Estella BLAIN (1930 / 1982)

… Casque de jais ou casque d'or

Estella Blain

Les années cinquante furent propices à l'apparition de toute une génération de jeunes actrices appelées, après les douloureux événements de la guerre et les règlements de compte qui s'ensuivirent, à renouveler l'atmosphère du cinéma français.

A terme, il ne pouvait y avoir une place pour chacune. Furent-elles les meilleures, celles qui émergèrent de ce ravalement artistiques ? Furent-elles les plus conformes aux aspirations d'un public qui, encore peu nourri de ce breuvage télévisuel qui nous occupe l'intellect, avait besoin de choses simples et divertissantes ? C'est à chacun de trouver sa réponse.

Mais les plus sensibles qui ne purent survivre à l'évanescence de leurs rêves, professionnels ou personnels, furent aussi les plus fragiles. Estella Blain fut l'une d'entre elles, dont il nous plait de raviver le souvenir…

Christian Grenier

Micheline Estellat…

Estella BlainEn vedette et à la une des journaux

Micheline Estellat est née à Paris, le 30 mars 1930, dans une famille modeste. D'origine basque, elle grandit dans le quartier parisien de Montmartre, tout près des studios Francoeur. On lui connaît un frère et deux soeurs, dont l'une, Jacqueline Estellat, deviendra conférencière.

De l'article que nous publions conjointement à cette page, nous savons qu'elle poursuivit ses études jusqu'au brevet. Mais son attention est davantage attirée par les allées et venues des artistes qui franchissent les portes des studios Pathé de la rue Francoeur, où se tournèrent tant de films, comme «Romance de Paris» ou «Les portes de la nuit» en cette noire époque de l'Occupation.

Après quelques mois d'études de l'art dramatique chez René SimonRené Simon, nous retrouvons Micheline chez Gabrielle FontanGabrielle Fontan, actrice venue sur le tard au cinéma et qui dispense - souvent gracieusement - son enseignement à de jeunes et futurs comédiens (Serge Reggiani, Roger Pigaut, Rosy Varte,…). Elle débute sur les planches au Théâtre du Grand Guignol dans «L'énigme de la chauve-souris» (1953), en compagnie d'un jeune comédien appelé à se faire un nom, Michel PiccoliMichel Piccoli.

Engagée par Jean-Louis Barrault, qui dirige alors le Théâtre Marigny avec sa compagne Madeleine Renaud, elle est retenue pour la pièce de l'auteur italien Ugo Betti, «Irène innocente», menée par Yves DeniaudYves Deniaud.

Remarquée par le réalisateur Hervé Bromberger, la jeune fille apparaît pour la première fois au cinéma en 1953 dans «Les fruits sauvages», un sombre drame familial narrant l'errance d'une jeune fille ayant tué son père pour protéger sa soeur. Son manque d'expérience ne rebute pas le réalisateur qui lui confie le rôle titre. Elle s'y montre brune, et nous mettons en doute l'affirmation de sa blondeur naturelle qu'elle annonce par ailleurs. Fraichement mariée au jeune acteur Gérard BlainGérard Blain, c'est sous la combinaison de leurs deux patronymes qu'elle figure sur les affiches : oubliée Micheline Estellat, voici venue d'Estella Blain !

Estella Blain…

Estella BlainEstella Blain

Des débuts si prometteurs laissent envisager un avenir intéressant. Pourtant, les choses tardent à se concrétiser, et les compositions suivantes d'Estella Blain ne dépassent guère le statut du second rôle. Dans «Escalier de service» de Carlo Rim (1954), elle n'apparaît que dans le fil rouge de cette histoire à 6 degrés, campant l'une des amies du photographe Léo, incarné par Jean-Marc Thibault. Dans «Tant qu'il y aura des femmes» d'Edmond Gréville (1955), elle se contente de recevoir les confidences d'Evelyne Ker, déjà sa partenaire pour «Les fruits sauvages». Enfin, elle est une des «Collégiennes» d'André Hunebelle, élève aigrie et peut-être amoureuse de l'une de ses camarades. Ces trois apparitions nous montrent notre vedette en herbe toujours coiffée d'une sombre chevelure…

Au milieu des années cinquante règne en maîtresse la belle Martine CarolMartine Carol, que ne va pas tarder à détrôner la toute jeunette Brigitte BardotBrigitte Bardot. A cette époque, nul doute, les hommes préfèrent les blondes. Ces demoiselles retiennent la leçon : il faut mettre de l'or dans ses cheveux.

