Michel AUCLAIR (1922 / 1988)

… "comédien de traverse"

Michel Auclair

A l'écran tout au moins, rarement un sourire aura éclairé son visage.

Campant tout autant des personnages tourmenteurs que tourmentés, Michel Auclair ne donna que rarement dans la fantaisie. Pour une «Fête à Henriette», combien de «Maudits» ou de «Fanatiques»

Il mena sa carrière à l'écart des concessions de mode, méritant, comme ces chemins trop rarement empruntés, le qualificatif prometteur de "comédien de traverse".

Et puisqu'aujourd'hui Donatienne nous raconte sa trop courte histoire, «Justice est faite»

Christian Grenier

Vladimir, Pierre ou Michel…

Michel AuclairMichel Auclair

C’est à Coblence, en Allemagne que naît le 14 septembre 1922 Vladimir Vujovic. Son père, Voja, d’origine yougoslave, est un avocat. Quant à sa maman, Charlotte Caspar, elle est française et mène une carrière de biologiste.

Vladimir suit ses parents qui s’installent dans la région parisienne où se déroule son enfance. Après l’école primaire, il est inscrit comme pensionnaire au collège d’Annel à côté de Compiègne. Il y rencontre des cadets qu’il retrouvera par la suite : Jean-Claude Villeminot (que l’on connaîtra sous le nom de Jean-Claude PascalJean-Claude Pascal et qu’il aidera dans ses débuts de comédiens) et Michel PiccoliMichel Piccoli. A ce moment-là, il adopte le prénom français de Pierre, qui lui permet de s’intégrer plus facilement. Dans ce collège, il participera à un spectacle scolaire dans une adaptation du livre de la jungle : ce sera sa première émotion théâtrale.

Mais les études ne tentent guère notre jeune homme qui se sent irrésistiblement attiré par le théâtre. Son oncle (côté maternel) n’est-il pas Jean MarchatJean Marchat, co-directeur avec Marcel Herrand du Théâtre des Mathurins ? Maman Charlotte sait l’encourager dans cette voie.

"Passe par le Conservatoire" lui conseille “Tonton Théâtre”. Ce qu’il fait, mais il a du mal à en respecter le règlement et se fait rapidement renvoyer sans avoir eu le temps de décrocher le moindre prix. Qu’à cela ne tienne, il réussit à se produire au Théâtre de l'Oeuvre où Jean‑Louis BarraultJean­Louis Barrault parraine avec bienveillance ses débuts. C’est ainsi qu’il va aborder des auteurs aussi différents que Paul Claudel, Alfred de Musset ou Jean Cocteau; dans de petits rôles, certes, mais l'essentiel n'est-il pas d'être sur la scène ?

Pour se faire connaître du public, s’inspirant de la pièce éponyme de Charles Vildrac, il choisit comme nom de scène Michel Auclair…

Son oncle…

Michel AuclairMichel Auclair à la une…

Jean Marchat récupère bientôt son neveu et l’intègre, pendant ces années de guerre, dans sa troupe du Théâtre des Mathurins dont la reine n’est autre que la troublante et passionnée Maria CasarèsMaria Casarès : "Michel Auclair, bourru, joufflu, informe encore, bien que bourré de talent et de charme, nous l’appelions dans ce temps-là “Bébé Cadum” (Maria Casarès, «Résidente privilégiée»). Notons qu’il circule dans presque toutes les biographies le concernant une mauvaise information : Michel Auclair n’a jamais été co-directeur du théâtre des Mathurins à la place de son oncle ! Il n’avait que 25 ans et apprenait son métier tout simplement. Il est par contre exact qu’il y jouera un rôle dans la pièce de Jean‑Pierre AumontJean­Pierre Aumont, «L'empereur de Chine» (1947).

