Yves ROBERT (1920 / 2002)

… un homme de joie

Yves Robert

Comédien d'origine, Yves Robert a véritablement trouvé sa voie et définitivement assis sa réputation en se tournant vers la réalisation.

Ces grands succès en ce domaine, de «la Guerre des boutons» (1961) jusqu'à «Montparnasse-Pondichéry» (1993), offrent la synthèse de l'humour et de l'humanisme à une époque où la gaudriole régnait dans le cinéma comique français.

S'il est vrai que «Nous irons tous au paradis» (1977) un jour ou l'autre, nous y retrouverons avec ravissement Yves Robert le Bienheureux.

Christian Grenier

La gloire de son père et le château de sa mère…

Yves RobertYves Robert

Yves Henri Charles Marie Robert naît le 19 juin 1920, à Saumur en Anjou. Sa maman, Madeleine Croissant, est originaire de la Mayenne, tout comme Henry Robert, son papa aux mille métiers, coquin, joueur, instable et joli-cœur : “un filou” dira carrément son fils qui s’inspirera de lui pour camper ses héros dans «Les copains» (1964).

Bien vite, Yves apprend que Jacqueline, sa soeur aînée de 2 ans et demi, n’est que sa demi-sœur. Un petit frère, Pierre, de 6 ans son cadet, viendra compléter la fratrie. "Mes parents, pour moi, incarnent l’image des années folles. Ce n’était pas une famille rassurante mais ça m’amusait !". Une filouterie professionnelle d’Henry oblige la famille à quitter la “perle de l’Anjou“ pour le petit village de Pouancé, au nord d’Angers. Yves découvre alors avec ravissement la vie à la campagne, un amour qu’il ne reniera jamais et qui lui vaudra un jour d’être décoré, avec fierté, du mérite agricole !

C’est tout de même à Pouancé que le petit garçon découvre le cinéma au travers des films de Charlot. Mais il est déjà sensible au décorum des fêtes religieuses et des processions : "C’est la seule notion de spectacle dont j’aie le souvenir !". L’enfance se poursuit avec les premières lectures : "Un livre me subjuguait surtout,'Gulliver', de Swift". Curieusement, il aura suivi l’enseignement des frères des écoles chrétiennes. Pour cette raison, il refusera plus tard que l’école communale de Pouancé porte son nom !

"Je n’étais pas du tout un enfant solitaire. J’aimais intéresser les autres, j’étais dans la cour une espèce de clown. J’avais besoin de plaire,mais comme j’étais souvent le nouveau,épreuves coups de pied, coup de poing, là j’étais bon !" Il n’aura aucun mal à se souvenir du petit galopin d’alors et de sa bande de copains de Pouancé pour mettre en scène les gamins dans sa «Guerre des boutons» (1961).

Les frasques du chef de famille obligent la tribu à de fréquents déménagements, qui se traduisirent, pour le petit garçon, par une dizaine d’écoles différentes en 4 ans !

Future vedette…

Yves RobertYves Robert (1960)

Les parents se séparent. Les trois enfants suivent leur maman à Soissons. Yves ne reverra son père qu'après la guerre. Il sera alors entièrement à sa charge. Heureusement, maman Madeleine assumera et deviendra vendeuse.

Paris… Le certificat d’études en poche, le jeune garçon de 13 ans devient ouvrier-typographe dans une imprimerie.

Jeune homme, il soigne sa tenue, lit beaucoup et fréquente régulièrement les salles obscures. Les Marx Brothers, Fred Astaire, Gabin, Michel Simon et Danielle Darrieux ont ses préférences. Le Front Populaire fait naître en lui une sensibilité de gauche qu’il affirme.

La guerre déclarée, il connaît l’exode et fête ses 20 ans, en larmes, seul à bicylcette sur la route des Sables d’Olonne. Mobilisé le lendemain, il arrive à Paris après les Allemands ! Qu'à cela ne tienne, le voici successivement modèle au musée Grévin, livreur-cycliste, pâtissier… Animateur dans des auberges de la jeunesse, il se rappelle s’être occupé d’un garçon très beau et fugueur qui s’appelait Roger VadimRoger Vadim. Il croise la route d’une gracieuse Claude qui deviendra sa première épouse et la mère de ses enfants, Anne (1945) et Jean-Denis (1948, futur réalisateur).

