Estella BLAIN (1930 / 1982)

… Casque de jais ou casque d'or

Estella Blain

Les années cinquante furent propices à l'apparition de toute une génération de jeunes actrices appelées, après les douloureux événements de la guerre et les règlements de compte qui s'ensuivirent, à renouveler l'atmosphère du cinéma français.

A terme, il ne pouvait y avoir une place pour chacune. Furent-elles les meilleures, celles qui émergèrent de ce ravalement artistiques ? Furent-elles les plus conformes aux aspirations d'un public qui, encore peu nourri de ce breuvage télévisuel qui nous occupe l'intellect, avait besoin de choses simples et divertissantes ? C'est à chacun de trouver sa réponse.

Mais les plus sensibles qui ne purent survivre à l'évanescence de leurs rêves, professionnels ou personnels, furent aussi les plus fragiles. Estella Blain fut l'une d'entre elles, dont il nous plait de raviver le souvenir…

Christian Grenier

Interview de Paule Marguy, parue dans le N° 649" de la revue "Mon Film, le 7-1-1959

Elle était à l'heure, ce qui est rare chez les jeunes comédiennes. Elle m'attendait sagement ; j'avais pu l'observer : elle est belle, incontestablement, sans cette allure quasi insolente affichée parfois par certaines débutantes a bien parties ».

Estella Blain, nouvelle jeune première…

Estella BlainEstella Blain

- J'ai toujours voulu faire du cinéma. Toute petite…

Je l'interromps pour noter quelques détails…
- Taille ?
- Un mètre soixante-deux.
- Tour de taille ?
- Cinquante-deux.
- Poids ?
- Cinquante kilos.
- Cheveux ?
- Blond naturel.
- Yeux ?

Je me suis inclinée sur son clair visage, au-dessus du beau regard sensible. Estella Blain s'écrie…
- Bleus, madame. Ne confondez pas, ils sont bleus, bien bleus… Et je suis née à Paris.
- Vos parents vous ont-ils précédée dans la profession ?
- Non…
- Famille nombreuse ?
- J'ai un frère et deux soeurs, dont l'une, Jacqueline Estella, fait des conférences sur les arts.
- Vous-même, avez-vous poussé vos études ?
- Jusqu'au brevet.
- Vous avez pris des cours de comédie ?
- Oui, chez René Simon, pendant trois mois seulement, et j'ai travaillé avec Gabrielle Fontan.
- Vous avez gardé ce nom de Blain; cependant, vous n'êtes plus la femme de Gérard ?
- Nous étions fiancés lorsque j'ai joué ma première pièce, «L'énigme de la chauve-souris», sous la direction de Georges Vitaly. Lorsque j'ai été engagée, tout le monde se faisait du souci : je suis tellement sensible au trac…
- Comment réagissez-vous contre l'état de paralysie provoqué par le trac ?
- Le chef-machiniste plante sur mon passage, de la coulisse à la scène, trois petits clous que je touche avant d'affronter le public.

Et, riant franchement, la jolie Estella me pose la question suivante…
- Vous devez me trouver bien superstitieuse ?
- La superstition est de règle, au théâtre… Votre premier film ?
- «Les fruits sauvages». J'avais dix-huit ans, quand on m'a confié le rôle. J'ai fait des essais qui furent concluants. On m'avait obligée à me teindre en brune, ce qui fait que des spectateurs s'imaginent à tort que je suis décolorée.
- Ensuite ?
- Engagée par Jean-Louis Barrault, j'ai interprété «Irène innocente», de Ugo Betti, avec Yves Deniaud. J'ai joué «Urbain Grandier», au théâtre de l'OEuvre. Il y a déjà deux ans.

Je la laisse se détendre quelques instants… Elle reprend…
- J'ai tourné ensuite dans «Escalier de service» un second rôle ; puis dans «Tant qu'il y aura des femmes», également un second rôle. J'ai joué «La Mayrasna», d'André Roussin, avec Elvire Popesco.
- Tout cela me semble très encourageant…
- J'ai tourné plus récemment «La bonne tisane», «Le dernier quart d'heure», où je tiens le principal rôle féminin et enfin, «Des femmes disparaissent», sous la direction d'Édouard Molinaro, avec Robert Hossein, Magali Noël, Philippe Clay.
- Quels projets ?
- Beaucoup, mais je ne puis rien dire parce que…
- Je comprends. Je n'ai pas trois petits clous à vous offrir !

Laissez-moi rêver…

Pourquoi avez-vous divorcé ? demandai-je, non sans quelque hésitation…
- De cela aussi, il y a déjà deux ans… Pourquoi ? Parce que Gérard et moi nous ne sommes pas faits pour être à la fois acteurs et époux.

- Vous remarierez-vous ?
- C'est probable. Mais il n'en est pas question pour le moment.
- Êtes-vous mondaine ?
- Pas du tout. Je sors le moins possible, précise-t-elle. Les gens que je fréquente sont tous du métier ou des journalistes.
- C'est gentil… Sportive ?
- Non. J'aime seulement conduire ma voiture. Vite…
- Vous habitez Paris ?
- Que je vais quitter pour habiter une ferme à Montfort-l'Amaury. J'ai choisi mes meubles, gothiques, sauf pour la chambre, qui sera Directoire. La ferme est entourée d'un jardin que je pourrai agrandir en achetant du terrain, par la suite.
- Musicienne ?
- Par goût, oui. J'aime la peinture… J'ai une passion pour Van Gogh.
- Votre poète préféré ?
- Verlaine ; pour sa fluidité, pour son rythme : "…de la musique avant toute chose".
- Montez-vous à cheval ?
- Oui, mais seulement en Camargue.
- Pourquoi ?
- Parce qu'alors je monte à la paysanne, sans souci du costume.
- Skieuse ?
- J'ai essayé… Ça ne m'a pas réussi.
- Je pressens que vous aimez la nature pour elle-même ?
- C'est exact ; non pas comme un décor à des activités spectaculaires, mais pour jouir d'elle en méditant, profondément. Je pars toujours sans savoir où je vais aller. Les routes me mènent et j'aboutis le plus souvent selon mon voeu intérieur. Une fois au repos, dans un beau site, je songe à ma vie de comédienne : je veux devenir l'une des premières, ou alors, renoncer.
- Vous êtes sur le bon chemin !
- Je préfère le cinéma au théâtre parce qu'au cinéma, à travers chaque personnage, je demeure dans ma vérité particulière. Je ferai cependant du théâtre pour être une actrice complète, avoir mon métier bien en main.

- Quelles sont vos couleurs préférées ?
- C'est simple : le blanc, le rouge, le bleu.

Elle regagne sa voiture, et j'entends encore sa voix douce, mais ferme : "Je serai la première ou je renoncerai…"

On ne peut pas lui donner tort.

Paule Marguy
Ed.7.2.1 : 26-11-2015