François PERIER (1919 / 2002)

… un menteur professionnel

François Périer

Le François Périer que nous connaissons s’appelle à l'origine François Gabriel, Marie Pillu. Il naît le 10 novembre 1919 dans le 16ème arrondissement de Paris. Il fera croire un bon moment à ses enfants que l’on pavoisait chaque 11 novembre en l’honneur de son anniversaire ! Nous eussions aimé que ce fusse vrai !

C’est dire si notre héros est un phénomène ! "Depuis l’enfance, j’ai le goût du mensonge", déclare-t-il au début de son livre, «Profession Menteur». Et c’est vrai qu’il va exceller dans cet art !

Christian Grenier

François Pillu, un enfant imaginatif…

François PérierFrançois Pillu

A 36 ans , Henri Pillu est un papa “cassé”, usé par toutes les horreurs dont il a été le témoin pendant la guerre et qui se laisse porter par la vie dans une rêverie morbide et silencieuse. Heureusement, Hélène, sa femme, aura de l’énergie pour deux. Il en faudra bien pour élever trois enfants. Car François, né le 10-12-1919, aura eu un frère aîné, Bernard ( 1914) et une sœur cadette, Elizabeth (1926). La famille habite alors à Paris, dans le quartier du Point du Jour.

François gardera toujours une grande tendresse filiale pour cette maman si courageuse, vendeuse aux Caves du Viaduc. Elle mourra en 1959, tandis qu’il joue «Gog et Madog» au théâtre de la Michodière.

Tout petit, François va jouer avec ses parents pour la première fois la comédie dans un rôle de pure composition, «L'enfant Jésus», dans une crèche vivante, mise en scène par sa tante Alice !

“Matheux”, c’est pourtant un garçon très imaginatif : Il s’invente un petit copain idéal qu’il baptise pompeusement Désiré Mestiféri. Les parents Pillu insistent pour connaître ce petit garçon parfait. Pris à son propre piège, François sacrifie, dans un geste suprême, son compagnon et toute la famille dans un accident de voiture !

Adolescent, il découvre le monde du spectacle avec l’opérette «La fille de madame Angot». La révélation viendra avec «Cyrano de Bergerac» : "Je souhaite à tous les enfants qui découvrent le théâtre de commencer par cette pièce-là ! ".

Parallèlement, il fréquente les salles obscures de son quartier. Lui resteront en mémoire «Le miracle des Loups» (1924), «Le crime de monsieur Lange» (1935)… Il admire Jules BerryJules Berry, dévore Cinémonde et Ciné-miroir, et tombe amoureux d’AnnabellaAnnabella un «14 juillet» 1933.

Avec le concours des bourses qu'il a obtenues, le voici au lycée Janson de Sailly. Prenant également conscience des différences de classes, il dégote parallèlement quelques petits boulots. Au patronage, il participe à de petits spectacles et s’aperçoit qu’il peut faire rire. Le projet de “faire l’acteur” prend forme. Son frère aîné le conseille : "Va voir Jouvet !". Qui est Jouvet ? … Comprenons son ignorance : il n’a pas encore 15 ans !

François Pillu devient François Périer…

François PérierFrançois Périer et Louis Jouvet

"Alors comme ça, mon petit, tu veux faire du théâtre ?". Sur le conseil de Louis JouvetLouis Jouvet, François s'inscrit aux cours de René Simon (1935). "Tu es un valet comique" lui affirme son professeur.

Proposé au concours d’entrée au Conservatoire à la fin de la 2ème année (1937), il présente «Scapin». Jouvet fait partie du jury. Tout le monde se souvient de la sentence : "Si Molière t’a vu, il a dû se retourner dans sa tombe". Et la réponse qui fuse : "Comme cela, il sera à l’endroit car il vous a vu hier dans ‘L’école des femmes’ !".

