Marguerite MORENO (1871 / 1948)

… l'inoubliable Mamèche

Marguerite Moreno

"Dans les soucis, le maintien ! Dans la joie, le maintien !" claironne la directrice de pensionnat de «Jeunes filles en détresse» (1939).

Son interprète, Marguerite Moreno, aurait pu en faire sa devise, elle qui sut passer sans broncher de la jeune première éthérée de la Comédie Française des années 1900 à la matrone mûrissante – mi-Thénardier, mi-Folle de Chaillot –- dont le cinéma perpétue l’image extravagante…

Jean-Paul Briant

La muse des symbolistes…

Marguerite MorenoMadame Marguerite Moreno, de la Comédie Française…

Née à Paris le 15 septembre 1871, Lucie Marie Marguerite Monceau est la fille d’un professeur de mathématiques, Pierre Monceau. Sa mère, Charlotte Moreno, d’ascendance espagnole, est une femme indépendante qui n’hésite pas à ouvrir un bureau de nourrices malgré l’opposition de son mari, dont elle finit par se séparer.

Marguerite aide sa mère à élever ses quatre frères, aussi celle-ci la verrait bien prendre la relève. C’est compter sans le virus de la poésie et du théâtre que la petite découvre à l’adolescence, tombant amoureuse des vers de Verlaine, au point de vouloir rencontrer le poète, attablé devant son éternelle absinthe au Café Procope.

Elle s’inscrit au Conservatoire en dépit de la désapprobation maternelle. Dès sa sortie, forte de ses premiers prix de tragédie et de comédie, elle est engagée par la Comédie Française. En août 1890 - elle n’a pas encore 19 ans - ses débuts dans «Ruy Blas» sont salués par la critique : malgré le trac qui la fait trembler, elle subjugue l’auditoire dans la rôle de la reine. Ses grands yeux noirs, sa diction impeccable frappent les esprits, et tout particulièrement les jeunes poètes symbolistes, Stéphane Mallarmé et Paul Valéry en tête.

Selon Paul Léautaud, personne ne dit les vers de Baudelaire comme elle… "Muse des Symbolistes", Marguerite joue Ophélie ou l’Infante du «Cid» mais ne s’entend guère avec l’administrateur du Français et ronge son frein dans l’attente de grands rôles. En 1895, elle rencontre l’écrivain Marcel Schwob, avec qui elle vivra dix ans ; ils se marient à Londres en septembre 1900. Le jeune Paul Morand se la rappelle au bras de son mari, "… fée diaphane habillée en impératrice byzantine", bien loin de l’image de "vieux gendarme" (c’est elle qui le dit) qu’elle imposera au cinéma, trente ans plus tard.

L'ère du changement…

Marguerite Morenoportrait de Joseph Granié (1899)

Une nouvelle page s’ouvre pour la comédienne lorsqu’elle quitte la Comédie Française en 1903, pour incompatibilité d’humeur avec la direction. Sarah BernhardtSarah Bernhardt l’accueille dans son théâtre le temps de créer «La sorcière» de Victorien Sardou, un succès personnel pour la nouvelle venue, ce que l’illustre Sarah ne voit pas vraiment d’un œil tendre.

Le 26 février 1905, alors que l’actrice est en tournée, Marcel Schwob meurt à l’âge de 37 ans. Les dernières années de sa vie ont été assombries par la maladie. Marguerite l’a soigné avec une abnégation qui fait l’admiration de son entourage. En 1908, elle se remarie avec un jeune premier des années folles, Jean Daragon, et prend la décision la plus inattendue qui soit : le jeune couple quitte la France pour l’Argentine, où la comédienne animera un cours de diction au Conservatoire de Buenos Aires pendant cinq ans.

Lorsqu’elle revient, à l’orée de la guerre de 14, elle n’a plus rien d’une jeune première : c’est une femme déjà mûre, au nez un peu fort et au caractère trempé. De nouveaux personnages l’attendent, et son amie la plus chère, Colette, l’aidera à les trouver. Comme en témoigne leur correspondance publiée en 1959, une intimité d’un demi-siècle unira les deux femmes. En 1925, elles sont toutes deux à l’affiche de «Chéri» et Marguerite se taille un beau succès dans le rôle de la mère abusive, Madame Peloux. L'heure des compositions comiques est arrivée…

Vedette de cinéma à 60 ans…

Dans les années 20, Henri Diamant‑BergerHenri Diamant-Berger a sollicité la comédienne à six reprises : partenaire de Maurice ChevalierMaurice Chevalier dans deux comédies, Anne d’Autriche vieillissante dans «Vingt ans après» (1922), Moreno n’est guère convaincue par ses prestations cinématographiques. En 1929, elle apparaît en Dame Léonarde dans «Le capitaine Fracasse» d’Alberto Cavalcanti.