Et plus personne ne devait revoir Estella Blain sous son casque de jais…

Casque d'or…

En 1957, Hervé Bromberger vient donner le second coup de pouce à une carrière cinématographique qui aurait pu s'enliser. Il offre à Estella le premier rôle féminin de «La bonne tisane» (1957), celui d'une infirmière débutante en butte au harcèlement de son patron, le Dr.Augereau, virilement incarné par Raymond Pellegrin. De nos jours, l'affaire se serait terminée devant un tribunal, empêchant l'heureux dénouement sur lequel le film s'achève.

Commence alors une période rose pour l'actrice qui, pendant quelques années, installe son nom au sommet des affiches et se montre dans les soirées parisiennes. Lorsque «Le fauve est lâché» (1958), c'est elle qui rattrape Lino Ventura, un agent secret rangé des parapluies bulgares auquel le colonel (Alfred Adam) demande de se mouiller à nouveau.

Si dans «Les dragueurs» de Jean-Pierre Mocky (1959), elle n'est que l'une des proies offertes à l'appétit de Jacques Charrier, elle retrouve rapidement les premiers rôles : dans «Colère froide» (1960) où, épouse adultère, elle est victime d'une machination ; dans «L'ennemi dans l'ombre» (1960), où elle assiste Roger HaninRoger Hanin, un autre agent secret français qui a remisé pour quelque temps le costume de gorille que lui avait refilé Lino Ventura (on est en famille !). Des premiers rôles certes, mais sans grande consistance, il faut bien le dire, et dans des oeuvres de consommation courante…

Une carrière européenne…

Estella BlainEstella Blain chanteuse…

Estella Blain est-elle déçue par les perspectives offertes dans l'Hexagone ? Est-elle victime d'un commencement d'oubli de la part de ses compatriotes producteurs ? Ne correspond-elle pas aux exigences de la Nouvelle Vague qui prend les rênes de notre cinéma ?

Au début des années soixante, l'actrice tourne ses regards au-delà des frontières. Auto-stoppeuse éclatante de blondeur (ferais-je une fixation ?) dans «L'auberge du Cheval Blanc», (1960), elle arpente - en tout bien tout honneur - les routes germaniques pour se faire embarquer en… hélicoptère ! Costumée et emplumée à la mode transalpine pour «Les pirates de la côte» (1960), elle tourne la tête du capitaine Monterey, pourtant incarné par un Lex Barker qui en a vu d'autres. Plus étonnantes sont ses incursions dans l'univers loufoque de Totò dont elle campe la fille («Totòtruffa», 1962) et le monde fantastico-érotique de Jess Franco qui en fait un appât aussi efficace que démoniaque («Miss Muerte/Dans les griffes du maniaque», 1966).

Estella Blain reviendra chez nous pour quelques seconds rôles. Nous retiendrons ses apparitions dans le troisième opus des aventures de l'héroïne d'Anne et Serge Golon, «Angélique et le Roy» (1966) et en tant que victime consentante de Jean-Louis Trintignant, l'ambitieux et amoral «Mouton enragé» (1973), sa dernière contribution au septième art.

Théâtre, télévision et art lyrique…

Il est vraisemblable que la belle actrice ait trouvé de plus grandes satisfactions dans d'autres modes d'expression. L'on sait l'importance pour elle de sa carrière théâtrale, dominée par la création de «La mamma» d'André Roussin (1957) et la mise en scène que Fernand LedouxFernand Ledoux fit du «Hamlet» de Shakespeare (1960, Festival d'Alsace). Sa participation, en compagnie de Carole Chauvet et Marika Green, à «La cantate à trois voix» créée par Paul Claudel (1912) et donnée en l'abbatiale Saint Ouen de Rouen dans le cadre du festival "L'Année des abbayes normandes" (1979) mérite un petit détour par le site de L'Institut National de L'Audiovisuel.

Mais c'est surtout vers la chanson qu'elle va désormais se tourner. Auteur et compositeur, elle enregistre plusieurs microsillons. Sa chanson «Solitude» (1965) rencontre un succès encourageant. A ce titre, elle se produit fréquemment à la télévision en cette fin des années soixante, et participe même au Palmarès des chansons (1967), en première partie de l'émission consacrée à Sheila. Mais déjà, la tristesse, la désillusion et la peur de l'abandon entrent dans son univers : «Il ne faut pas que l'amour meure», «Hurlevent», «Je n'aime que toi»

"Face à face avec ma douleur…"

Estella BlainEstella Blain

En 1953, Estella Blain unit son avenir à celui de Gérard Blain, qui n'est pas encore l'acteur mis en selle par Julien Duvivier («Voici le temps des assassins» 1956) et que Claude Chabrol fera surfer sur la Nouvelle Vague («Le beau Serge», «Les cousins»). Mais peu à peu, leurs carrières respectives les éloignent l'un de l'autre et le couple finit par divorcer (1957).