Le Théâtre des Mathurins sera une excellente école pour notre jeune acteur et c’est sans doute grâce à cette expérience où il aura côtoyé de grands acteurs qu’il accèdera à un jeu de scène intelligent ; il aura appris à affirmer sa présence sur scène, à placer sa voix, une belle voix grave, chaude, sensuelle ; il remportera un joli succès personnel dans la pièce «Le bal du lieutenant Heltn». Le théâtre restera toujours important pour lui et plus tard, dans les années 60, il n’hésitera pas à rejoindre Roger Planchon pour se produire au Théâtre des Célestins de Lyon, notamment dans «Tartuffe» (1964)ou encore au festival d’Avignon («Richard III», 1966).

Le “bébé” de Maria Casares perd peu à peu ses joues de poupon et devient un homme séduisant, dont le regard mélancolique lui donne une gravité dans des rôles difficiles, ingrats ou mystérieux dont il se tire de manière sobre et réservée.

On l’imagine aisément, le cinéma ne pouvait que faire appel à lui. C’est en tout premier lieu le court métrage «Premier prix de conservatoire» qui, même s’il n’en a jamais reçu, lui permet de donner la réplique à la toute ravissante Dany RobinDany Robin, un petit emploi pour le jeune homme de 21 ans qu’il est alors.

En 1945, la guerre se termine pour tout le monde et commence pour lui une carrière dont il ne sait pas encore qu’elle couvrira les 45 dernières années de sa vie…

Un héros troublant et désenchanté…

Michel AuclairMichel Auclair

«La belle et la bête» de Jean Cocteau est le premier film pour lequel on lui offre un véritable rôle de second plan, celui de Ludovic. Il donne la réplique à Jean MaraisJean Marais dont il est le frère rival dans le cœur de la belle Josette Day.

Les premiers rôles arrivent très vite. Il devient ainsi le héros séduisant et désenchanté de l’après-guerre, à l'instar de Jean ServaisJean Servais et Maurice RonetMaurice Ronet. Il prêtera son visage mélancolique, un peu boudeur, attachant et douloureux à la fois à des héros dévoyés, faibles, névrosés et hésitants.

En 1949, Clouzot lui confie le premier rôle masculin de Des Grieux dans son «Manon», l’histoire de l’abbé Prévost replacée en période de guerre, d’occupation et de marché noir.

Le personnage qu’il incarne avec talent dans «Les maudits», un homosexuel criminel, est tout aussi négatif. Le public, qui pourrait avoir envie de sortir définitivement des années noires, plébiscite ce dandy distingué et lointain. Georges Lampin l’emploie dans «Eternel conflit» (1947) où, gigolo et tueur, il rencontre Annabella, et dans «Le paradis des pilotes perdus» (1949) en compagnie de Henri VidalHenri Vidal et Daniel GélinDaniel Gélin.

Il aborde les années 50 avec «L’invité du mardi» (1950) où il se montre un assassin en puissance. «Justice est faite» en 1950 grâce à André Cayatte où il incarne pourtant un héros positif qui n'a de cesse de sauver celle qu’il aime. En 1952, dans «La fête à Henriette», Julien Duvivier nous le présente en charmant voyou.

Le cinéma transalpin ne dédaigne pas faire appel à lui. Goffredo Alessandrini en fait l'une de ses «Chemise rouges» garibaldiennes (1952) parmi tant d'autres; il a la curieuse opportunité de tenir dans ses bras deux «Filles du régiment» (1953), la piquante Antonella LualdiAntonella Lualdi dans la version italienne et la plus sage Hannelore SchrothHannelore Schroth dans la version allemande; il n'hésite pas à se mouiller pour rencontrer Elsa MartinelliElsa Martinelli, «La fille de la rizière» (1956), qui méritait le déplacement; plus conséquemment, il exhale de toute la puissance de son verbe «Le souffle de la liberté» (1955) par la bouche d'un André Chénier romancé à souhait.

Des premiers aux seconds rôles…

En 1956, au faîte de sa gloire, il fait une apparition surprenante dans «Drôle de Frimousse» dans un personnage tranchant avec la légèreté de la comédie musicale où Fred AstaireFred Astaire et Audrey Hepburn vivent une gentillette romance.