Le parlant va donner un coup d’accélérateur spectaculaire à sa filmographie : engagée par les studios Paramount de Joinville, elle tourne une trentaine de films en quatre ans, dont beaucoup de courts métrages et de scénarios à court d’idées. A l’instar de Colette, beaucoup regrettent le temps où elle servait les grands auteurs mais le public la plébiscite : à soixante ans, la muse des symbolistes est devenue une vedette populaire.

Sur une carrière de plus de 80 films, il ne faut pas être trop regardant : Louis Mercanton, René Guissart ou André Chotin apparaissent plus souvent que Siodmak ou Pabst - encore faut-il noter que «Le sexe faible» (1933) et «Jeunes filles en détresse» (1939) n’appartiennent pas vraiment à la meilleure veine de ces deux grands cinéastes. N’importe, qu’elle joue «Ces dames aux chapeaux verts» (1936) ou «Ma tante dictateur» (1939), son art de la composition, son autorité, son humour, "le relief saisissant qu’elle donne aux moindres silhouettes" sont salués par les critiques de l’époque. Pour les producteurs de «Tout va très bien, Madame la Marquise» (1936), une chanson de Ray Ventura et le visage de Moreno en gros plan sur l’affiche forment la recette du succès !

Le goût des compositions…

Marguerite Moreno«Jim la houlette» (1935)

En 1933, Raymond Bernard prépare «Les misérables» et offre enfin à Moreno un très grand rôle : mégère terrorisant la petite Cosette ou éclatant d’un rire diabolique à l’idée de se venger de Jean Valjean, hirsute et vulgaire à souhait, elle est extraordinaire ; avec Charles Dullin, ils composent les meilleurs Thénardier de l’histoire du cinéma.

Dans toutes ses apparitions, le goût du jeu, des déguisements et des accents s’imposera, qu’elle débite avec l’accent anglais les alexandrins de Sacha Guitry dans «Le mot de Cambronne» (1936) ou retrouve ses racines espagnoles dans «Ils étaient neuf célibataires» (1939) ou «Le camion blanc» (1942), mais elle sera tout aussi bien américaine dans «La chaleur du sein» (1938), comtesse ou générale russes dans «La dame de pique» (1937) et «L’idiot» (1945), sans parler d’une Junon de music-hall dans «Les dieux s’amusent» (1935) !

Marcel Pagnol, qui l’admire, lui réserve le rôle décisif de la mamèche dans «Regain» (1937) : vieille paysanne venue du Piémont, elle se sacrifie pour faire revivre le village d’Aubignane. Elle semble apprécier tout spécialement les gitanes et cartomanciennes, et ce dès «Madame Salamandre, voyante», court métrage de 1932. Auprès de Viviane Romance, elle a sa place dans «Carmen» (1943), un an après avoir incarné la reine des gitans dans «Le camion blanc» : toute de noir vêtue, elle accompagne la momie de son époux sur les routes de France, un sourire énigmatique aux lèvres. François Périer qui la rencontre sur ce tournage est très impressionné, "plus encore que par Jouvet", par cette comédienne de 70 ans, "… acide avec les femmes, autoritaire avec les hommes".

Femme d’esprit, son humour ravageur pouvait s’exercer aussi à ses dépens. A un cinéaste qui lui lance : "Fais attention, Moreno, tu es jolie !", elle aurait répondu : "Excuse-moi, vieux, j’étais distraite !". Moreno ne se formalise pas des répliques désobligeantes sur son physique, comme lorsque Fernandel, dans «Barnabé» (1938), s’écrie en l’apercevant : "Oh, le vieux tableau !". Dès «Le sexe faible» (1933), le ton était donné : comtesse Polacki, amatrice de chair fraîche, elle prétend avoir tout au plus 38 ans, alors qu’elle en a 62 ! Avec une certaine perfidie, Jacqueline DelubacJacqueline Delubac souligne que ce rôle n’est pas vraiment une composition : après la mort de Jean Daragon, Moreno sera fréquemment entourée de jeunes hommes, au point qu’en 1946 une rumeur annonce son prochain mariage avec un légionnaire de quarante ans son cadet.

Marguerite et Sacha : "Je t'aime…. Moi non plus !"

