LA FIN DU JOUR

de Julien Duvivier (France, 1939)

Victor Francen
Michel Simon
Louis Jouvet
Madeleine Ozeray
Gabrielle Dorziat
Sylvie
Charles Granval
Pierre Magnier
Alexandre Arquillière
Henri Nassiet
François Périer
Jean Joffre
Jean Aymé
Gabrielle Fontan
Gaby Andreu
Jean Coquelin
Louise Marquet
Gaston Modot
Odette Talazac
René Bergeron
Robert Rollis
Tony Jacquot
Arthur Devère
Blanche Denège
Auguste Bovério
Victor Francen
Michel Simon
Louis Jouvet
Madeleine Ozeray
Gabrielle Dorziat
Sylvie
Charles Granval
Pierre Magnier
Alexandre Arquillère
Henri Nassiet
François Périer
Jean Joffre
Jean Aymé
Gabrielle Fontan
Gaby Andreu
Jean Coquelin
Louise Marquet
Gaston Modot
Odette Talazac
René Bergeron
Robert Rollis
Tony Jacquot
Arthur Devère
Blanche Denège
Auguste Bovério

la petite histoire…

afficheaffiche française

En 1938, au moment du tournage de «La fin du jour», Julien Duvivier est considéré à juste titre comme l'un des plus grands réalisateurs français. Le succès de «Carnet de bal» (1937) l'a conduit à Hollywood où il a dirigé Fernand Gravey et Luise Rainer dans «Toute la ville danse», biographie romancée de Johann Strauss. Avec son scénariste Charles Spaak, il décide de prendre le contrepied de l'image idéalisée que l'on donne volontiers du monde du spectacle, de montrer en quelque sorte l'envers du décor et, comme l'écrira le critique Jacques Siclier, de "… faire éclater la mythologie du spectacle ". La visite de l'hospice des vieux comédiens de Pont-aux-Dames sera une source d'inspiration essentielle.

Trois personnages masculins dominent la distribution. Dès l'écriture du scénario, le rôle du cabot Cabrissade était dévolu à Raimu, celui de Saint-Clair, le séducteur, à Michel Simon – eh oui ! – et celui de Marny, le grand artiste méconnu, à Louis Jouvet. Le tournage approche mais Raimu et Duvivier se fâchent : il s'avère impossible de les réconcilier… et pourtant ils travailleront ensemble quelques mois plus tard sur «Untel père et fils» (1940). Aussi la distribution change : Michel Simon devient Cabrissade et Jouvet Saint-Clair, le rôle de Marny étant attribué à Victor Francen. Ce changement de distribution laisse aujourd'hui rêveur et l'on a du mal à imaginer Michel Simon, génial Cabrissade, en don juan sur le retour.

L'interprétation, il est vrai, mérite tous les éloges et c'est probablement Michel Simon qui recueillit le plus de lauriers ; on pouvait lire ces mots dans "L'Éventail", un journal bruxellois : "Farceur, hâbleur, cocasse, coléreux, révolutionnaire, haineux, attendrissant, il se meut dans le comique comme dans le tragique avec un relief dont il n'est pas de réplique dans tout le cinéma européen". Nul n'a oublié le moment où il se retrouve enfin sur scène et ne peut articuler les premiers mots de la fameuse tirade de «L'Aiglon» mais on aime aussi l'entendre répliquer au directeur qui lui fait part des plaintes contre son goût du naturisme : "Le corps de l'homme est le chef d'oeuvre de la Création" ! Louis Jouvet n'est pas en reste, qui livre ici un grand numéro de vieux beau s'écrivant lui-même des lettres d'amour, histoire de croire encore à son pouvoir de séduction. Acteur souvent décrié, Victor Francen joue un " grand comédien sans public" ruminant son insuccès et son amour perdu avec une sobriété remarquable ; c'est lui qui clôt le film par un vibrant hommage aux gens de théâtre, déclamé sur la tombe de Cabrissade.

