Une triste petite fille…

Alice Sapritch naît le 29 juillet 1916 à Ortakoï (Empire Ottoman) de parents arméniens. Elle est la 2ème d'une fratrie de trois filles, après Anaïs et avant Aïda.

De son enfance, elle garde des souvenirs amers : "Je n'ai jamais connu le temps de l'insouciance, je n'ai pas eu l'heur de goûter les joies de l'enfance". C'est que, maladroitement,, ses parents l'ont dès le départ, différenciée de ses deux sœurs et lui ont collé l'étiquette de la fillette raisonnable et surdouée, "… une auréole que j'ai portée comme une croix !". Cette période juvénile, si dramatiquement abîmée, meurtrira la femme qu'elle sera devenue au point de l'empêcher d'envisager de concevoir un enfant. Elle sera cependant toujours très proche de sa nièce Astrid qui aura été la fille qu'elle aurait aimé avoir et de son neveu, le comédien Vincent GauthierVincent Gauthier.

Son père cultivé, séduisant, snob et charmeur, enseigne le français au lycée de Galata ; joueur invétéré, il ruine sa famille et Alice aura connu les plaintes, les disputes, les saisies d'huissiers. De lui, elle apprendra cependant le goût des belles choses. Sa mère belle, bonne, ira se placer comme gouvernante chez des riches pour subvenir aux besoins de ses filles. Toute sa vie, Alice viendra en aide à ses parents et financera de nombreux allers-retours Turquie/France.

Les débuts en Europe…

Mais nous sommes encore à Istanbul où la jeune Alice grandit. La famille est abonnée aux tournées de notre Comédie Française et l'adolescente découvre Huguette DuflosHuguette Duflos dans «La came aux camélias». Elle se promet de devenir un jour comédienne à Paris.

A treize ans, elle part pour Bruxelles terminer ses études secondaires chez sa grand-mère maternelle qui exercera sur elle une influence considérable. Elle apprend vite et bien, passe l'équivalent de notre baccalauréat et, à 16 ans, débarque dans notre capitale. Les débuts seront très difficiles mais grâce à la journaliste Claude-Odette Calmon, elle trouve un toit et un repas chaque jour. A ce moment là, Alice est une belle jeune femme au corps sculptural ; elle pose comme modèle pour gagner sa vie. Elle rencontre le monde parisien des arts et côtoie Paul Fort, Léon-Paul Fargue, François Mauriac

Elle s'inscrit au Cours Simon pour tenter l'entrée au conservatoire. Elle y rencontre une autre expatriée, Maria CasarèsSophie Desmarets. Elle est dans les 10 reçus sur 500 candidats. Admise dans la classe de Béatrix DussaneBéatris Dussane, elle ne s'entend pas avec elle et préfère suivre les cours de Louis Jouvet. Elle travaille avec Jacques CharonJacques Charon et se fait une amie de Sophie DesmaretsMaria Casarès. Elle quitte le conservatoire sans prix ni regret pour entrer dans la troupe du Regain et joue la reine Gertrude dans «Hamlet».

Alice au pays des merveilles…

Alice Sapritch obtient le rôle de Mara dans «La jeune fille Violaine» de Paul Claudel, pièce mise en scène par Maurice Leroy.

"Et la guerre arriva…", comme chantera un certain. Alice est alors amoureuse du sulfureux écrivain d'extrême droite Robert Brasillach qui sera fusillé en 1945, pour intelligence avec l'ennemi. La comédienne se console avec Guillaume Hannoteau, jeune et brillant avocat du barreau de Paris qui abandonne tout pour elle. Ensemble, ils vont former un tandem : l'écrivain et l'actrice…

Les deux amants se marient en 1950 et Guillaume devient le scénariste des deux premiers films de son épouse, «Le tampon du capiston» (1950) et «Le crime du Bouif» (1952). Alice entame ainsi une carrière à l'écran par des rôles mineurs, rencontre Yves Montand sur le tournage de «Premier mai» (1957), tourne sous la direction de Gérard Oury dans «La menace» (1960) et de François Truffaut dans «Tirez sur le pianiste» (1960).

Mais Guillaume dépense sans compter et accumule les dettes. Alice a du mal à accepter une situation qu'elle a déjà connue et les prodigalités de son époux distendent les liens qui les unissent. Ils finiront par divorcer douloureusement en 1970. Alice fait entre-temps des rencontres qui marqueront : Jean CocteauJean Cocteau pour qui elle sera plus tard une bohémienne dans son «Testament d'Orphée» (1960), Michel de RéMichel de Ré qui la met en scène dans «La Tour Eiffel qui tue», une pièce écrite par Guillaume Hannoteau.

