Pierre MONDY (1925 / 2012)

… mon voisin de palier

Pierre Mondy

Lorsque Pierre Mondy nous a quittés, ce fut comme si "quelqu’un de chez nous" s'en était allé. Ce comédien a été tellement présent dans le paysage médiatique du 20ème siècle que nous avons du mal à nous résoudre à son absence.

Carré, sûr de lui, avec un regard bleu dans lequel on décelait très facilement une malice non dissimulée, séducteur aussi, il eut le don d’attirer la sympathie de toute la grande famille des artistes. Dans mes nombreuses lectures de biographies, à l’instar de Bourvil ou de Rellys, je n’ai jamais lu le moindre témoignage malveillant à son encontre.

C’est suffisamment rare pour être souligné.

Donatienne

Bibi Cuq…

Pierre MondyPierre Mondy

A Neuilly sur Seine, le 10 février 1925, Marguerite Cuq met au monde son fils Pierre. La famille demeure au dernier étage du batîment recevant le collège Saint-Joseph. Le père, Louis Cuq, en est le directeur, son épouse faisant office d’économe et de maîtresse de la classe maternelle.

Le petit Pierre grandit dans un foyer heureux, entouré de parents affectueux, ouvert à la culture, plus particulièrement à la musique. C’est un petit gars bien costaud, "souriant comme le bébé cadum" : un chenapan brouillon et batailleur. Son grand frère et parrain, André, futur commissaire principal de police, a déjà 10 ans. Il prend l’habitude d’appeler son cadet “Bibi”, surnom dû à la manière gourmande avec laquelle l'intéressé sollicite son biberon. Pour tous, il devient Bibi Cuq. Bien plus tard Jean Carmet, Gérard Hernandez et d'autres joyeux drilles de la même trempe lui enverront régulièrement des cartes postales aux libellés des plus taquins : "Tu es découvert Bibi Cuq !".

Le gamin, qui a hérité des yeux bleus de sa mère, lui doit également l’amour du théâtre qu’elle lui fait découvrir. Le voici déjà sur une piste pour jouer une scène d’ «Athalie» lors de la fête de son école…

Bibi d'Albi…

En 1936, pour des raisons administratives, tout ce petit monde se retrouve à Albi, ville de la famille paternelle. Des difficultés financières surgissent et Marguerite exerce son rôle d’économe autant à la maison qu’à la mairie, tandis que Louis donne des cours particuliers.

Tout en s'initiant au football, Pierre se passionne pour le cinéma cinéma : Gary CooperGary Cooper dans «Les trois Lanciers du Bengale» et Errol FlynnErrol Flynn dans «Robin des bois» enflamment son imagination. Il se met à prendre l’accent occitan, qu’il perdra à Paris mais qu’il retrouvera comme par enchantement dès qu’il reviendra au pays. Grandissant, il dévore des romans d’aventure. Eparpillé dans ses passions et moins concentré sur ses études au lycée La Pérouse, il n'obtient pas son baccalauréat. Toutefois, membre de la Troupe du Jeune Théâtre, il prend beaucoup de plaisir à jouer dans les bourgs qui entourent la célèbre cité cathare.

Il décide de monter sur Paris, où son frère réside déjà, pour tenter de devenir comédien. Ses parents l’encouragent dans ce projet, lui assurant une retraite sécurisante en cas d'insuccès. Sur place, il s’inscrit au Cours Simon. Mais il n’a guère le temps de s'instruire : La guerre et la menace STO l’obligent à revenir à Albi où il aide sa mère à receuillir des réfugiés dans les locaux de son établissement scolaire.

Bibi Mondy…

Pierre Mondy«Austerlitz»

La guerre terminée, Pierre regagne la classe de René SimonRené Simon qui lui déconseille la voie royale (Conservatoire / Comédie française) où il ne jouerait que les utilités : "Toi, tu trouveras ton emploi à 40 ans !". Il lui faudra donc de la persévérence pour ne pas se décourager trop tôt. En attendant, il donne la réplique à Marthe MercadierMarthe Mercadier dans une scène qui séduit le maître; le voici autorisé à aborder des grands auteurs contemporains,comme Guitry, Achard ou Anouilh.

