Gabrielle DORZIAT (1880 / 1979)

… Madame la comtesse fait son cinéma…

… Madame la comtesse fait son cinéma… Gabrielle Dorziat

Cela paraît difficile à croire mais la vénérable Gabrielle Dorziat a débuté en femme nue !

C’est du moins ce qu’elle raconte, non sans humour, dans «Côté cour, côté jardin», son autobiographie parue en 1968.

Il faut préciser qu’à l’époque de cette première apparition sur les planches, elle n’était qu’un beau bébé de dix mois figurant Moïse sauvé des eaux dans un spectacle scolaire…

Jean-Paul Briant

Une jeune fille rangée…

Gabrielle DorziatGabrielle Dorziat

Après ces débuts précoces, Marie Odile Léonie Gabrielle Sigrist, née à Epernay le 25 janvier 1880, suit le parcours classique d’une enfant issue de la bourgeoisie (son père, trop tôt disparu, était négociant en vins de Champagne) : elle étudie au Pensionnat des Saintes Chrétiennes à Epernay puis au Lycée Racine à Paris.

Lorsqu’à 17 ans elle envisage de suivre les cours du Conservatoire, sa mère s’y oppose farouchement : comédienne, ce n’est pas une situation honorable ! Gabrielle passe outre et rompt avec sa mère. Coquelin aîné, le créateur de «Cyrano de Bergerac», lui prédit une belle et longue carrière. A l’aube du XXème siècle, Gabrielle devient Dorziat et se lance dans l’aventure théâtrale.

Au retour d’une tournée bruxelloise, elle se réconcilie avec une mère rassurée par le succès. Très vite, Dorziat s’affirme en vedette du Boulevard : les auteurs en vogue lui écrivent de beaux rôles, elle mène la vie mondaine des célébrités, fréquente peintres et écrivains, pose en costume belle époque pour la publicité du Théâtre du Gymnase ou lance la mode des chapeaux signés Chanel en 1910.

Sur les planches, entre peur et passion…

Le théâtre restera toujours son domaine de prédilection, il ne faut donc pas s’étonner si elle lui accorde la première place dans son livre de souvenirs. Pourtant, un trac "épouvantable, infernal" la mine : un soir de première, en 1913, elle s’enfuit au moment de paraître sur scène en apercevant dans la salle le Président Poincaré ! Rattrapée in extremis, elle jouera vaillamment son rôle, ce qu’elle fera jusqu’au bout de sa longue carrière sans que cette maladie professionnelle ne disparaisse jamais.

Au boulevard, on lui attribue les rôles de femmes volages ("J’ai toujours trompé tous mes maris au théâtre !") et, déjà, de forts tempéraments. Vacharde, une “ bonne camarade”, Cécile Sorel, lui lance : "Tu as de la chance, toi, tu peux jouer les vieilles !". Mais pour Gabrielle, ce sont les beaux rôles et les rencontres qui importent. Justement, au cours d’une tournée en Orient, elle tombe sous le charme du comte Michel de Zogheb, qui l’épouse au Caire en 1925.

Madame la comtesse n’en délaisse pas pour autant les planches et, comme l'avait prévu le vieux Coquelin, la seconde partie de sa carrière lui réservera ses meilleures prestations. Pour Jean Giraudoux, elle crée le personnage de Clytemnestre dans «Electre» (1937), sur une mise en scène de Louis Jouvet. Dix ans plus tard, elle retrouve celui-ci avec enthousiasme pour «Tartuffe». Jean Cocteau lui offre «La machine à écrire» en 1941 et surtout, en 1938, son rôle fétiche, Tante Léo dans «Les parents terribles».

En 1957, couronnement d’une carrière de 60 ans, elle entre à la Comédie Française pour jouer Agrippine dans «Britannicus».

Trente années de cinéma…

Gabrielle Dorziat«Madame du Barry» (1954)

Entre temps, “la Dorze”, comme l’appelait son ami le dessinateur Forain, sera devenue l’un des piliers du cinéma français. Son premier film sera pourtant un essai non transformé : vedette en 1922 de «L’infante à la rose», elle ne supporte pas de se voir à l’écran et bannit le cinéma de sa vie !

Douze ans plus tard, le cinéaste Anatole Litvak fait irruption dans sa loge : "Pourquoi ne faites-vous pas de cinéma ? - Pourquoi ne me proposez-vous pas de rôle ?". Aussitôt dit, aussitôt fait : à 55 ans, Gabrielle Dorziat débute vraiment dans «Mayerling» : elle y joue une Sissi vieillissante, mère compréhensive de l’archiduc Rodolphe (Charles BoyerCharles Boyer), et impose aussitôt une présence et une émotion évidentes.

Dès lors, et pendant trente ans, elle ne s’arrêtera plus, alternant à la demande personnages plaisants ou antipathiques, le tout avec cette classe manifeste et cette finesse de jeu qui n’ont pas vieilli. Trente ans d’une carrière ininterrompue, entamée à l’âge où l’on commence à se préoccuper de sa retraite ! D’emblée, on lui attribue les rôles qui réclament autant d’autorité que de classe. A elle les impératrices ou archiduchesses, les femmes du monde hautaines, les directrices rétrogrades comme celle de «Premier rendez-vous» (1941).