Autour des trois vedettes, Duvivier a réuni un casting prestigieux, à commencer par Gabrielle Dorziat jouant un amour de jeunesse de Saint-Clair qui ne se souvient de rien ; dans une belle scène, elle dit avec Victor Francen quelques passages de «Roméo et Juliette» devant un jeune admirateur - rôle tenu par un François Périer débutant. Incarnation de toutes les perfidies, Sylvie joue "… ce chameau de Tusini" qui se fait traiter tour à tour de scorpion, de serpent ou de champignon vénéneux ! Une réplique, un regard suffisent à Charles Granval ou Gabrielle Fontan pour transcrire la détresse des comédiens oubliés. À l'image d'Alexandre Arquillière, qui n'avait pas joué au cinéma depuis dix ans, paraissent dans le film des acteurs, parfois célèbres autrefois, jouant quasiment leur propre rôle comme Louise Marquet ou Jean Coquelin. Ce dernier n'est autre que le fils du créateur de «Cyrano de Bergerac» et fondateur de l'authentique maison de retraite des comédiens de Couilly-Pont-aux-Dames dont de nombreux pensionnaires assurèrent la figuration dans le film. En contraste avec ce casting de seniors, Madeleine Ozeray incarne la jeunesse : interprète et compagne de Jouvet, elle répétait «Ondine» de Jean Giraudoux au moment de la sortie du film ; le film marque le terme de sa carrière de jeune première de l'écran puisqu'à la suite de Jouvet, elle quittera la France au début de l'Occupation ; lorsqu'on la retrouvera à l'affiche d'un film français en 1972, elle sera elle aussi devenue une vieille dame.


Un accueil favorable…
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Interviewé par Armand Panigel pour son émission «Au cinéma ce soir», Michel Simon évoquera le "… caractère impossible" de Duvivier, tout en rappelant qu'après une semaine de tournage sous haute tension, le dimanche était consacré "… à une soûlographie amicale" pour le cinéaste et son interprète avant que "la bagarre" ne recommence le lundi matin aux studios d'Épinay… Le point de vue pessimiste de Duvivier est souligné dès le générique par l'image d'une grille qui s'ouvre puis se referme sur l'ombre hésitante d'un vieillard, ce qu'illustre la belle musique de Maurice Jaubert. On peut difficilement oublier les gros plans sur les visages fatigués des pensionnaires lors des soirées sinistres de l'abbaye ou le travelling nocturne dans le couloir des chambres où se font entendre les applaudissements dont rêvent encore les vieux cabots. Seul bémol : les scènes des jeunes scouts amis de Cabrissade ont mal vieilli, ce que renforce le jeu maladroit de Tony Jacquot, interprète du fils putatif du vieil homme.

Le film sortit en mars 1939 et connut le succès, malgré quelques réserves, certains critiques regrettant sa noirceur extrême. Malgré tout, les éloges sont présents : ainsi "Pour vous" évoque "… un grand, beau, douloureux et noble film qu'on peut admirer sans réserves". Présenté à la Mostra de Venise, le film reçoit une mention pour le scénario. Moins tendre avec Charles Spaak, Raymond Chirat regrettera que ce film qu'il apprécie pourtant soit "… extrêmement bavard" car Spaak "… appuie, explique, délaie…". On n'est pas obligé de partager ce jugement sévère et le film émeut souvent malgré sa noirceur. Citons encore la scène où les pensionnaires se régalent en entendant Cabrissade lire à Marny l'annonce de son décès dans le journal… Comme le soulignait Jacques Siclier, "Duvivier a réalisé une oeuvre cruelle sur le vieillissement, l'échec et le mensonge dans un milieu qui n'avait jamais été alors présenté de cette façon". Julien Duvivier lui-même citait volontiers le film comme son préféré avec «Poil de Carotte» (1931).

Le 9 juin 1939 sortait «Le jour se lève» de Marcel Carné : si les deux titres se contredisent, il paraît évident qu'au-delà de la différence des intrigues et des univers, les rapprochent une vision désenchantée du monde et à coup sûr la qualité exceptionnelle de deux chefs d'oeuvre incontestables du cinéma français d'avant-guerre.

Jean-Paul Briant (septembre 2019)

Sources : «titre_document» par auteur, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Éd. 9.1.4 : 3-9-2019