Malgré la colère froide de Jouvet, il est reçu. Dès 1937, Il va faire partie de la classe d’André BrunotAndré Brunot. Il décide de se trouver un nom de scène. En souvenir des jolis mouchoirs brodés par tante Alice, il garde ses initiales et choisit Périer. Pourquoi ? Parce que, tout simplement…

Le théâtre ne nourrit pas encore son jeune homme. Alors François trimballe des dossiers dans un cabinet d’assurances, puis exerce ses talents en visitant les familles des clients décédés. Il prend des poses, joue la comédie. Cela lui convient : les secrétaires sont jolies, auprès desquelles il découvre les plaisirs de la vie !

Enfin au Conservatoire, il abandonne son travail de commis pour faire des figurations à la Comédie Française. Les événements sombres se précipitant (1939), il jouera même le rôle de Galopin dans «La critique de l’école des femmes» et verra son nom écrit tout en bas de l’affiche. Enfin, il aura approché les grands sociétaires de la noble institution qu’étaient Aimé ClariondAimé Clariond, Jean DebucourtJean Debucourt, Madeleine RenaudMadeleine Renaud et Marie BellMarie Bell.

Dès lors , les rôles commencent à venir à lui : il est bègue dans «Les jours heureux », fait rire toute la salle du théâtre Michel le soir de la générale, va dîner chez Maxims et flotte sur un petit nuage rose ! La presse sera unanime : c’est une révélation ! Il sera récompensé du prix Réjane.

Sa jeune camarade d'études, Jacqueline PorelJacqueline Porel, est justement la petite fille de la grande RéjaneRéjane. François la retrouve et va partager avec elle "une grande mais douloureuse passion". L’amour n’était pas vraiment au rendez-vous malgré la naissance de trois enfants : Jean-Marie (1940), qui deviendra journaliste et photographe des sixties, (et dont on apprendra plus tard de sa propre plume, qu’il est le fils biologique d’Henri Salvador), Jean-Pierre (1943) et Anne-Marie (1945) devenue Mme Michel Sardou.

En avant pour une belle carrière !…

François PérierMarie Daëms et François Périer

Nous sommes en 1941. Malgré la sinistre époque, François et Jacqueline se marient à la mairie de Neuilly. La carrière du jeune comédien se poursuit avec le film «Lettres d’amour» (1942), des pièces de théâtre comme «Octave» ou «Colinette» qui lui donne une charmante partenaire, Micheline Presle, «Les J3» qu’il jouera plus de mille fois.

Le couvre-feu contraint parfois François et ses camarades artistes à se réfugier chez Marcel Herrand aux Mathurins, ou encore chez “Bouboute”, le père de Colette Brosset. Lors du film «Le camion blanc», il a la joie de faire la connaissance de Jules Berry son idole d'enfance. Marguerite Moreno, présente elle aussi, était "presque aussi impressionnante que Jouvet", confiera-t-il.

1944… La libération de Paris. Du balcon de chez Denise Tual, rue de Rivoli, il partage la liesse générale. José ArturJosé Artur, encore tout jeune, lui sert de secrétaire, tout en se lançant lui aussi dans le métier de comédien. Les deux hommes resteront amis.

De cette époque là date le départ de Jacqueline (1945). François se retrouve seul avec les trois enfants. Heureusement, Hélène, sa mère vient habiter la grande maison de Neuilly dont il a fait l’acquisition. Danielle Darrieux, son époux Pofirio Rubirosa et Louis Jouvet trouveront des mots pour panser sa profonde blessure. Il se souviendra aussi de sa charmante partenaire dans «L’enfant de l’amour» (1944) et dans «Un revenant» (1945), Gaby Morlay : "Je me retrouvais souvent dans sa loge pour soigner mon persistant cafard. Elle était d’une gaieté que rien ne pouvait entamer".

En 1946, il apparaît dans «Le silence est d’or». Sa complicité avec Maurice Chevalier qu’il appellera affectueusement "Momo", durera longtemps.

