CLUNY BROWN

«La folle ingénue», d'Ernst LUBITSCH (U.S.A., 1946)

Charles Boyer
Jennifer Jones
Peter Lawford
Helen Walker
Reginald Gardiner
Reginald Owen
C. Aubrey Smith
Richard Haydn
Sara Allgood
Florence Bates
Una O'Connor
Billy Bevan
Ernest Cossart
Ernst Lubitsch
Charles Boyer
Jennifer Jones
Peter Lawford
Helen Walker
Reginald Gardiner
Reginald Owen
C. Aubrey Smith
Richard Haydn
Sara Allgood
Florence Bates
Una O'Connor
Billy Bevan
Ernest Cossart
Ernst Lubitsch

la petite histoire…

afficheaffiche originale

Le 11 août 1943 avait lieu à New York la première de «Le ciel peut attendre», premier film réalisé par Ernst Lubitsch pour la 20th Century Fox et, de toute évidence, l'une de ses plus belles réalisations. Trois semaines plus tard, le 1er septembre, le cinéaste est victime d'une crise cardiaque. Après quatre mois de convalescence, Lubitsch se remet au travail mais il n'occupera que la fonction de producteur sur «Scandale à la cour» (1945) d'Otto Preminger et «Le château du dragon» (1946) de Joseph L. Mankiewicz. Il faudra attendre près de trois ans avant de revoir sur les écrans la signature de Lubitsch réalisateur. Lorsque les assurances acceptent son retour aux affaires, nous sommes en octobre 1945 : «Cluny Brown» sera son dernier film.

Le scénario adapte «Les aventures de Cluny Brown», un roman de Margery Sharp, paru en 1944, très populaire en Grande-Bretagne. L'héroïne, une jeune fille délurée à la recherche du bonheur, s'oppose aux conventions sociales. On comprend aisément l'intérêt de Lubitsch pour un personnage qui ne peut résister à l'envie de remettre en état les tuyauteries défectueuses, avec tous les sous-entendus que cette activité peut suggérer  ! La peinture de la bonne société britannique y est savoureuse, du parasite mondain Hilary Ames aux nobliaux déconnectés des réalités politiques du temps mais l'auteur des «Aventures de Bernard et Bianca» n'épargnait pas davantage la conformisme des domestiques. Le portrait de «La folle ingénue» – titre français du film – avait toutefois de quoi laisser perplexes les producteurs hollywoodiens : "Laide comme un pou, sèche comme un hareng saur, joues creuses, grande bouche, nez fort…". En toute logique, là où il eût été judicieux de recruter l'excellente Margaret Hamilton, ils décidèrent donc d'engager… Jennifer Jones !

Le scénariste Samuel Hoffenstein avait déjà travaillé pour Lubitsch sur «Sérénade à trois» (1933) et «Désir» (1936, une réalisation de Frank Borzage produite par Lubitsch) et venait de participer à l'adaptation de «Laura» (1944) d'Otto Preminger comme sa co-scénariste Elizabeth Reinhardt. C'est d'ailleurs Joseph La Shelle, le directeur de la photographie de «Laura», qui signa les images. James Hilton, l'auteur de «Goodbye, Mr Chips», a également contribué à l'écriture du scénario qui respecte le déroulement du roman mais prend un malin plaisir à épingler la bêtise suffisante d'un pharmacien de province auquel la romancière accordait quelques circonstances atténuantes.


Le tournage…
Ernst Lubitschphoto de plateau

Le tournage débute en décembre 1945. Heureux de reprendre le collier, Lubitsch dira qu'il se sent "… comme un danseur qui s'était cassé la jambe et qui peut de nouveau danser" ! La caricature du réalisateur présente au générique le démontre d'ailleurs fort bien. Pour l'occasion, David O.Selznick prêta donc à la Fox sa protégée Jennifer Jones et on ne peut que lui savoir gré de cette obligeance tant la prestation de la future Mrs  O'Selznick est pétillante  : voir "… l'adorable Jennifer Jones dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté est un spectacle euphorisant" selon le critique Gilbert Salachas lors d'une reprise du film. Plus coutumier des rôles dramatiques – de «Mayerling» (1936) à «Hantise» (1944) – Charles Boyer se montre étonnamment à l'aise dans la comédie ; retenons particulièrement le moment où il explique à Cluny qu'au lieu de donner des noisettes aux écureuils, elle pourrait donner "…des écureuils aux noisettes" : "Squirrels to the nuts" devint aussitôt une réplique culte.

Une galerie de seconds rôles britanniques de haute volée – Reginald Owen, Reginald Gardiner ou le vétéran Charles Aubrey Smith  – défend un dialogue savoureux. On s'amuse des saillies de Lord Carmel qui n'a aucune idée des objectifs d'Hitler – "Il n'a pas écrit un livre sur le sport… «Mon camp» ?" – comme de la sottise du pharmacien Wilson s'extasiant devant une croûte infâme représentant un mouton : "Si j'étais un mouton, je servirais l'Empire britannique avec joie !". Sara Allgood et Ernest Cossart jouent avec finesse un couple de domestiques conventionnels, aux mines éberluées face au comportement incongru de Cluny. L'apparition de la mère du pharmacien demeure une des scènes les plus comiques : présente dans deux courtes scènes, Una O'Connor ne dira pas un mot, se contentant de toussoter et de se racler la gorge pour marquer sa désapprobation lorsque Cluny s'attaque à la plomberie !

Lubitsch fête son 54ème anniversaire sur le plateau, le 29 janvier 1946, peu de temps avant la fin du tournage. La première à New York le 1er juin 1946 est un succès même si le film ne fut pas perçu comme l'un des plus beaux de son auteur. À l'étranger, si l'on en juge par les affiches italienne ou espagnole, le film ne fut pas toujours bien saisi : «Entre tes bras» ou «Le péché de Cluny Brown» annoncent un mélodrame ou une comédie romantique ce qui n'était pas vraiment dans les intentions du cinéaste. Pour Jennifer Jones, le film demeura – à l'exception de «Plus fort que le diable» (1954) de John Huston – une rare incursion dans le domaine de la comédie. On ne peut que le regretter mais aurait-elle voulu retrouver le cinéaste qui l'avait si bien mise en valeur, cela releva très vite du domaine de l'impossible. Lubitsch entama le tournage d'un nouveau film, «La dame au manteau d'hermine», en octobre 1947 mais il dut s'interrompre le 29 novembre. Le lendemain matin, on le retrouva mort. Il n'avait que 55 ans. Désormais, selon les mots de William Wyler, le pire était acquis : "Plus de films de Lubitsch…".

Jean-Paul Briant (septembre 2018)

Sources : «Cluny Brown» d'Ernst Lubitsch (1946, version originale), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Éd.8.1.3 : 20-9-2018