Il se rend bientôt compte que certains de ses camarades de promotion (parmi lesquels on relève Jean‑Claude PascalJean-Claude Pascal, Robert HosseinRobert Hossein, Jacqueline MaillanJacqueline Maillan, Robert HirschRobert Hirsch…), viennent souvent lui demander des conseils sur la façon de se placer ou de se mouvoir. Tout comme son compère Jean Le PoulainJean Le Poulain, il joue déjà, sans le savoir, au metteur en scène, ce qui n’échappe pas à l’oeil aguerri de Simon : "Un jour, vous deux, vous serez metteurs en scène !".

Peut-on mener une carrière sous le patronyme de Pierre Cuq ? Je vous en laisse juge. Toujours est-il que notre homme adopte le pseudonyme de Pierre Mondy, du nom de jeune fille d’une grand-mère. Son parcours théâtral débute sur la scène minuscule du Théâtre de la Huchette, aux côtés de Georges Vitaly. Il est est bientôt le partenaire, successivement, de François PérierFrançois Périer, Fernand GraveyFernand Gravey et Pierre FresnayPierre Fresnay. Coïncidence amusante, ce dernier lui fera la même prophétie que Maître Simon : en 1952, “Pierre le vieux"” sera dans la salle du théâtre Renaissance pour applaudir à la première mise en scène de “Pierre le jeune” (1952), «Sans cérémonie», qui donnera un jour naissance au film «Pouic-Pouic» (1963).

En attendant, à la demande de Robert DhéryRobert Dhéry et Colette BrossetColette Brosset, Pierre Mondy intègre la troupe délirant des Branquignols, aux côtés d'un Louis de FunèsLouis de Funès débutant.

En 1958 il, crée le rôle de Bertrand Barnier dans «Oscar», face à un jeunot qui fera parler de lui, Jean‑Paul Belmondo. En 1972, il dirigera son ami Louis de Funès dans le même rôle, faisant d'une pièce de boulevard quelconque un jalon du rire et de la bonne humeur.

On ne compte plus les pièces que Pierre Mondy aura jouées ou mises en scène. Citons tout de même les plus célèbres : «Domino», «Joyeuses Pâques», «La cage aux folles» ou «Le dîner de cons».

Pierre Mondy…

Pierre MondyPierre Mondy

Au cinéma, Pierre Mondy aura fait une carrière moins valorisante que sur les planches. Il n’en demeure pas moins l'un des acteurs de second plan les plus populaires à partir des années soixante. Sa première apparition sur une toile blanche remonte à 1949, dans «Rendez-vous de juillet» de Jacques Becker. Il espérait décrocher le rôle du metteur en scène amoureux de Nicole Courcel, finalement attribué à Bernard Lajarrige, mais jugé trop jeune pour endosser un costume de cette importance, il doit se contenter d’une furtive participation à la classe de Louis Seigner. Plus conséquente est son apparition parmi «Les anciens de Saint-Loup», rôle qu'il doit à son ami François Périer. Avec «Le guérisseur » d’Yves Ciampi (1953), il a la chance de croiser Jean Marais, tandis que «Crainquebille» (1953) et «Les chiffonniers d’Emmaüs» (1954) lui fournissent l’occasion de partager l’affiche avec le talentueux Yves Deniaud. Remarquée est sa composition du camionneur et ami bienveillant d'un Jean Gabin amoureux de Françoise Arnoul, dans «Des gens sans importance» de Henri Verneuil (1955).

S'ensuit une série de films populaires comme «Quand la femme s’en mêle» (1957), «Le triporteur» (entre les mains d'un Darry Cowl en goguette), «Chéri, fais-moi peur» ou «Cigarettes whisky et p’tites pépées» : pas de quoi faire un tabac !

En 1960, Abel Gance ose lui confier le rôle de Napoléon dans «Austerlitz», une œuvre qui ne rencontrera pas le succès escompté. L'acteur s’y montre pourtant convaincant au milieu d'une distribution éblouissante. Il aura encore l’occasion de jouer en costume d'époque dans le «Le comte de Monte Cristo» (1961) et «Les mystères de Paris» (1962, superbe Chourineur).