Peu à peu, il reprend goût à la vie. Marcel Herrand fait en sorte de mettre sur son chemin la jolie Marie DaëmsMarie Daëms. Il téléphone à Louis Jouvet : "Patron ! C’est François ! Je viens d’ouvrir ma fenêtre ! Il y a des arbres… ". Réponse : "Je savais bien que tu finirais par t’en apercevoir !".

François a alors 28 ans. Il est un artiste confirmé, il est amoureux. La vie est à nouveau belle…

Les créations théâtrales…

François Périer«Bobosse» (1950)

Mars 1948. Lucien Brûlé, administrateur du théâtre Antoine lui présente Jean-Paul Sartre, porteur du manuscrit de «Les mains sales» que plusieurs acteurs viennent de refuser. Il lit rapidement la pièce, et bouleversé rappelle l’auteur en pleine nuit. Il créera dans le rôle d’Hugo en 1948, dans une mise en scène de Simone Berriau. En Sartre, il aura trouvé son deuxième père spirituel après Jouvet : "Il est l’homme qui m’a révélé à moi-même".

François aurait aimé connaître la vraie gloire avec «Les mains sales» (1948). C’est en faisant le poirier, qu’il l’obtiendra dans «Bobosse», la comédie si amusante d’André Roussin. Créée en 1950, la pièce se jouera pendant plusieurs saisons, plus de mille fois, au théâtre de la Michodière, en tournée en France et dans le monde entier, avant de devenir un film en 1958, avec Micheline Presle.

«Gog et Magog», avec Jacqueline Maillan, sera aussi un immense succès : à nouveau de 1000 représentations !

La Michodière

Pierre FresnayPierre Fresnay demande à François Périer de diriger, avec lui et Yvonne Printemps, le théâtre de la Michodière où il occupera la loge de Victor Boucher : "Je suis resté 14 ans avec ce couple si étrange que j’ai du mal à comprendre qu’il ait pu tenir !".

François éprouvera une admiration glacée pour Pierre Fresnay, reconnaissant en lui un comédien extraordinaire, doté d’une voix sublime : "Fresnay ne montra jamais pour moi l’affection que j’en attendais. Il n’était pas cet aîné que j’avais envie de trouver". Pourtant celui-ci aura apprécié le talent de François. Quant à Yvonne Printemps, François aura une tendre complicité avec la diva séduisante qu’elle était.

Pourtant, il quittera La Michodière sur un malentendu. Il donne sa démission pour qu’un nouveau contrat soit reconduit, que Pierre Fresnay ne signera jamais. "Oublions les petitesses dont était capable cet homme. Je préfère me rappeler l’image d’un grand serviteur du théâtre".

Acteur de cinéma…

François Périer«Gervaise» (1956)

François a tourné 3 films avec Louis Jouvet. En 1939, dans «La fin du jour» de Julien Duvivier, il incarne un jeune journaliste. La même année, pour le fameux «Hôtel du Nord » de Marcel Carné, il personnifie un anarchiste homosexuel . En 1946, après la guerre, on retrouve le maître et l'élève dans «Un revenant» de Christian-Jaque.

Mais sa carrière, riche de plus de 90 films, ne se limite pas à ces rencontres et il aura tourné sous la direction des plus grands metteurs en scène aurpès des plus grands artistes.

Ainsi en 1948, il fera l’heureuse rencontre de Marcel Achard à l’occasion de «Jean de la lune». De même, il figure l’un des «Anciens de Saint-Loup», aux côtés de Bernard Blier, dans l’attachant film de Georges Lampin (1950).

On le verra à six reprises partager l’affiche avec la ravissante Dany Robin, comme dans «Elle et moi» (1952), «Cadet–Rousselle» qui a trois maisons (1954), «Escale à Orly» de Jean Dréville (1954). De même, il côtoiera plusieurs fois Annie Girardot : «La corde raide» (1959), «Les camarades» de Mario Monicelli (1963), sans oublier «Docteur Françoise Gailland» (1975) où il incarne son époux.

