Jules BERRY (1883 / 1951)

… Jules Berry ou l'amour du jeu

Jules Berry

Jules Berry fut sans doute l'un de nos acteurs les plus excentriques.

Magicien, dandy, mondain, roublard, tous ces qualificatifs le dépeignent tel qu’il était. Joueur il l’aura été toute sa vie, dans tous les domaines.

Ainsi se caractérisait cet homme, talentueux à l’extrême, mais peu exigeant dans ses choix souvent imposés par sa nécessité du moment. Quel dommage ! Consolons-nous en le retrouvant dans son histoire et souvenons-nous de ce diable de Jules dans «Les visiteurs du soir» pour nous persuader, si besoin se faisait sentir, qu’il fut bien un artiste exceptionnel.

Christian Grenier

Les riches heures du petit Jules…

Jules BerryBoni de Castellane ? Non, Jules Berry !

Jules Paufichet naît le 9 février 1883, au 1 de la place de l’Etoile, à Poitiers. Son père, Louis, quincaillier, aime se donner un peu d'importance ; aussi, en référence au célèbre Duc de Berry, il obtient de se faire appeler "Président Berry". Il aura trois fils : Joseph, l'aîné, Jules, le cadet, et Marcel qui viendra compléter la tribu. Voilà trois garçons élevés avec beaucoup d’amour par des parents qui ont des personnalités marquées, se montrant tous les deux attirés par les jeux de hasard. Parmi eux, Jules est le plus malicieux, le plus fin, mais aussi le plus roublard.

Un peu plus tard, Louis décide de quitter la province avec sa famille, trouvant une belle place de chef de rayon au magasin parisien "Le Printemps". Les trois frères sont inscrits au lycée Louis Le Grand, où Jules se fait très vite un bon camarade, Paul Lefèvre qui ne s’appelle pas encore Paul Géraldy. Tous deux écriront ensemble une saynète en vers, «Le biniou». Les deux compères tenteront une représentation, mais une fois sur scène, notre Jules, tout beau tout costumé, réalisera qu’il a oublié d’apprendre son rôle !

Après les études secondaires, les frères Paufichet s’inscrivent aux Beaux Arts. Jo deviendra architecte. Jules, doué pour le dessin, traverse une crise de mysticisme et demande à entrer au séminaire. Rapidement, il réalise que la discipline impitoyable de mise dans ce lieu n’est pas faite pour lui. Il rejoint ses frères, tombe amoureux d’une jolie jeune fille et entre comme commis d’architecte chez l’éventuel futur beau-papa. Parallèlement, il apprend le piano, tout en suivant des cours de diction…

Avec ses cours, lui vient le goût de déclamer de jolis textes. Il se voit en héros romantique, compose des attitudes et passe une audition devant les comédiens Antoine et Feraudy. Mais déjà fantasque, imprévisible, joueur dans tous les sens du terme, il rate l’entrée du Conservatoire à cause d’une trop jolie Rosine…

C'est alors qu'il a l’opportunité de remplacer le comédien André BruléAndré Brûlé qu’il admire beaucoup. Ce remplacement, sous le nom définitif de Jules Berry, ne lui sera pas forcément un atout et longtemps, il sera la “doublure”. Victor BoucherVictor Boucher figure également parmi ses modèles. Sans complexe, il n’hésite pas à proclamer : "J’ai la grandiloquence de l’un et le comique de l’autre". Pourtant il rêve comme tous les débutants de devenir un grand tragédien sur les traces de De MaxDe Max. Mais, intelligent, il sait que les grands classiques ne sont pas pour lui ; la liberté du théâtre de Boulevard lui convient mieux. Adieu Scapin, adieu Figaro et les autres ! Pendant 5 ans, il trouve de petits rôles, vit la parenthèse obligatoire du service militaire…

Bluff, banco et baccara…

Jules BerryC'est tout lui !

Nous voilà en 1908. Jules Berry se produit au théatre Antoine («La mort du duc d’Enghien» de Léon Hennique), à l’Ambigu, à l’Athénée («Roger-la-honte», «L’Arlésienne»). Il se rend à Bruxelles pour tenir le rôle principal du vaudeville bruxellois, «Le mariage de mademoiselle Beulemans». Il pense y rester 15 jours, il ne rentrera que 14 années plus tard.

En 1914, engagé volontaire, il se retrouve chauffeur d’un certain André Maginot (celui de la fameuse ligne). Courageux et/ou inconscient, risque-tout pour le sûr, il sauve la vie d’un officier en le ramenant à l’abri, malgré la mitraille. Il recevra la Croix de Guerre pour cet acte héroïque.

Mais il est temps pour lui de retrouver Paris. Charlotte LysèsCharlotte Lysès, la première Mme Guitry, le recommande auprès d’Alfred Savoir, un auteur à succès qui va lui offrir des rôles à sa mesure : «Banco», «Le garçon d’étage», «Lui», «Quick», «Bluff» et «Baccara», jusque dans une opérette «La chauve-souris» ! Très vite, il devient la coqueluche de Paris. Elégant, portant cape et chapeau, il a tout d'un vrai dandy. Les critiques le comparent à un feu d’artifice. On parle de son aisance, de sa gestuelle virevoltante, c’est un acrobate des mots, un séducteur. On souligne le naturel de son jeu, comme s’il improvisait les répliques. Ce qui n'était que la vérité : Jules n’apprenait jamais ses rôles, mais ceux de ses partenaires; lui improvisait, ce qui fera dire à Renée Saint-CyrRenée Saint-Cyr : "Il ne jouait pas la comédie, il était la comédie". On imagine par contre, combien il était difficile d’être son ou sa partenaire. Ses rôles étaient choisis de façon à ce qu’ils collent parfaitement à l’acteur. Joueur, dites-vous ?

