LE JUGE ET L'ASSASSIN

de Bertrand Tavernier (France, 1976)

Philippe Noiret
Michel Galabru
Isabelle Huppert
Jean-Claude Brialy
Renée Faure
Cécile Vassort
Yves Robert
Jean-Roger Caussimon
Jean Bretonnièren
Monique Chaumette
Philippe Noiret
Michel Galabru
Isabelle Huppert
Jean-Claude Brialy
Renée Faure
Cécile Vassort
Yves Robert
Jean-Roger Caussimon
Jean Bretonnièren
Monique Chaumette

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Le beau parcours cinématographique de Bertrand TavernierBertrand Tavernier s'ouvrit au début des années 70 par deux réussites éclatantes : «L'horloger de Saint-Paul» (1973) et «Que la fête commence» (1974). Au talent du cinéaste et de ses interprètes, il faut associer le célèbre duo de scénaristes Aurenche et Bost cible de François Truffaut dans son fameux article "Une certaine tendance du cinéma français". Lorsqu'il interrogea Pierre Bost sur ses projets inaboutis, Tavernier découvrit l'existence d'une ébauche de scénario datant de la fin des années quarante. A l'époque du «Diable au corps» (1947), “Aurenchébost” avaient rédigé un premier jet d'une quarantaine de pages pour Claude Autant-Lara et Gérard Philipe : le film, inspiré d'une célèbre affaire criminelle, ne se fera pas. Le scénario s'appuyait sur les mémoires du juge Emile Fourquet devenu célèbre pour avoir piégé l'un des premiers serial killers français. Surnommé le "Jack l'éventreur de l'Ardèche", Joseph Vacher (1869-1898) était un vagabond mystique, auteur de près de trente meurtres horribles commis à la suite d'une déception amoureuse. Il fut décapité le 31 décembre 1898 à l'issue d'un procès expéditif où l'on ne s'interrogea guère sur sa santé mentale…

Tavernier reprend avec Jean AurencheJean Aurenche l'ébauche de scénario que lui a confiée Pierre BostPierre Bost peu de temps avant sa mort. Vacher devient Bouvier, Fourquet devient Rousseau mais le film retient nombre de détails et de propos authentiques de l'affaire Vacher (entre autres la référence amusante à la soeur du criminel, une prostituée surnommée “Kilomètre”…). Toute la première partie précédant l'arrestation est rajoutée ; deux personnages essentiels font leur apparition : la jeune maîtresse du juge et le Procureur de la République. Pour Tavernier, ce sera "… un film à la fois historique et très actuel", la France de 1976 n'ayant pas encore aboli la peine de mort quand celle de 1898 était divisée par l'affaire Dreyfus. Plusieurs scènes du film seront d'ailleurs tournées à Privas où Dreyfus fut par deux fois brûlé en effigie. Le scénario dresse le tableau d'une France où l'antisémitisme "… est à la mode et béni par l'Eglise", où l'on brûle en place publique les romans de Zola car "… les distractions sont rares dans l'Ardèche". L'Eglise, la médecine et la justice en prennent pour leur grade. Ainsi le médecin aliéniste joué par Yves RobertYves Robert déclare crûment : "Si on ne guillotinait pas les anormaux, ce serait le bordel !" Quant au procureur, il annonce l'issue du procès en ces termes : "C'est un pauvre, il n'a aucune chance !".

Pour la troisième fois, Philippe Noiret tourne avec Tavernier : bouleversant en père déchiré dans «L'horloger de Saint-Paul» (1973), impressionnant en Régent de «Que la fête commence» (1974), il accepte cette fois d'interpréter un magistrat arriviste et rusé qui ne suscite guère la sympathie. La critique soulignera la qualité de son travail mais son interprétation "toujours juste" sera éclipsée par celle de Galabru, ce qu'il regrettera à juste titre : "Je suis certain que le juge Rousseau est une des choses les plus importantes que j'ai faites au cinéma". Heureusement, l'ami Tavernier lui donnera de nouvelles occasions de briller, en particulier dans les excellents «Coup de torchon» (1982) et «La vie, et rien d'autre» (1989) avec cette fois un César à la clef !

Après tant d'années au service des nanars les plus improbables – de «Poussez pas grand-père dans les cactus» (1969) au «Plumard en folie» (1973) – et malgré sa participation à quelques bons films qu'il ne faudrait pas passer sous silence, comme «L'eau à la bouche» (1959), «La sentinelle endormie» (1965) ou «Le viager» – Michel Galabru a l'impression de débuter à l'écran et se considère sur le tournage "… comme un nouveau-né". Il panique à l'idée de jouer face à Noiret qu'il vient d'admirer dans «Le vieux fusil» (1975) et lui demande : "Comment fait-on pour jouer dans un bon film ?". Dans «Le ruisseau des singes», Jean-Claude Brialy raconte qu'il travaillait son rôle "… comme quelqu'un qui va passer un examen le lendemain". Galabru lui-même s'étonne de ce que Tavernier "a sorti" de lui : "Je ne m'en croyais pas capable. Avec lui, on est hissé à la hauteur voulue. Mon plus beau fleuron, c'est Tavernier". Le résultat sera exceptionnel et lui vaudra son “bâton de maréchal”, le César du meilleur comédien en prime. Curieusement, le producteur envisagea un (court) instant de confier le rôle de l'assassin à… Alain DelonAlain Delon !