Avec sa seconde épouse, Marie Daëms, on les verra à quatre reprises : dans «Mon phoque et elles» (1950, mais c'était une otarie !), «Un trésor de femme» (1952), «Scènes de ménage» (1954) et «Charmants garçons» (1957). «Gervaise» (1955), avec la ravissante Maria Schell lui vaut le prix du meilleur acteur étranger de la British Academy of film, tandis que «Les nuits de Cabiria», dans lequel il se montre époustouflant, lui entr'ouvre les portes de l'univers de Fellini.

Avec maître Cocteau, il vivra une double expérience très enrichissante : «Orphée» en 1949 et 10 ans plus tard, «Le testament d’Orphée», lui donnent comme partenaires Jean Marais et Maria Casares.

Dans de tous autres genres, retenons «Week-end à Zuydcoote» d’Henri Verneuil (1964) avec Jean Paul Belmondo qu’il retrouvera dans «Stavisky» d’Alain Resnais (1974). Il rencontrera également Alain Delon sur les plateaux du «Samouraï» (1967) , du «Cercle rouge» (1970) , et du «Battant» (1982) .

Plus sérieusement, Costa-Gavras saura l’employer dans «Un homme de trop» (1966) et «Z» (1969).

Comment ne pas évoquer l’amitié et la complicité malicieuse qui le liait à Pierre MondyPierre Mondy ? Ils auront partagé l’affiche d’un film une bonne dizaine de fois («Les anciens de Saint Loup», «Capitaine Pantoufle» (1953), «Week-end à Zuydcoote», «Le battant», etc).

Son fils Jean-Marie sera heureux de le mettre en scène à deux occasions dans «Tumuc-Humac» (1970) et «Antoine et Sébastien» (1973).

Enfin, il donnera avec beaucoup de plaisir la réplique aux acteurs des générations suivantes, comme Gérard Depardieu dans «Le Tartuffe» (1984), Daniel Auteuil dans «Lacenaire» (1990) ou Gérard Jugnot dans «Voyage à Rome» (1992).

Un homme, tout simplement…

François PérierFrançois Périer et Roman Polanski

Comme on a pu le lire, François Périer aura connu une vie riche en rencontres, en événements heureux, mais hélas parfois marquée par des moments plus douloureux.

Après Jacqueline Porel et Marie Daëms (1949/1960), il aura comme épouse, jusqu’à ses derniers jours, Colette Boutoulaud, que ses enfants aimeront bien. Il aura la joie de connaître ses petits enfants, Paul, Mathias, Arthur et les autres

Lorsqu’il éprouvera l’immense chagrin, en 1966 de perdre, à l’âge de 23 ans, son fils Jean-Pierre de façon tragique (suicide), Jean-Paul Sartre sera très présent et aura su, lui seul, trouver les mots qu’il fallait pour soulager sa peine. Il fut également très affecté par le décès de Marc Porel, fils de Jacqueline, dont il était proche.

Artiste polymorphe…

François Périer est l’auteur de plusieurs ouvrages : «Profession menteur», son autobiographie, mais aussi «Lettres à un jeune comédien», ainsi qu'un impromptu, «Mes jours heureux».

Il a été fait commandeur des Arts et des lettres et a reçu un Molière d’honneur pour l'ensemble de sa carrière (1988). A la fin de sa vie, dans les années 90, malgré les débuts d’une pénible maladie, il participera à des émissions de radio.

Il s’est éteint le 28 juin 2002, à l’âge de 83 ans, atteint de la maladie d’Alzeihmer. Sa dépouille repose dans le caveau de la grande Réjane, au cimetière de Passy, à Paris.

Il aura fait son métier d’artiste merveilleusement bien et nous éprouvons toujours une grande émotion en le retrouvant au hasard de l'un de ses films.

Documents…

Sources : «Profession Menteur» de François Périer, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Aucun comédien même le plus génial, ne peut tout faire. Chacun a ses limites au-delà desquelles il ne doit jamais se risquer." (François Périer)

Donatienne (septembre 2008)
Ed.7.2.1 : 3-7-2015