Par ailleurs, Jules plaît aux dames, et il sait y faire ! A cette époque, il rencontre une jeune première de 25 ans, Jane MarkenJane Marken. Pour la séduire, il rompt avec Yvonne Harnold avant d'offrir à l'objet de sa convoitise une magnifique Hispano-Suiza ! La belle se laisse tenter. Leur liaison durera 13 ans. Mais bientôt, la limousine, dilapidée dans quelque casino, est remplacée par une torpédo plus modeste, tout aussi rapidement perdue sur un tapis vert ! Jane, fascinée, se montre indulgente ; Sous son influence, Jules reprend le piano, se rapproche de sa famille, prend son neveu Nano (le fils de Jo) comme chauffeur et secrétaire, tout en le “sobriquant” affectueusement d’un catégorique “ Ptit con ”. Mais à force d’attendre une stabilité qui ne viendra jamais, Jane estimera un jour "… avoir assez ri !", comme elle l’écrira sur son mot d'adieu.

Jules ne reste pas seul très longtemps. Suzy PrimSuzy Prim, sa partenaire dans de nombreux films et pièces, prend la relève. Ils vivront ensemble trois années de passion violente, faites de disputes souvent prolongées sur la scène., la valse des Rolls, offertes et aussitôt perdues, rythmant leur existence commune.

L’argent n’a jamais été un problème pour notre joueur invétéré. Il sait toujours où trouver une main généreuse pour le sortir du pétrin, ou bien il s’en tire par une pirouette, allant jusqu’à menacer ses créanciers d’être exclus du “tirage”, une loterie par laquelle Il choisisait les prochaines créances qu’il déciderait d’honorer !

Le Diable, probablement…

Jules BerryJules de la une…

Pour de nombreux cinéphiles, Jules Berry reste le diable inoubliable, séduisant et machiavélique du film de Marcel Carné et Jacques Prévert, «Les visiteurs du soir» (1942). Du premier, il avait déjà foulé le plateau de «Le Jour se lève» (1939), entre Jean Gabin et Arletty. Il vivait pourtant déjà la seconde moitié de sa carrière cinématographique, même si, par nécessité “alimentaire”, il se trouva souvent obligé d’ accepter des rôles bien légers et niais à souhait !

Sa première apparition remonte à 1908, dans un film muet de Louis Gasnier, «Tirez s’il vous plaît», dont il ne nous reste plus grand chose d'autre que le titre. Vingt ans plus tard, sous la houlette de Marcel L’herbier, il apparaît dans «L'argent», une adaptation du roman d'Emile Zola : tout un programme !

Suivent plusieurs compositions que nous qualifierons généreusement d'amusantes, comme «Quick» de Richard Siodmak (1932), «Arlette et ses papas» ou «Une femme chipée» (1934) d’après une pièce de Louis Verneuil. En 1935, «Le crime de Monsieur Lange», sous la direction du tandem Jean Renoir/Jacques Prévert, l'oppose de manière plus consistante à René Lefèvre. La même année, sur le tournage de «Jeunes filles à marier», il fait la connaissance de Josselyne Gaël, qui lui donnera "… le plus grand des bonheurs", celui de devenir le papa d’une petite Michèle (1939). Avec Josselyne, il partagera la même affiche dans 8 longs métrages dont «Monsieur Personne» (1935), «Un déjeuner de soleil» (1937), «Son oncle de Normandie» (1938), «L’an 40» (tourné cette année là !), «Chambre 13» (1943).

La sympathique «Famille Duraton» (1939) a le mérite de mettre face à face deux monstres sacrés, aussi différents soient-ils : Jules Berry et Noël-Noël. «Le voyageur de la Toussaint» (1942) lui offre comme partenaire le tout jeune couple Jean-Desailly/Simone Valère, dans une intrigue où plane l’ombre des puissants notables de La Rochelle. Avec "La symphonie fantastique", biographie romancée d'Hector Berlioz, Christian-Jaque lui offre un rôle de critique antipathique qui lui sied à merveille !

En 1942, «Marie-Martine», une jeune fille perdue (Renée Saint-Cyr), voit sa vie livrée en pâture à un lectorat de vieilles filles par un romancier sans scrupules, le Jules Berry tel qu'on aime le haïr ! En 1949, Pierre Brasseur et Erich von Stroheim, qui le rejoignaient dans l’extravagance, composent avec lui l'authentique «Portrait d’un assassin» rehaussé par la présence de la troublante Maria Montez et de la non moins piquante Arletty. Evoquons son partenariat avec Fernandel, dans des tourlourades qui auront réussi à faire sourire les spectateurs sans qu’ils soient dupes de la légèreté de ces oeuvrettes : «Les rois du sport» et «Hercule» en 1937, «L’héritier des Mondésir» en 1939. Et n'oublions pas qu'il fut, malgré son âge avancé, un «Arsène lupin détective» (1937) de bonne facture.

Avant de tirer sa révérence, le 23 avril 1951, à l’Hopital Broussais, d’une crise cardiaque, Jules Berry avait enregistré, pour la radio, des poèmes de Jacques Prévert. Il repose depuis au cimetière Père Lachaise mais l’histoire ne dit pas si l’on a pu exaucer son voeu : être déposé dans un cercueil en forme de sabot !

Documents…

Sources : «Jules Berry, le joueur», de Henri Marc, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Tout mon talent, si j’en ai eu, fut d’avoir exagéré mes défauts jusqu’à m’en faire des qualités." (Jules Berry)

Le diable, probablement…
Donatienne (janvier 2013)
Ed.7.2.1 : 24-11-2015