Cinéma facile…

Curieusement, Alice Sapritch devient célèbre à 55 ans, en interprétant sur la grande toile des personnages excentriques, loufoques et nettement en dessous de son talent. Ainsi, cédant à la tendance des années 70, elle se produit dans «La folie des grandeurs» (1971) en duègne, amoureuse d'un Yves Montand catastrophé et ahuri, exécutant devant lui un streap-tease aussi déjanté qu'inattendu. Relevant davantage du site Nanarland que de notre Dernière Séance, ses apparitions dans «Les joyeux lurons» (1972), «Les vacanciers» (1973), «Le plumard en folie» (dans le rôle d'une Eva Braun surprenante), «Gross Paris» (1973), «Le Führer en folie» (1974) n'ont aucune autre excuse que la necéssité de faire au face aux besoins du quotidien. Ces gentils navets, qui faisaient sourire à l'époque, desservirent notre vedette qui n'eut plus souvent l'occasion de nous distribuer la véritable facette de son talent. Faisons tout de même preuve d'indulgence pour «Le concierge» (1973, un Jean Girault digeste), et sauvons du naufrage «L'histoire très bonne et très joyeuse de Colinot trousse chemises» (Nelly Kaplan, 1973), «L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune» (Jacques Demy, 1973) et «Les guichets du Louvre» (Michel Mitrani, 1974), et nous auront fait le tour de la décennie. Heureusement, l'actrice se rattrapera un peu avec André Téchiné en tante prodigue des «Sœurs Brontë» (1979).

C'est l'époque où le fantaisiste Thierry le Luron se fait un plaisir de la caricaturer, avec son "chéri-chéri", affublé d'un turban et d'un porte-cigarette. Elle est la cible des illustres Grosses Têtes de RTL auxquelles elle réplique par un lapidaire "T'occupes !". On l'aura compris, elle se façonne un personnage qui se voit ! Une publicité pour un nettoie-four complète le tableau avec en introduction son fameux "Avant j'étais moche…", elle qui fut pourtant une jolie jeune femme possédant davantage de classe qu'Aldo MaccioneAldo Maccione. En vieillissant, quand elle le voulait, elle savait éclairer son visage sévère d'un agréable sourire.

L'autre visage d'Alice…

"Mais où chercher les grands rôles dans tout cela ?" me direz-vous. "Qu'a-t-elle fait de ce talent qu'on croyait affirmé ?".

Je vous répondrais qu'il faut remercier les metteurs en scène de la télévision : ils auront tout compris, eux qui lui donneront ses emplois les plus intelligents, les plus revêches peut-être mais aussi les plus intenses , les plus inoubliables. Souvenons-nous de «La reine Margot» (1961) où elle campe Catherine de Médicis, de «La cousine Bette» (1964), de la Folcoche de «Vipère au poing» (1971), de la fausse empoisonneuse dans «L'affaire Marie Besnard» (1986), de Catherine de Médicis dans la fiction éponyme (1989), etc . Vous retrouverez la grande actrice que fut Alice Sapricht. Merveilleuse interprète qui joue juste, aussi bien du Becket («Tous ceux qui tombent», 1963) que de la comtesse de Ségur (la mère Mac'Mich dans «Un Bon petit diable», également distribué en salles). Merci donc à René Lucot, Yves-André Hubert, Pierre Cardinal, Michel Mitrani, Jean‑Claude BrialyJean-Claude Brialy et tous les autres d'avoir su nous faire apprécier une si grande actrice à sa juste valeur.

Plusieurs livres fort bien écrits de sa propre plume racontent son histoire, ses rencontres avec les plus grands de son siècle, sa carrière à plusieurs facettes : «Alice», «Mes dîners en ville», «Femme-public», «Ma vérité», «Mémoires inachevées». On se souvient également de la chanson «Slowez moi» qu'elle enregistrera sur un microsillon 45 tours et qui viendra en complément d'un album 33 tours.

Alice Sapritch est décédée le 24 mars 1990 d'un cancer. Un de ses plus grands chagrins aura été de ne pouvoir éviter en 1979, le suicide de son ami, l'écrivain Jean-Louis Bory.

Documents

Sources : Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Alice Sapritch : "Il doit y avoir un aspect chez moi qui empêche ceux qui m'entourent de m'accepter telle que je suis"

© Donatienne (septembre 2012)