«Les fanatiques» d'Alex Joffé (1957), avec un Pierre Fresnay peu crédible en révolutionnaire sud-américain, ne nous a pas entièrement convaincus. Moins connu mais davantage intéressant, «Les amants de demain» (1958) montre notre héros en émouvant meurtrier amoureux, tout en retenue devant une Edith Piaf très convaincante et toujours bouleversante lorsqu'elle se met à chanter. Nous terminerons la décennie avec «Maigret et l’affaire Saint-Fiacre» où on le retrouve face à Jean Gabin qui le soupçonnera un moment d’être l’assassin vénal de sa mère.

Au début des 'sixties', Michel Auclair fait une courte apparition «Le voyage du père» où il joue le gigolo sincèrement amoureux de l’invisible Marie-Thérèse, fille des bouleversants FernandelFred Astaire et Lilli PalmerLilli Palmer.

Il décroche encore quelques rôles dignes d’intérêt comme dans «L’éducation sentimentale» d'Alexandre Astruc. Mais il ne prend pas le train de la Nouvelle Vague et sa carrière va stagner, se limitant à des rôles de second plan dans des films de bonne facture : «Sous le signe du taureau» (1968), «Le chacal» (1972), une superproduction franco_britannique), «7 morts sur ordonnance» de Jacques Rouffio (1975). Dans «Le coup de sirocco» d’Alexandre Arcady (1979), il campe à nouveau un financier sans scrupule qui veut récupérer la prime d'installation du pied-noir Roger Hanin. Le jeune Patrick Bruel, encore assez gauche, l’en dissuadera.

Dans les années 70, l’amitié que lui témoignera Alain Delon s’exprimera dans trois films : avant «Trois hommes à abattre» (1980, tout est dans le titre), et «Pour la peau d’un flic» (1981, bis repetita), il aura pu, dans«Le toubib» (1979) tenir un rôle enfin humain, celui d’un médecin-chef de l’armée se lançant dans de grandes réflexions philosophiques lassantes sur la guerre, mais capable de soutenir moralement son ami chirurgien.

Plus intéressante est sa prestation dans le thriller politique de Henri Verneuil, «Mille milliards de dollars» (1981), davantage amusante son intervention en empereur romain anachronique dans le film de Jean Yanne, «Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ» (1982).

Sa dernière apparition sur le grand écran sera posthume puisque «Torquemada» avec Francisco Rabal, ne sortira qu’après son décès.

Un homme discret…

Michel AuclairMichel Auclair

A partir de 1960, Michel Auclair se montrera à la télévision à de nombreuses reprises (les séries «Bel ami», «Nestor Burma», «Christophe Colomb», «Les amours de la belle époque», «Les 5 dernières minutes», etc).

Sur le plan de la vie privée, au début des années 50, il vécut une idylle très médiatisée avec l’actrice Barbara Laage, sa partenaire dans «Zoé» (1953) que l'on reconduisit à ses côtés dans «Quai des blondes» (1953).

Michel était père de David, un fils que lui avait donné son épouse Dominique Homo. Alors qu’il se trouvait en vacances en famille dans le Var, une hémorragie cérébrale l’emporte bien trop tôt (il n’avait que 66 ans), le 7 janvier 1988. Ses cendres reposent au cimetière de Saint-Paul en Forêt.

Eloigné des honneurs, discret, d’une grande exigence, Michel Auclair n’a jamais cédé à la tentation des films alimentaires, privilégiant la qualité dans chacun de ses rôles. C’est tout à son honneur.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Michel Auclair…

Citation :

"Mes défauts ? Je vous l'ai dit, mon instabilité. Je ne suis pas inconstant, mais presque. Je suis sentimental, mais mon indécision me joue des tours.

De plus, et pardonnez-moi, je suis assez discret. Devrais-je dire secret ? Oui !"

(en réponse à un interview pour la revue "Jeunesse et Cinéma")

Michel Auclair
Donatienne (octobre 2013)
Ed.7.2.1 : 28-11-2015