Thérèse Raquin

de Marcel Carné (France, 1953)

Simone Signoret
Raf Vallone
Jacques Duby
Sylvie
Roland Lesaffre
Nerio Bernardi
Maria Pià Casilio
Marcel André
Martial Rébe
Madeleine Barbulée
Paul Frankeur
Simone Signoret
Raf Vallone
Jacques Duby
Sylvie
Roland Lesaffre
Nerio Bernardi
Maria-Pia Casilio
Marcel André
Martial Rebé
Madeleine Barbulée
Paul Frankeur

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Lion d'Argent au Festival de Venise 1953, ex-aequo avec «Les vitelloni» de Fellini, «Thérèse Raquin» permet à son réalisateur, Marcel Carné, de renouer avec le succès. La présentation à Cannes de «Juliette et la clef des songes» (1951) n'est plus qu'un mauvais souvenir, de même que l'abandon du projet d'adaptation de «La reine Margot» où Anna Magnani aurait été, à n'en pas douter, une extraordinaire Catherine de Médicis. Si la glorieuse époque du tandem Carné-Prévert est révolue, l'association avec Charles Spaak a visiblement porté ses fruits.

Le roman de Zola, paru en 1867, avait connu une réception critique houleuse puisque les opposants au naturalisme naissant évoquèrent à son propos le triomphe de la "… littérature putride", ne voyant dans l'œuvre qu'une "… flaque de boue et de sang, … un résidu de toutes les horreurs" ! Autant de raisons d'en faire un succès : aussi, Emile Zola l'adapte-t-il lui-même au théâtre en 1873 sous la forme d'un drame en quatre actes. En 1915, un premier film en est tiré en Italie par Nino Martoglio. La version 1928, signée Jacques Feyder, fut accueillie lors de la première à Berlin comme "… le plus grand événement cinématographique de l'année" ; très fidèle au roman, le film mettait en vedette la belle Gina Manès ; hélas il semble qu'il ne demeure aujourd'hui aucune copie de ce chef d'œuvre.

Le challenge était donc conséquent pour Marcel Carné qui y vit pourtant l'occasion d'un hommage indirect du disciple à son maitre Feyder dont il fut l'assistant sur «Pension Mimosas» (1934) et «La kermesse héroïque» (1935). S'il refuse dans un premier temps la proposition des frères Hakim, l'idée d'un remake du "… film merveilleux" de Feyder commence à lui "… trotter furieusement dans la tête"… J'avais beau essayer de m'en débarrasser, ce projet revenait sans cesse me harceler ". Voilà notre Marcel poursuivi par le spectre de Feyder comme les amants maudits du roman par le cadavre de leur victime ! Sa première idée est de transposer l'action du Second Empire à l'époque contemporaine mais cela ne le convainc pas suffisamment : "C’est alors qu’un matin, j’eus comme une sorte d’illumination. Pourquoi, au lieu d’un remords figuré par un fantôme, ne pas créer un personnage bien vivant, qui aurait été le témoin involontaire du meurtre du mari par les deux amants ?". Carné et Charles Spaak s'isolent à la montagne pour écrire le scénario. Pour eux, les amants criminels n'ont pas prémédité le meurtre de Camille et sont victimes de la fatalité comme leurs aînés de «Quai des brumes» (1938) ou des «Portes de la nuit» (1946). Spaak prend plaisir à dépeindre la mesquinerie du milieu ambiant, la douce Mme Raquin du roman devenant une belle-mère acariâtre et le pauvre Camille un être veule et xénophobe : "Un camionneur ! Et un étranger en plus ! On ne sait même pas d'où ça vient ! Tous les mêmes : on vous accepte chez nous, on vous nourrit et vous en profitez pour faire vos saletés !". L'arrivée de Roland Lesaffre, complice de Carné depuis «La Marie du port» (1949), va donner une saveur particulière aux répliques du fameux “témoin” : en écoutant le comédien égrener ses souvenirs de guerre avec la gouaille du titi parisien, le scénariste a l'idée de développer dans cet esprit le personnage du marin maître-chanteur, rôle aussitôt dévolu par Carné à son ami Lesaffre malgré les réticences de la production.

Dès l'origine, le film ne pouvait se faire qu'avec Simone Signoret: lorsque les frères Hakim lui proposent le rôle, elle accepte "… à condition que Marcel Carné fasse la mise en scène". L'actrice change ensuite d'avis puis revient sur sa décision, au risque, reconnaît-elle dans son autobiographie, d'être "… classée sous la rubrique Emmerdeuse qui ne sait pas ce qu'elle veut". Ce qui l'intéresse d'abord : interpréter un personnage différent des rôles qui l'ont rendue célèbre. Contrairement aux héroïnes plus libres de «Dédée d'Anvers» (1947), «Manèges» (1949) ou «Casque d'or» (1952), Thérèse appartient à "… la petite bourgeoisie la plus médiocre" qui l'étouffe et l'empêche de vivre son amour au grand jour. Passant, selon les mots de Jacques Siclier, "… de la frustration silencieuse et résignée à l'éveil de l'amour, puis au chagrin et à la haine", la comédienne impose sa beauté insolente, loin de l'image voulue par Zola qui dépeint une héroïne "… presque laide". Coproduction oblige, Laurent est devenu un camionneur italien incarné par Raf Vallone ; Maria-Pia Casilio (l'émouvante petite bonne du film de Vittorio de Sica, «Umberto D») et Nerio Bernardi sont également de la partie.


