LA FERME DES SEPT PÉCHÉS

«La ferme des sept péchés», de Jean Devaivre (France, 1948)

Jacques Dumesnil
Claude Génia
Pierre Renoir
Georges Grey
Pierre Palau
Alfred Adam
Aimé Clariond
Arthur Devère
Héléna Manson
Jean Vilar
Jacques Dufilho
René Génin
Marcel Pérès
Albert Malbert

la petite histoire…

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"Pourquoi filmer comme tout le monde ? Je veux que mon film soit le plus original, le plus personnel possible" disait Jean Devaivre lorsqu'il réalisait «La dame d'onze heures» qui connut un beau succès en 1947. C'est sur le tournage de ce film qu'il se vit confier le scénario de «La ferme des sept péchés», écrit par Janine Grégoire et René Méjean. Ces deux universitaires, fascinés par le personnage de Paul-Louis Courier, habitaient rue de l'Estrapade, à l'endroit même où avait vécu le fameux pamphlétaire mystérieusement assassiné au début du XIXè siècle. Immédiatement séduit par le sujet, Devaivre entreprend avec ses deux scénaristes devenus des amis, un long travail de recherche à la Bibliothèque Nationale. Cette préparation pointilleuse l'amène même à rencontrer les descendants de la famille Courier de Méré qui donnera son aval à la réalisation du film.

La forme en sera donc originale : comme pour «La dame d'onze heures», le générique de début est supprimé. Apparaissent tour à tour les principaux personnages qui s'adressent au public et donnent leur sentiment sur Courier : un homme qui sème la haine, un avare, un égoïste ou, au contraire, un défenseur des liberté, un homme bon "… comme le bon pain"… Les jugements divergent, le plus souvent négatifs. Le dernier à paraître est Paul-Louis Courier lui-même qui se retourne vers le spectateur et lui lance : "Ne dites pas un mot de tout cela dans vos familles : ce ne sont pas des contes à faire devant les enfants !". L'action démarre aussitôt lorsque l'on entend le coup de feu fatal. Deux ans avant «Rashomon» d'Akira Kurosawa, le scénario va proposer sept témoignages contradictoires sur les circonstances qui ont entraîné la mort de Courier. Le titre fait référence, selon les mots de Devaivre lui-même, aux "… sept regards différents sur un homme unique" mais on peut y trouver aussi une allusion aux sept péchés capitaux qui, de l'orgueil à la luxure, de l'avarice à la colère ou l'envie, se sont tous donné rendez-vous à "La Chavonnière", la ferme de Paul-Louis Courier

Charles Boyer, qui semble bien convenir au rôle, doit être recalé : trop cher ! Intéressé, Louis Jouvet décline la proposition car il est accaparé par son intense activité théâtrale. Moins prestigieux, Jacques Dumesnil trouve ici son plus beau rôle à l'écran. Maria Casarès devait jouer Herminie, la trop jeune épouse de Courier, mais elle hésite car elle ne connaît Devaivre qu'à travers son premier film, «Le roi des resquilleurs» (1945), une galéjade menée par le fantaisiste Rellys ; finalement elle renonce, ce que Devaivre ne semble pas regretter lorsqu'il la décrit, dans ses mémoires, "… trop noire, trop dure" pour le personnage et même "… du genre enquiquineuse". C'est Claude Génia qui jouera Herminie.

À défaut du “patron” lui-même, Devaivre recrute chez Jouvet Pierre Renoir qui sera un procureur "… mordant et inquisiteur". Il jouait déjà dans «La dame d'onze heures» comme Marcel Pérès et Arthur Devère, sans parler de Palau, une vieille connaissance qui lui devait son meilleur rôle puisque c'est Jean Devaivre qui avait suggéré son nom à Maurice Tourneur pour le rôle du diable en chapeau melon dans «La main du diable». Autre solide second rôle, Alfred Adam sera Symphorien, le valet unijambiste qui déteste son maître comme le fait aussi La Michèle, fielleuse servante campée par l'austère Héléna Manson. Lorsqu'il dirigeait avant-guerre le doublage des films étrangers, Devaivre avait utilisé cette excellente comédienne, de même que René Génin que l'on retrouve ici dans le rôle du maire d'Azay, opposant de Courier. Aimé Clariond, dont Devaivre admire "… l'élégance, l'acuité de jeu remarquables", sera le Marquis de Siblas, le seul ou presque à défendre la mémoire de Courier. Quant au mystérieux "homme en gris", soupçonné d'être le vrai coupable, il sera joué par Jean Vilar dont l'intensité fascine le cinéaste. À l'exception de Jacques Dumesnil, les comédiens acceptent de travailler en participation. On avait déjà repéré Jacques Dufilho, élève de Charles Dullin, dans «Premier de cordée» de Louis Daquin en 1943 ; il trouve ici son premier rôle marquant, celui de François, l'innocent : son interprétation fut très remarquée, en particulier lors d'une cascade impressionnante qui le voit suspendu au cheval de Madame Courier, le temps de la folle chevauchée finale ; le tournage de cette scène sera très éprouvant pour le comédien qui, "… pendant les deux jours qui ont suivi cette séquence, ne put plus remuer les bras". Dufilho restera un ami fidèle de Jean Devaivre et rempilera pour trois autres films du réalisateur dont «Un caprice de Caroline Chérie» (1952).