Enfin voici la Paix. Yves Robert a l’opportunité de diriger une petite troupe de comédiens, parmi lesquels MouloudjiMouloudji, Roger Vadim, Remo Forlani…

En 1946, il rejoint la Compagnie Grenier-Hussenot. Très vite, il devient directeur de plateau, aide à construire les décors, à réaliser les costumes… La pièce «Liliom» sera un de leur grand succès; un critique décrira notre homme comme "une espèce de serpent du faubourg". Il partage alors l’affiche avec une séduisante partenaire, Rosy Varte. Le couple qu’il a formé avec Claude s’étant défait (1949), Rosy sera sa compagne pendant 6 ans.

Parallèlement, il anime les soirées d'un célèbre cabaret de Saint-Germain-des-Prés, La Rose rouge, sur la scène duquel il interprète des textes de Boris Vian, Jacques Prévert ou Raymond Queneau. Le premier prix du meilleur jeune comédien, lui est décerné pour sa prestation dans «Une femme libre» d'Armand Salacrou (1949).

Plus tard, il part en tournée, avec Danièle DelormeDanièle Delorme, pour jouer la pièce «Colombe». Les deux amoureux de la scène le deviennent à la ville. La séparation - douloureuse - avec Rosy prononcée, Yves rejoint Danièle pour une relation suivie d’un mariage qui durera jusqu’à sa mort.

Le cinéma de papa…

Yves Robert«Le cinéma de papa» (1971)

Sans grande conviction, Yves Robert débute au cinéma dans «Les dieux du dimanche» (1948). On le voit alors tenir quelques petits rôles : «La rose rouge» bien sûr, «Bibi Fricotin» (1950), «Deux sous de violette» (1951), «Suivez cet homme» (1952). Il se fait remarquer comme officier du 33ème de cavalerie dans «Les grandes manœuvres» de René Clair (1955).

Interprète fétiche de Carlo Rim dont il partage la fantaisie («Virgile» en 1953, «Escalier de service» en 1954, «Les truands» en 1956, «le petit prof» en 1958), il est judicieusement distribué par Claude Autant-Lara dans «La jument verte» et participe à la première réalisation de Robert Lamoureux, «La brûne que voilà» (1960).

Sur le tard, notons sa participation attachante dans «Le cinéma de papa» de Claude Berri où il incarne le père du petit Claude Langmann qui tente par tous les moyens d’élever son fils pour qu’un jour ce dernier puisse "donner les cartes". N’oublions pas son personnage de pseudo-capitaine faux-jeton dans «Le viager» de son ami Pierre Tchernia.

L'utilisation à contre-emploi que fait de lui Claude Sautet dans «Un mauvais fils» (1977) montre que ses activités de producteur et de réalisateur ne lui ont rien fait perdre de ses talents de comédien.

Les grandes manoeuvres…

Yves Robert«Le grand blond…» (1972)

Mais Yves Robert cultive très tôt une autre ambition, la réalisation. Alors qu'il a déjà mis en scène des pièces de Cocteau ou d' Achard pour la la scène, il réalise son premier film en 1953, «Les hommes ne pensent qu'à ça», qui devait s’appeler «Cœur à la crème». Sans vedette, l'œuvrette ne laisse pas un grand souvenir dans l'histoire du septième art.

Plus intéressantes sont les productions suivantes. «Ni vu ni connu» (1957), que l'auteur prévoyait sous le titre «Ni vu, ni connu, je t’em…» avec un Louis de Funès encore supportable ("Je t'aurais, Blaireau…"), «Signé Arsène Lupin» (1959), séquelle honorable de l'œuvre de Jacques Becker, et «La famille Fenouillard» font d' Yves Robert un réalisateur de comédies dans la lignée directe de Carlo Rim, déja cité.