Le 14 août 1907, Moreno est témoin de mariage de son amie Charlotte LysèsCharlotte Lysès, la première Madame Guitry. Elle sera l’intime du couple…tant qu’il durera ! En 1918, à l’arrivée d’Yvonne PrintempsYvonne Printemps, Marguerite n’est plus la bienvenue. La brouille durera près de vingt ans, jusqu’aux débuts de l’ère Delubac.

En 1936, la réconciliation est scellée au Théâtre de la Madeleine lors de la création du «Mot de Cambronne», enregistré dans la foulée pour l’écran. La même année, dans «Le roman d’un tricheur», Moreno hérite d’un rôle d’aventurière et de la seule scène dialoguée d’un film entièrement commenté en voix off. On l’aperçoit dans le prologue de «Faisons un rêve» (1936) et dans «Les perles de la couronne» (1937) pour le double rôle de Catherine de Médicis (Moreno version mégère historique) et de l’impératrice Eugénie vieillissante (Moreno version tendre). Pour sa dernière apparition dans l’univers de Guitry, dans «Donne-moi tes yeux» (1943), elle sera la douce grand-mère de Geneviève Guitry, nouvelle épouse du Maître.

Après guerre, la fâcherie sera définitive, Guitry tenant rigueur à Marguerite du peu de soutien manifesté lors de ses ennuis à la Libération. N’oublions pas pour autant sa meilleure prestation sous sa direction, dans «Ils étaient neuf célibataires» (1939) : sud-américaine originaire de la "Republica de Los Pajaritos" (sic !), elle épouse avec enthousiasme, pour devenir française, l’extravagant Athanase (Max DearlyCharlotte Lysès) qui ne se remettra pas d’avoir pour gendres deux agents de police !

Le meilleur pour la fin…

Marguerite Moreno"La source bleue", aujourd'hui

A 70 ans, Marguerite Moreno pourrait légitiment mettre fin à une prestigieuse carrière d’un demi-siècle, d’autant que son arthrose la fait souffrir et qu’elle possède un havre de paix idéal à Touzac, dans le Lot, "La source bleue". La propriété, où elle aime recevoir ses amis, est gérée par son cher neveu, Pierre Bouyou, devenu acteur à ses côtés, sous le nom de Pierre Moreno, dans une quinzaine de films.

Elle ne le sait pas encore mais ses meilleurs rôles au théâtre et au cinéma l’attendent… En 1943, «Douce» de Claude Autant-Lara nous la présente en comtesse de Bonafé, dame patronnesse méprisante et grand-mère de l’héroïne (Odette Joyeux). Deux scènes sont dans toutes les mémoires : la visite aux pauvres, à qui elle "… souhaite la patience et la résignation" et la scène finale où elle maudit Madeleine RobinsonMadeleine Robinson et Roger PigautRoger Pigaut pendant que retentit ironiquement un chant de Noël.

En 1946, tante à héritage de l’excellent film de Christian-Jaque, «Un revenant», elle se réjouit que Louis Jouvet jette le trouble dans sa "… famille de cloportes". La scène où les deux monstres sacrés se rencontrent est d’autant plus forte que Jouvet ne peut en placer une, et sourit, subjugué par la verve de son amie. Il faut dire qu’ils viennent de créer ensemble au Théâtre de l’Athénée l’ultime pièce de Jean Giraudoux, écrite tout spécialement pour elle : extraordinairement maquillée et costumée, Moreno connaît un triomphe dans «La folle de Chaillot». La pièce sera représentée plus de 300 fois en 1946.

Au cinéma, on la reverra en concierge de l’au-delà dans «Les jeux sont faits» (1947) avant que la mort ne lui fasse signe à Touzac, le 14 juillet 1948. "Hantez sans frapper !" s’écriait-elle à l’adresse d’un fantôme dans «La route enchantée» (1938) : près d’un demi-siècle après sa disparition, Moreno hantait encore les planches sous les traits de Rosy VarteRosy Varte dans «La source bleue» de Pierre Laville (1995), hommage rendu à l’amitié de deux femmes d’exception, Colette et Moreno.

Documents…

Sources : «La vie de Marguerite Moreno» par Raymond Chirat, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine. Par ailleurs, nore collaboratrice à consacré une notule à l'actrice dans sa 51ème planche, "Autumn leaves".

Les jeux sont faits…

Citation :

"Quand vous verrez la Moreno en faire des tonnes, avec son face-à-main, son bibi impossible, ses mots grasseyants qui font mouche, jouez-vous de cette grossière impression et rendez hommage à l’une des femmes les plus intelligentes de son temps, qui ne se fit accepter qu’en se faisant affreuse."

Antoine Perraud
Jean-Paul Briant (mai 2013)
Ed.7.2.1 : 26-11-2015