TITRE_ORIGINAL

«La fiancèe de Frankenstein», de James Whale (U.S.A., 1935)

Boris Karloff
Colin Clive
Valerie Hobson
Elsa Lanchester
Ernest Thesiger
O. P. Heggie
Una O'Connor
Dwight Frye
E. E. Clive
Gavin Gordon
Douglas Walton
John Carradine
Boris Karloff
Colin Clive
Valerie Hobson
Elsa Lanchester
Ernest Thesiger
O. P. Heggie
Una O'Connor
Dwight Frye
E. E. Clive
Gavin Gordon
Douglas Walton
John Carradine

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Le succès phénoménal du premier «Frankenstein» réalisé par James Whale en 1931 ne pouvait manquer de donner des idées à Carl Laemmle Jr, dirigeant du studio Universal. Ce qu'il était impossible de deviner, c'est que la suite serait meilleure que l'original. Projet de Robert Florey pour Bela Lugosi, le premier film avait vite changé de mains, l'acteur-vedette de «Dracula» ne pouvant se résoudre à tenir un rôle où son seul texte serait une série de grognements effrayants. Sa défection laissa le champ libre à Boris Karloff, second rôle obscur malgré 70 titres au compteur, devenu en un film la star incontestée du cinéma fantastique. Les rôles suivants vont conforter son image : domestique inquiétant de «The Old Dark House» (1932) où il retrouve James Whale, il se transforme en Fu Manchu pour «Le masque d'or» (1932), se couvre des bandelettes de «La momie» (1932) et partage l'affiche avec Bela Lugosi pour «Le chat noir» (1934) inspiré d'Edgar Poe. Au début du premier film, le nom de l'interprète du monstre avait été remplacé par un point d'interrogation ; quatre ans plus tard, le pouvoir d'attraction de Karloff est tel que son nom seul paraît avant le titre alors que cette fois c'est le nom de sa “fiancée” qui est suivi d'un point d'interrogation.

Lorsqu'il fut question d'une suite, on se souvint que Robert Florey avait écrit dès 1931 un projet intitulé «The Monster Lives !» où la Créature se liait d'amitié avec un aveugle, comme le suggérait le roman de Mary Shelley. Un premier scénario intitulé «The Return of Frankenstein» retint l'idée de donner au monstre une compagne. Sept versions différentes du script, parfois très farfelues, furent encore présentées : ainsi, Frankenstein devenait montreur de marionnettes dans une foire où le Monstre finissait dévoré par les lions… Finalement, le scénario de William Hurlbut fut retenu. James Whale, pour sa part, ne semblait guère désireux de rempiler : l'idée d'une suite lui paraissait aberrante puisque le monstre avait péri dans l'incendie du moulin ; de plus, après «L'homme invisible» (1933), il espérait en avoir fini avec le fantastique et se tourner vers des projets selon lui plus nobles. Carl Laemmle Jr envisage de le remplacer par Kurt Neumann mais finit par convaincre Whale en lui laissant carte blanche pour le scénario, la distribution, les décors et la musique. James Whale imagina le personnage du Docteur Pretorius et imposa le prologue mettant en scène le couple Shelley et Lord Byron. Son ambition se manifeste aussi dans le choix de ses collaborateurs : il travaillera de nouveau avec John J.Mescall, son chef-opérateur de «L'homme invisible», qui s'inspire de Rembrandt pour son travail sur la lumière ; il fait engager le musicien Franz Waxman dont il avait admiré la partition pour «Liliom» (1934) de Fritz Lang ; c'est d'ailleurs à «Metropolis» qu'il se réfère pour mettre en scène le moment où Frankenstein crée la compagne du monstre, rôle pour lequel Brigitte HelmBrigitte Helm fut un temps envisagée.

Le maquillage conçu par Jack Pierce paraît essentiel dans la réussite du film : comme lors du premier «Frankenstein», Karloff devait se soumettre chaque matin pendant trois heures à l'équipe de Pierce qui ajouta la brûlure sur la joue et les cheveux roussis, traces de l'incendie final. Un autre défi attendait Jack Pierce : donner au Monstre une fiancée digne de lui. Pour y parvenir, il s'inspira de représentations de Nefertiti. Elsa Lanchester supportait difficilement le cérémonial fastidieux que Pierce imposait aux acteurs qui passaient entre ses mains, dessinant lui-même chaque jour la cicatrice sur le cou de la fiancée : "A cinq heures du matin, je le détestais !" déclara plus tard la comédienne dont le cri d'horreur en découvrant son “cher et tendre” lui fut inspiré par les cygnes en colère de Regent's Park ! La coiffure d'Elsa connut de nombreux avatars cinématographiques comme l'excellente parodie de Mel Brooks, «Frankenstein Junior» (1974), où Madeline Kahn s'est fait la tête de la fiancée et, bien entendu, chez un grand fan des films Universal, Tim Burton, où la chienne de «Frankenweenie» (2012) arbore cette coupe originale…

Outre Karloff, James Whale retrouve Colin Clive qu'il avait dirigé au théâtre en Angleterre et dont il appréciait les qualités d'acteur tout en redoutant ses tendances neurasthéniques. Mae ClarkeMae Clarke fut remplacée dans le rôle d'Elizabeth, par une jeune comédienne de 17 ans, Valerie Hobson, que James Whale s'ingénia à acclimater à Hollywood. Dwight Frye est le troisième protagoniste commun aux deux films ; pourtant, Fritz, le serviteur bossu qu'il jouait dans le premier film, avait été étranglé par le monstre : qu'à cela ne tienne ! on inventa le personnage de Karl, homme de main de Pretorius, et Whale put retrouver l'un de ses comédiens fétiches. C'est aussi le cas de la glapissante Una O'Connor – aussi surexcitée que dans «L'homme invisible» – qui apporte une touche comique bienvenue. Partant de l'idée que "la fiancée de Frankenstein provient de l'âme de Mary Shelley", James Whale distribua Elsa Lanchester dans le double rôle de l'auteur et de sa créature : "Il voulait montrer que même de charmantes personnes peuvent avoir des pensées diaboliques".


