Hitchcock s'annonce mal : elle se présente fagotée comme l'as de pique et dégoulinante de pluie mais obtient le rôle grâce à l'entremise d'Alma Reville, épouse et fidèle assistante du maître du suspense. Connu pour se contenter d'indications laconiques, Hitch perturbe la jeune actrice : "Il me dirigeait avec des jeux de mots que je ne comprenais pas. Je réfléchissais, je réfléchissais… et c'est pour cela que dans un bon tiers du film j'ai cet air renfrogné". En dépit de cet aveu, la comédienne nous offre ici une interprétation pleine de malice juvénile qui contribue largement au charme du film. Après un tel coup d'essai, Shirley MacLaine pouvait s'envoler pour une grande carrière où Vincente Minnelli et Billy Wilder allaient très bientôt lui proposer les beaux personnages de «Comme un torrent» (1958) et «La garçonnière» (1960). Quant à John Forsythe, son entente avec Hitchcock sera en tous points parfaite si bien que celui-ci le recrutera à nouveau pour un téléfilm, «I Saw the Whole Thing» (1962), et au cinéma dans «Topaz» (1969).


Le tournage…
afficheShirley MacLaine, John Forsythe

"J'ai terminé «La main au collet» un après-midi à 5h30 et dès 7h30 «Harry» était en train" déclara Hitchcock. Soucieux de profiter de l'automne éclatant du Vermont, au nord-est des Etats Unis, il attaque le tournage dès la mi-septembre. Tout démarre sous les meilleurs auspices. Les érables aux multiples couleurs enchantent le metteur en scène qui ne se lasse pas de les filmer (au point que les chutes du film serviront en 1957 pour «Peyton Place» de Mark Robson). Hélas, tout se gâte lorsqu'une tempête interrompt le travail. L'équipe ronge son frein pendant plusieurs jours, Hitch trompant son ennui en racontant des histoires drôles à John Forsythe. Lorsque les éléments s'apaisent, les arbres sont déplumés ! Il ne reste plus qu'une solution : rapatrier le tournage aux studios d'Hollywood. Hitchcock fait remplir de feuilles des conteneurs en forme de… cercueils. A la Paramount, les techniciens s'appliqueront à fixer aux arbres du décor d'authentiques feuilles mortes du Vermont. La colline où les personnages s'amusent à enterrer et déterrer le pauvre Harry sera elle aussi reconstituée en studio. Malgré ces désagréments, le tournage s'achève en novembre 1954. Le film aurait dû sortir quelques mois plus tard mais la Paramount est perplexe : "Une fois le film terminé, personne ne savait comment l'exploiter : c'était trop spécial ; mais pour moi, ce film était presque parfait". L'une des grandes satisfactions d'Hitchcock sera la contribution d'un nouveau compositeur, Bernard Herrmann. Recommandé par Lyn Murray qui venait d'écrire la musique de «La main au collet», Herrmann collaborera avec Hitchcock à huit reprises, composant entre autres les célébrissimes “scores” de «Vertigo» (1958) et «Psychose» (1960) ; pourtant, c'est son travail pour «Harry» que préfèrera le cinéaste car Herrmann a parfaitement saisi l'humour noir du film, ainsi que son ironie parfois grivoise, lors des passages où la vieille fille campée par Mildred Natwick fait une cour pressante au loup de mer sur le retour joué par Edmund Gwenn (le moment où elle demande à John Forsythe “d'essayer” la tasse qu'elle destine au capitaine est particulièrement savoureux !).

Il fallut attendre l'automne 1955 pour que le film sorte enfin. Les augures cette fois étaient favorables : le public qui venait d'applaudir aux trois premiers épisodes de la série «Alfred Hitchcock présente» devait se précipiter dans les salles pour découvrir le nouvel opus du maître. Il n'en fut rien : la sortie américaine fut un échec. Heureusement, l'Europe va donner sa chance au film. Les Cahiers du Cinéma s'enthousiasment : pour François Truffaut, le film "… ressemble à ces blagues absurdes dont il faut dire, avant de les raconter, qu'elles sont des histoires de fous, sous peine de voir l'auditoire rester de glace". Sorti à la sauvette dans une seule salle des Champs-Elysées, le film tint l'affiche pendant six mois. Avec le temps, la bonne blague de l'oncle Alfred sera de mieux en mieux comprise et beaucoup de spectateurs partageront le point de vue de Bernard Herrmann : "C'est l'œuvre la plus personnelle et la plus drôle d'Hitchcock, à la fois gaie, macabre et tendre".

A noter que ce brave Harry n'est pas le seul cadavre encombrant de l'histoire du cinéma : en 1948, dans «L'armoire volante» de Carlo Rim, FernandelFernandel se lançait à la poursuite du corps de sa tante cachée dans une armoire volée. Dans «Le mort récalcitrant» (1959), comédie interprétée par Glenn FordGlenn Ford et Debbie ReynoldsDebbie Reynolds, c'est sous la gloriette du jardin que le corps d'un maître-chanteur se retrouve dissimulé avant d'être déterré et enfermé dans une malle. L'intrigue nous semble d'autant plus familière qu'en 1971 Louis de FunèsLouis de Funès reprend le rôle dans «Jo» tiré de la même pièce. «Arsenic et vieilles dentelles» (1944) de Frank Capra présente une réjouissante variante sur le même thème puisqu'on y voit les deux charmantes tantes de Cary GrantCary Grant trucider par charité chrétienne les vieux messieurs solitaires et les ensevelir dans leur cave ! Enfin, ce n'est pas par hasard que Dominik Moll a nommé son film truffé de références hitchcockiennes (et de cadavres !) «Harry, un ami qui vous veut du bien» (2000).

Attention ! Pour ne pas manquer la traditionnelle apparition d'Hitchcock dans son film, il faut ouvrir l'oeil ! Lorsque le milliardaire étudie les œuvres de Sam Marlowe devant la boutique de Mrs Wiggs, on remarque à l'arrière-plan un passant rondouillard qui nous donne le bonjour … d'Alfred !

Jean-Paul Briant (novembre 2013)

Sources : «Le cinéma selon Hitchcock» (1966) de François Truffaut, «Hitchcock» (2000) de Patrick Brion, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.7.2.1 : 22-10-2016