Une distribution éclatante…
Philippe Noiret, Michel GalabruPhilippe Noiret, Michel Galabru

Isabelle Huppert, à l'orée de sa carrière, joue la maîtresse du magistrat, dont la pureté lumineuse rappelle Emilie, la petite prostituée amie du Régent dans «Que la fête commence». Les deux films se terminent d'ailleurs par une même incitation à la révolte des opprimés, ce que souligne la présence fugitive de Christine Pascal. La comédienne pensait obtenir le rôle de Rose après celui d'Emilie ; même si elle en voulut un temps au cinéaste de lui préférer Huppert, elle paraît quelques secondes dans la dernière séquence. Renée Faure, illustre sociétaire de la Comédie française, joue à la perfection la dame patronnesse qui donne la soupe aux nécessiteux en échange d'une signature contre "… le traître Dreyfus". On sent la délectation d'Aurenche et Tavernier à lui faire énoncer les pires horreurs lors de la description des meurtres de Bouvier : "… éventration, viol, égorgement" susurre-t-elle, la mine offensée et gourmande. Sur le tournage, les relations avec l'ex-ingénue des films de Christian-Jaque furent limitées car dès la fin des prises, elle filait pêcher le gardon dans les torrents de l'arrière-pays ! En Procureur de la République, Jean-Claude Brialy, sobre et caustique, sera très remarqué : il "… se laisse pousser la barbe pour mieux ressembler au Louis Salou" des «Enfants du paradis». Paralysé par le trac, il se trompe dans ses répliques mais "… la gentillesse, l'attention et l'infinie patience" de Tavernier le délivrent de ses doutes.

Le tournage en Ardèche, sur les lieux mêmes où se déroula le fait divers, reste pour toute l'équipe un grand souvenir : comme d'habitude, selon Philippe Noiret pour qui tourner avec Tavernier c'est "… à chaque fois, deux mois de bonheur complet". Michel Galabru se souvient du nombre de collines ardéchoises qu'il lui fallut dévaler pour illustrer la cavale meurtrière de Bouvier. Le réalisateur a choisi l'écran large afin de donner un côté western aux errances de Bouvier dans les magnifiques paysages de l'Ardèche. Les meurtres ne seront jamais montrés à l'écran ce qui correspond bien à l'éthique du futur cinéaste de «L'appât» (1995). Mais, dès l'ouverture, les noms inscrits au générique s'écrivent en lettres de sang sur la neige. Le moment où le juge fait tracer à Bouvier son itinéraire sanglant sur la carte de France donnera lieu à une prouesse technique dont Tavernier est particulièrement fier : un plan-séquence de six minutes mené à bien grâce à l'efficacité des comédiens et de toute une équipe enthousiaste avec au premier plan, Pierre-William Glenn à l'image et Michel Desrois au son.

Si le film fait aujourd'hui figure de classique, la réception critique fut partagée. Les journaux conservateurs attaquèrent violemment le propos du cinéaste, certains n'hésitant pas à en profiter pour militer contre l'abolition de la peine de mort, reprenant pratiquement à leur compte la sentence du Procureur : "Vous les avez mis en appétit, il ne faut pas les priver de la mise à mort". "La Croix", sans surprise, émit quelques réserves sans doute liées aux premières images où une affiche sur le mur présente le journal des années 1890 comme "… le plus anti-juifs de France". En revanche, les éloges pleuvent sur les deux comédiens principaux. Lors de la cérémonie des Césars, le scénario d'Aurenche et Tavernier sera également récompensé, de même que la musique de Philippe SardePhilippe Sarde.

Avec le recul, Tavernier regrette une fin trop démonstrative, tournée trop vite, le décor de l'usine en grève manquant de réalisme : "Mon travail n'est pas à la hauteur du reste" reconnaît-il aujourd'hui, comprenant qu'il aurait mieux valu ne pas surligner le message politique. En revanche, il ne renie pas le carton final qui lui fut reproché, cette "… grosse signature à l'encre rouge" selon l'expression de Jean Aurenche. Quel que soit notre point de vue, il paraît impossible de ne pas être ému par les derniers plans où Isabelle Huppert entonne la dernière chanson du film. Interprète du chanteur de rues, Jean-Roger Caussimon écrivit dans l'esprit de l'époque «La complainte de Bouvier», «Sigismond le Strasbourgeois» et surtout «La Commune est en lutte» qu'il reprend lui-même sur le générique de fin : "Notre cri d'espoir qui va jaillir de l'ombre, le monde va l'entendre et ne plus l'oublier…".

A chaque nouvelle vision, le film s'impose comme une oeuvre qui fait honneur au cinéma français, un des meilleurs films de son époque.

Jean-Paul Briant (juin 2014)

Source : A l'occasion du Festival Feux Croisés qui lui était consacré en décembre dernier à Penmarch (Finistère), Bertrand Tavernier a répondu avec l'enthousiasme et la verve qu'on lui connaît aux questions portant sur ce film; ses réponses ont nourri cet article. Qu'il en soit chaleureusement remercié !

Ed.8.1.1 : 23-10-2016