Epouse odieuse de «Mollenard» (1937), elle affronte Harry Baur dans un duel d’anthologie. Courroucée par l’inconduite des jeunes femmes trop libres, elle condamne Edwige FeuillèreEdwige Feuillère dans «La dame de Malacca» (1937) et s’oppose à Pierre FresnayPierre Fresnay dans «Monsieur Vincent» (1947). Dans un registre plus inquiétant, elle sera criminelle dans «Le voyageur de la Toussaint» (1942) ou descendante d’une famille maudite dans «Le loup des Malveneur» (1942). Margrave dans «Le jugement de dieu» (1949), à 69 ans passés, elle se bat en duel avec Jean-Claude Pascal !

Ce qui lui plaît, ce sont les personnages de “monstres” car "la vertu ce n’est pas intéressant !". On sent sa jubilation à jouer l’ignoble Frochard dans la version italienne du classique «Les deux orphelines», ou la Gourdan, l’entremetteuse de «Madame du Barry», deux productions de 1954. Pourtant, elle sut être émouvante dès «La fin du jour» (1939), ode aux comédiens oubliés signée Duvivier : une belle scène l’unit à Victor FrancenVictor Francen pour un duo de vieilles gloires déclamant les vers d’antan devant un admirateur ravi (François Périer) ; dans le film d’Ophüls, «De Mayerling à Sarajevo» (1940), elle tremble pour la vie de son fils, l’archiduc François-Ferdinand (John Lodge).

Les compositions humoristiques sont également sa tasse de thé comme le prouvent son affrontement comique avec Alerme dans «Le baron fantôme» (1942) ou son rôle de duègne dans «Ruy Blas» (1947), et plus encore sa joie manifeste à débiter des grossièretés sous la houlette de Clouzot qui en fait une tenancière de maison close dans «Manon» (1948), rôle qui lui vaudra une avalanche de lettres enthousiastes : "Même Jouvet m’envoya un télégramme de félicitations !".

L'apogée dune grande carrière…

Gabrielle DorziatGabrielle Dorziat

Ses deux plus grands rôles, elle les doit à Jacques Becker et Jean Cocteau. Dans «Falbalas» (1944), elle dirige avec tact la maison de couture du génial Philippe Clarence (Raymond Rouleau) mais ne pourra rien pour éviter qu’il ne sombre dans la folie suicidaire. «Les parents terribles» (1948) nous permet de la revoir aujourd’hui dans son personnage préféré, cette Tante Léo si raisonnable et pourtant si fragile sous son masque de femme responsable. Viscéralement attachée à cette œuvre, Dorziat sortit exceptionnellement de ses gonds le jour où elle apprit qu’on allait la reprendre sur scène : "J’interdis qu’on remonte cette pièce. J’interdis que l’on joue le rôle de Léo : il est à moi ! Cocteau l’a écrit pour moi !". En 1950, elle reçoit pour sa composition le Grand Prix du Cinéma Français, ancêtre des Césars.

Remarquable dans «La vérité sur Bébé Donge» de Henri Decoin (1951), elle entame dans les années 50 une carrière internationale, retrouvant pour l’occasion deux cinéastes de ses débuts revenus d’Hollywood : Robert Siodmak pour «Katia» (1959) et Anatole Litvak pour «Un acte d’amour» (1953) où elle joue en anglais avec Kirk Douglas, ce qu’elle fait également face à Bing Crosby dans «Le petit garçon perdu» (1952). On peut la voir en Italie, sévère et rétrograde, auprès de Pier Angeli dans «Demain il sera trop tard» (1949) ou plus conciliante dans un film de Vittorio Cottafavi, «Traviata '53/Fille d’amour» (1953), transposition moderne de «La dame aux camélias». Elle donne une de ses dernières prestations sous la houlette de Gene Kelly dans «Gigot, clochard de Belleville» (1961).

Cependant, après «Les espions» (1957) de Clouzot, on ne la voit plus que fugitivement : quelques dialogues enlevés avec Jean GabinJean Gabin dans «Un singe en hiver» (1962) ou «Monsieur» (1964), quelques conseils maternels à Jean-Pierre Cassel au début de «Cyrano et D’Artagnan» d’Abel Gance (1963), une apparition dans «Germinal» (1962) d’Yves Allégret, une autre dans «Thomas l’imposteur» adapté de Cocteau par Georges Franju (1964)… C’est à la télévision qu’elle joue son dernier rôle important pour Stellio Lorenzi : succédant à Marguerite MorénoMarguerite Moréno, elle incarne la vieille comtesse tyrannique de «La dame de pique» (1958), grand-mère d’un Jean RochefortJean Rochefort juvénile.

Après la mort de son mari, Gabrielle Dorziat quitte la scène à 85 ans et se retire dans sa belle maison de Biarritz, où elle écrit ses mémoires, «Côté cour, côté jardin» (1968), et enregistre ses souvenirs pour une série radiophonique qui passionnera les auditeurs. Toujours enthousiaste, ayant rayé le mot vieillesse de son vocabulaire, Dorziat était bien décidée à devenir centenaire : lorsqu’elle meurt le 30 novembre 1979, son vœu était sur le point de se réaliser. Le théâtre d’Epernay, sa ville natale, porte aujourd’hui son nom.

Documents…

Sources : «Côté cour, côté jardin» de Gabrielle Dorziat (1968) plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"De Gabrielle Dorziat, que reste-t-il à dire ? C’est une parfaite, c’est une grande comédienne. Elle possède toutes les ressources de son métier, un clavier étonnant qui donne toutes les gammes, un abattage, une autorité qui ne sont plus à louer."

Pierre Scize (revue "Comoedia", 1937)
Tout va très bien, madame la comtesse…
Jean-Paul Briant (décembre 2012)
Ed.7.2.1 : 24-11-2015