Son talent éclate véritablement quelques années plus tard avec l' adaptation d'un roman de Louis Pergaud, «La guerre des boutons» (1962), le plus grand succès commercial de sa nouvelle carrière, qui lui vaut le Prix Jean Vigo. Pour mener à terme son film, Yves Robert a dû créer, avec son épouse, sa propre société de production, la Guéville, du nom d'un ruisseau traversant leur propriété de Rambouillet. Deux années plus tard, il remet en scène le personnage le plus pittoresque du film, Petit Gibus ("Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu"), «Bébert et l'omnibus». L'œuvre d'Yves Robert se dessine fermement avec «Les copains» déjà cité, tiré du roman de Jules Romains, film pour lequel Georges Brassens compose «Les copains d'abord».

Le metteur en scène utilise son talent à croquer le comique des relations humaines. En 1969, dans une oeuvre pleinement épicurienne, il chante les bienfaits de l'oisiveté dans une fable joyeuse, «Alexandre le bienheureux», interprétée par un Philippe Noiret truculent à souhait. Les deux hommes se retrouvent sur les rives de l'anarchisme pour leur film suivant, «Clérambard», adapté avec Jean-Loup Dabadie d'une pièce de Marcel Aymé. L'insuccès de cet opus marque la fin de leur collaboration.

Tantôt avec Francis Veber («Le grand blond avec une chaussure noire» en 1972, «Le retour du grand blond» en 1974), tantôt avec Jean-Loup Dabadie («Salut l'artiste» en 1973, «Courage, fuyons» en 1979), Yves Robert écrit et tourne quelques unes des plus belles pages de la comédie française des années soixante-dix. S'appuyant sur une bande de copains (Jean RochefortJean Rochefort, Pierre RichardPierre Richard, Jean CarmetJean Carmet), il réalise ainsi une série de comédies douces-amères dont le sommet fut sans contexte le dyptique célèbre «Un éléphant ça trompe énormément» (1976) et «Nous irons tous au paradis» (1977).

Par la suite, il réalise encore quelques comédies agréables, comme «Le bal des casse-pieds» (1991) ou «Montparnasse-Pondichéry» (1993). La fin de sa carrière est marquée par ses deux très belles adaptations des oeuvres de Marcel Pagnol, «La gloire de mon père» et «Le château de ma mère» (1990), avec lesquelles il nous livre une nouvelle preuve de son immense talent, empreint d'humour et de chaleur humaine.

Salut l'artiste…

Yves RobertYves Robert et Xavier Gélin

Parallèlement, Yves mène, avec Danièle, une infatigable activité de producteur, n'hésitant pas à produire des films très éloignés de son univers, comme «La drôlesse» de Jacques Doillon (1979), «Martin et Léa» d'Alain Cavalier, (1978) et, plus tard, le documentaire animalier de Jacques Perrin, «Le peuple migrateur» (2001).

Le couple aura vécu la douloureuse déception de ne pas avoir d’enfants, mais il s'est rattrapé avec les petits enfants d’Yves, sans oublier ceux du regretté Xavier Gélin, son "très beau fils" qu’ il aimait beaucoup. Danièle et Yves auront également la joie d’être des arrière-grand-parents éblouis et attendris.

Après son film «Courage, fuyons» (1979) , Yves est mordu par "la vilaine bête". Il subit une grave intervention aux intestins. Il s’en sort, entouré par sa famille et réconforté par l’amitié des copains comme Jean Carmet, très présent.

Pourtant, un triste 10 mai 2002, Yves Robert nous a quittés brusquement, victime d’une hémorragie cérébrale, pour rejoindre «Les copains» ! Oui mais jamais, au grand jamais, son trou dans l'eau ne se refermera.

Documents…

Sources : «Yves Robert, un homme de joie», dialogue avec Yves Tonnerre, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "J'ai découvert très vite que le cinéma est un formidable moyen populaire d'aller vers les autres." (Yves Robert)

Yves le bienheureux…
Donatienne et Christian Grenier (août 2009)
Ed.7.2.1 : 20-11-2015