A trois reprises, la route de Pierre Mondy croisera celle d’Alain Delon : dans «Faibles femmes» (1958), «Le chemin des écoliers» (1959) et, plus tard, «Le battant» (1982). Yves Robert, qui l’apprécie autant comme acteur qu'ami, l’emploiera également dans «Ni vu ni connu» (1957, on se souvient de son amusante interprétation d’un directeur de prison indulgent), «Bébert et l’omnibus» (1963) et «Les copains» (1964, l'ami Broudier). Dans «Compartiment tueurs» de Costa Gavras, il incarne déjà un commissaire. C'est en vedette qu'il participe à d’autres fantaisies qui se laissent regarder les jours d'orage, comme «Le Téléphone rose» avec Mireille Darc (Edouard Molinaro, 1975) ou «Le cadeau» avec Claudia Cardinale (Michel Lang, 1982).

Sollicité pour personnifier l’adjudant Gerber dans la série des «Gendarmes de Saint-Tropez», mais retenu par ailleurs, il doit laisser le képi à Michel Galabru.Couvre-chef qu'il arborrera quelques années plus tard dans un emploi de la même veine : comment ne pas citer le chef Chaudard de l’inévitable saga de «La 7ème compagnie» imaginée par Robert Lamoureux ? Conscient qu’il s’agissait là d’un emploi facile, il l’appelait malicieusement "… mon poisson d’avril éternellement accroché dans le dos" ! Il n'en sourait pas moins avec émotion quand, immanquablement, on l’interpellait : "Chef ! comme ça, les mains pour nager l’indienne ?".

Aux antipodes des fantaisies malicieuses de ces bidasses débrouillards qui rendent incompréhensible la débâcle de mai 1940, sa performance, toute en retenue, dans le film intimiste de René Allio, «Pierre et Paul» (1969), nous semble injustement ignorée.

Bibi Cuq, définitivement…

Pierre MondyPierre Mondy

L'acteur fit également les belles soirées de la télévision française qui utilisera souvent sa personnalité de bon père de famille, entre autres dans les séries «Les Cordier, juge et flic» (1992/2005) et «Commissaire Cordier» (2005/2008).

Pierre Mondy fut successivement l’époux des comédiennes Claude Gensac, Pascale Roberts (rencontrée en 1955 sur le tournage de «Cherchez la femme» : il l'a trouvée !). Annie Fournier, sa troisième épouse, lui donnera deux enfants, Laurent et Anne. Il terminera ses jours aux côtés de Catherine Allary, rencontrée sur le tournage d’un téléfilm. Ses trois petits enfants Rebecca, Louna et Benjamin, lui fourniront les plus grandes joies de l’automne de sa vie.

En 2006, l'artiste relatera ses plus beaux souvenirs de théâtre dans une autobiographie truculente et joyeuse, «La cage aux souvenirs».

"Avec qui va-t-on faire la tenaille maintenant ?"

Pierre Mondy aura eu le chagrin de voir partir avant lui ses plus chers complices. On se souvient de son immense chagrin à la mort, à quelques semaines d’intervalle, de Jacqueline Maillan et de Jean PoiretJean Poiret dont il était si proche, mais aussi de celle de Jacques VilleretJacques Villeret pour qui il avait une réelle affection.

"Mes souvenirs sont bien ancrés au fond de ma mémoire. Je tirerai le rideau avec eux". Le lourd velours rouge s'est abaissé sur la scène de sa vie le 15 septembre 2012, à cause d’un lymphome des plus pernicieux. Dans la salle, il reste encore quelques spectateurs incrédules qui applaudissent inlassablement, addressant un rappel désespéré au tendre “Bibi Cuq”.

Documents…

Sources : «La cage aux souvenirs», autobiographie de Pierre Mondy (éditions Plon), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "A aucun moment, Mondy l’acteur n’a supplanté Cuq…Mondy je suis devenu, Mondy je suis, mais le cœur c’est du Cuq pur jus, sang, chair et os…Toute ma vie je garderai les réflexes de Bibi Cuq" (Pierre Mondy, «La cage aux souvenirs»)

Donatienne (février 2013)
Ed.7.2.1 : 10-9-2015