L'actrice contracte un deuxième mariage avec Michel Bonjean (frère de la comédienne Geneviève PageGeneviève Page) auquel elle donne un enfant, Michel (1959). Nouvel échec sentimental. En 1971, sur le plateau de «Les nus», un film turc d'Ahmet Salih Sencer, elle rencontre le jeune acteur Demir Karahan (né Demir Gorgun, en 1944), objet d'une nouvelle et courte passion (certains parlent de mariage…).

Réalisant peut-être quelle ne serait pas la première (cf. notre article), Estella Blain se consacre désormais à son fils Michel. Elle écrit pour lui le scénario d'une série télévisée en 13 épisodes, «Un enfant nommé Michel» (1972), interprétée par l'intéressé. Sans rancune ni aigreur, comme l'on passe le flambeau de sa source de vie, elle consacrera ses dernières années à lui permettre de réaliser son rêve : devenir à son tour comédien. Et c'est sur un rôle de mère qu'elle s'envolera, celle de «L'oiseau bleu» diffusé à la télévision le soir de Noël 1981.

Le reste ne peut être correctement exprimé que par ceux qui la connaissaient bien

Car plus personne ne devait revoir Estella Blain sous son casque d'or.

Documents…

Sources : Cette page a été composée à la demande de Corinne Mesarotti, secrétaire de Michel Estellat-Blain, comédien et metteur en scène. Pour le reste, «Dictionnaire des comédiens français disparus» d'Yvan Foucart, Wikipédia, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Signalons également la page composée par Marlène Pilaete dans la pièce 63 de sa galerie La Collectionneuse.

Tant qu'il y aura des femmes…

Citation :

Estella Blain : "Je ne pourrais vivre sans jouer" (source Ciné-Revue, janvier 1982)

Estella Blain
Christian Grenier (avril 2012)
Un soir sur la plage…

Le 1er janvier 1982 au matin, elle est retrouvée morte derrière le dernier domicile qu'elle occupait avec son compagnon d'alors, à Port-Vendres, dans les Pyrénées orientales.

Elle n'était pas de son temps, elle n'était ni calculatrice ni efficace, mais une artiste avant tout, vivante, spirituelle, sensible et belle. Jusqu'au bout elle a existé.

Elle s'est faite toute seule, cette petite poète des rues qui a réussit à vivre de ce métier. Ce métier qui la rendait si heureuse, et qui un jour a laissé sur le côté du chemin une de ses passionnées qui ne se comprenait que dans la peau des autres.

Elle aimait la vie, elle a juste dépéri de n'avoir pas pu faire son métier.

Pour terminer, comment mieux comprendre Estella qu'à travers cette anecdote :

A Ville d'Avray en face de la chambre de son appartement, il y avait un grand et bel arbre et tous les matins en se réveillant elle allait le voir. Un jour, il a été coupé et elle en a été malade pendant 15 jours sans pouvoir sortir de sa chambre. On avait coupé son arbre qui était peut-être son dernier ami.

Juliette Blain-Estellat (source Wikipedia)…

"Solitude" (1965)
Solitude…
Solitude…

J'ai entendu dire souvent
Je suis ton ami de tout vent
Lorsque l'orage a éclaté,
J'ai été comme foudroyée
Pourtant d'avant j'avais frappé
A la porte de mes aînés,
A la porte de mes amis
A la porte de l'ennemi

Je n'aime plus la solitude
Celle qui m'a glacé le coeur
Face à face avec ma douleur
Je n'ai trouvé que solitude

Solitude…
Solitude…
Aujourd'hui encore je m'en vais
Sans savoir qui est bon, mauvais
Pourtant mon coeur reste glacé
De ma mémoire sont effacés
Tous les visages d'autrefois
Et je n'ai plus besoin d'un toit
Pour abriter mes ennemis
Pour abriter d'anciens amis

Je n'aime plus la solitude
Celle qui m'a glacé le coeur
Face à face avec ma douleur
Je n'ai trouvé que solitude…

Solitude…
Solitude…

Solitude…
Solitude…

Paroles et musique d'Estella Blain…

Ed.7.2.1 : 26-11-2015