Qui est le monstre ?
Elsa Lanchester, Boris KarlofElsa Lanchester, Boris Karlof

Au départ, c'est Claude RainsClaude Rains, alias «L'homme invisible», que le studio avait choisi pour le rôle du docteur Pretorius. Ernest Thesiger comédien "bizarre et caustique" selon Miss Lanchester, déjà remarqué dans «The Old Dark House» (1932) de son vieil ami Whale, allait trouver ici son rôle le plus célèbre, apportant au savant un humour cynique et une folie diabolique du meilleur effet. La scène où il montre à Frankenstein les “homoncules” qu'il a réussi à créer marqua les esprits grâce aux prouesses du spécialiste des effets spéciaux, John P.Fulton. Un clin d'oeil à Charles LaughtonCharles Laughton, mari d'Elsa Lanchester, est manifeste dans ce passage puisque le roi ressemble au personnage qui venait de lui valoir l'oscar, celui de Henry VIII.

Par crainte de la censure, le montage amputa le film d'une bonne dizaine de minutes, en particulier quelques plans du décolleté de Mary Shelley dans le prologue et… une bonne dizaine de meurtres sur les vingt-et-un prévus par le script initial ! Ainsi, le redoutable Dwight Frye assassinait son oncle et sa tante avant d'accuser le monstre du crime. Henry Frankenstein et sa fiancée devaient mourir eux aussi dans l'explosion finale : la scène fut tournée mais non retenue car James Whale décida finalement de sauver le jeune couple. Le monteur s'emmêla les pinceaux, si bien que l'on peut apercevoir brièvement, dans la version définitive, le docteur Frankenstein plaqué contre le mur du laboratoire juste avant l'explosion finale !

Le titre définitif joue sur une confusion fréquente : si Frankenstein est bien le nom du savant joué par Colin Clive, sa fiancée est donc Valerie Hobson  ; or le personnage auquel l'on pense est bien celui d'Elsa Lanchester, la “fiancée” du monstre… La bande-annonce diffusée en salles n'hésita pas à proclamer : "Si vous êtes cardiaque, vous feriez mieux de partir car Frankenstein est de retour !". Une autre accroche plus judicieuse – rappelant le fameux "Garbo Talks !" d'«Anna Christie» (1930) – était : "The Monster Talks !". Boris Karloff, lui, n'appréciait pas l'idée que le monstre parle car il craignait que "lorsqu'il commence à parler, il perde sa raison d'être". Les lettres amicales que de jeunes spectateurs lui adressèrent toute sa vie pourront ensuite le rassurer ; humilié, enchaîné, maltraité, le monstre nous touche lorsqu'il verse une larme dans la cabane de son ami aveugle. Les critiques furent élogieuses : "Karloff est au mieux de sa forme dans le rôle du Monstre. Il réussit à introduire dans son personnage certaines subtilités psychologiques tout à fait surprenantes, pleines de réalisme et d'émotion. Le travail excellent du cameraman John Mescall, associé à une étrange et lente partition musicale de Franz Waxman, donne au film son véritable pouvoir d'épouvante", écrivait ainsi le journaliste de Variety.

Boris Karloff retrouvera son rôle le plus célèbre une dernière fois en 1939 dans «Le fils de Frankenstein» réalisé cette fois par Rowland V.Lee car pour James Whale aussi, l'ère de Frankenstein était révolue. Malgré tout, pour son retour sur scène en 1941, le comédien accepta de créer le rôle de Jonathan Brewster dans «Arsenic et vieilles dentelles», ce fils maudit auquel une chirurgie esthétique ratée a donné le visage du monstre de Frankenstein ! Lors d'une réédition du film dans les années 40, James Whale assista incognito à une projection publique qui le fit rire aux larmes ; une spectatrice irritée lui asséna cette répartie cinglante : "Si vous n'aimez pas ça, vous n'avez qu'à partir !". La preuve était faite en tout cas qu'une bonne partie du charme de ses deux «Frankenstein» vient de leur humour insolite.

En 1985, Franc Roddam s'essaya avec un bonheur inégal au remake : «The Bride» met en scène un Frankenstein (Sting) tombant sous le charme de sa création, Eva (Jennifer Beals). Bill Condon choisit un biais plus original pour évoquer le classique de 1935 : «Gods and Monsters» (1998) – dont le titre cite exactement une phrase de Pretorius – montre un James Whale vieillissant, interprété par Ian McKellen, se remémorant le tournage de «La fiancée de Frankenstein».

Aujourd'hui octogénaire, ce classique se porte bien et, après tant de versions du mythe, on ne peut que partager le point de vue de Claude Beylie qui le considère comme "la plus flamboyante illustration de la saga de Frankenstein".

Jean-Paul Briant (janvier 2015)

Sources : «Boris Karloff» (1976) de Richard Bojarski et Kenneth Beal, «Le cinéma fantastique» (1994) de Patrick Brion, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 24-10-2016