Zola revisité…
Raf Vallone, Simone SignoretRaf Vallone, Simone Signoret

Le tournage eut lieu du 2 mars au 28 avril 1953. Dans son autobiographie, Marcel Carné évoque un seul incident : Raf Vallone refusa de prononcer une réplique qui, selon lui, pouvait rendre son personnage antipathique. Lors d'une dispute des deux amants, il évoquait le meurtre de Camille en s'exclamant : "Si c'était à refaire, je recommencerais !". Simone Signoret soutint son partenaire, parlant même des "… conneries du dialogue" (allusion probable au rôle trop important, selon elle, dévolu à Roland Lesaffre). Carné, comme à son habitude, tint bon et ce fut Raf Vallone qui céda mais sembla en tenir rigueur à son metteur en scène jusqu'à la fin du tournage. Très fuyant lors de la présentation du film à Venise, il accepta pourtant de se doubler lui-même pour la version italienne et sembla comprendre soudain qu'il avait participé à un bon film puisqu'il adressa à son metteur en scène un télégramme de remerciement, se disant "… orgueilleux d'appartenir à cette œuvre". Les critiques ne furent pas en reste puisque plusieurs papiers convoquèrent à son propos l'ombre du Gabin des années 30.

A quelques rares exceptions, la sortie du film amena des papiers élogieux. Bien sûr, les défenseurs d'une adaptation littéraire scrupuleuse se récrièrent. Passe encore pour le changement d'époque, mais que dire de la transformation des personnages et des situations : plus de meurtre en barque, plus de morsure inguérissable au cou de Laurent, plus de mariage entre amants adultères et surtout plus de fantôme de Camille s'opposant inéluctablement au bonheur du couple. La lecture attentive du générique annonçait pourtant la couleur : "… inspiré du roman d'Emile Zola". Jean Dutourd rebondit sur cet adjectif : "Il est mieux qu'inspiré : il traduit le roman de façon cinématographique, il nous donne une version de «Thérèse Raquin» que n'a pas choisie Zola mais qu'il ne désavouerait certainement pas". Pour l'essentiel, Marcel Carné put boire du petit lait : d'après Jean Néry, le film montre "… la vigueur, l'humanité, l'exceptionnelle maîtrise" du metteur en scène du «Jour se lève» ; selon André Bazin, il s'agit du film de Carné "… où la mise en scène atteint sa perfection la plus dépouillée" ; Georges Charensol, dans "Les nouvelles littéraires", rend "… hommage sans réticence à un admirable technicien". Même les opposants au film ne purent que louer la musique obssédante de Maurice Thiriet et, comme Yves Gibeau dans "Arts", "… une exceptionnelle photographie : une grisaille constante, malsaine, des aubes tristes, brumeuses, des éclairages de nuit dont Roger Hubert a le secret".

Deux comédiens furent particulièrement remarqués, et d'abord la grande Louise Sylvie. Forte d'une belle carrière au théâtre dans les années 20 et 30, la comédienne était devenue depuis quinze ans un second rôle incontournable de l'écran ; elle avait déjà joué Mme Raquin dans une adaptation radiophonique en 1944 avec Suzy Prim dans le rôle de Thérèse. Ici, elle se révèle extraordinaire, surtout vers la fin du film où, paralysée, elle ne s'exprime plus que par le regard, élevant son personnage, nous dit Gilbert Salachas, "… au rang du double mythe de la mère abusive et de la méchanceté absolue". Marcel Carné a rapporté la singulière aventure survenue à Jacques Duby, dont le pauvre Camille fut le premier rôle important : "Le teint blême, le visage creusé, les cheveux grisonnants, il paraissait la cinquantaine. Aussi, à chaque casting, les réalisateurs le rembarraient en voyant débarquer un jeune homme de trente ans : 'Je crois qu'il y a erreur : c'est votre père que nous voulions voir, celui qui jouait dans «Thérèse Raquin»' !" A noter que dans «Pot-Bouille» de Duvivier (1957), Duby retrouvera Emile Zola pour un nouveau personnage de mari souffreteux et cocu, époux cette fois de la pulpeuse Dany Carrel.

L'œuvre devait connaître encore d'autres adaptations, en particulier une série britannique très fidèle avec Kate Nelligan (Thérèse), Brian Cox (Laurent) et Mona Washbourne (Mme Raquin) en 1979. La plus étonnante est sans conteste la transposition coréenne qui reçut le Prix du Jury au Festival de Cannes 2009 : «Thirst» de Park Chan-wook fait de Laurent un prêtre devenu vampire (!), mais les personnages et les situations originelles sont bien présentes. Plus classique, «In Secret» (2013) de Charles Stratton est toujours inédit en France ; la belle Jessica Lange, qui n'a plus l'âge de rejouer «Le facteur sonne toujours deux fois», incarne cette fois Mme Raquin. Malgré tout, aujourd'hui encore, c'est bien le visage de Simone Signoret, au sommet de sa beauté, qui orne les éditions de poche du roman de Zola.

Jean-Paul Briant (novembre 2016)

Sources : «La vie à belles dents», autobiographie de Marcel Carné, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Ed.8.1.1 : 4-11-2016