Un accueil mitigé…
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La production du film sera assurée par la Société Neptune fondée par Devaivre lui-même, son épouse Simone assumant le rôle de directrice de production ; pour compléter la dimension familiale de l'entreprise, c'est Louis Devaivre, le frère de Jean, qui assume le montage. Les extérieurs seront tournés en Touraine, tout près des lieux mêmes de l'action. Les scènes filmées en forêt par Lucien Joulin apportent une dimension poétique, presque onirique. Avec "… un soin du détail précis et juste", Roger Hubert prend en charge le décor. C'est Joseph Kosma, le compositeur de «La dame d'onze heures», qui écrit la partition musicale, comme il le fera pour quatre autres films signés Devaivre.

Une fois terminé, le film reste en boîte pendant près d'un an. Les distributeurs refusent le titre original, «Assassinat par souscription», qui pouvait se lire, selon eux, comme une incitation au meurtre ! Les premiers commentaires sont pourtant élogieux : "Il est parfait votre film mais vous aurez du mal : vous avez cinquante ans d'avance !". Présenté au Festival de Locarno, le film obtient le Voile d'or du Grand Prix pour "… ses qualités d'évocation historique, d'expression poétique… [et]… sa "valeur symbolique". Chose remarquable, il supplante «Le voleur de bicyclette» de Vittorio De Sica ; celui-ci, beau joueur, applaudit Devaivre, contrairement à ses compatriotes plus chauvins, Federico Fellini et Luigi Comencini, qui font grise mine… Finalement la sortie a lieu en plein été et le film, très bien accueilli par la critique, ne rencontre pas le public. Malgré tout, les compliments d'Orson Welles, d'Erich Von Stroheim ou de Marcel Pagnol apportent du baume au coeur du cinéaste. 

Jean Devaivre poursuivit sa carrière, non sans déboires, comme il le raconte dans ses passionnants mémoires parus en 2002 sous le titre «Action !». En 1991, Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux organisent à l'Institut Lumière une projection de «La ferme des sept péchés» en présence de Jean Devaivre et Jacques Dumesnil, qui ne s'étaient pas revus depuis plus de quarante ans. Le film connaît une nouvelle jeunesse grâce à sa sortie sur grand écran et aux projections du Cinéma de Minuit de Patrick Brion. Admirateur de Paul-Louis Courier, François Mitterrand se fait projeter le film à l'Élysée ; dans la foulée, Devaivre est décoré de la Légion d'Honneur "… à titre militaire et au titre de la culture".

En 1958, la fameuse série «La caméra explore le temps» proposait «L'étrange mort de Paul-Louis Courier», une dramatique signée Stellio Lorenzi : Jean-Roger Caussimon y jouait Courier aux côtés de Maria Mauban (Herminie), François Chaumette (le juge) et Paul Frankeur (le procureur) : plus didactique, la fiction télévisée retrouvait peu ou prou les conclusions du film de Devaivre ; si la thèse de l'assassinat politique était évoquée, le mystère de l'assassinat de Paul-Louis Courier demeurait entier. Moins dynamique, moins inventive, cette version apportait une preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de l'inventivité et du talent "personnel" de Jean Devaivre.

De tous ses films, c'est celui qu'il préférait ; pourtant, alors qu'il donne ici le meilleur de son art, «La ferme des sept péchés» reste encore top méconnu. Autant vous dire que c'est avec joie que nous apprenons, par la plume même de sa fille, la prochaine parution en DVD (mai-juin 2020) de cette oeuvre remarquable.

Jean-Paul Briant (mai 2020)

Sources : «Action  !» par Jean Devaivre aux Éditions Nicolas Philippe, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Éd. 9.1.4 : 18-5-2020