Michel AUCLAIR (1922 / 1988)

Article de Paule Marguy, paru dans le N° 209 de la revue "Mon film" (23-8-1950)

Michel Auclair a Greta Grabo pour idole…

Michel AuclairMichel Auclair

- Mon père était Yougoslave et ma mère Française. Je suis né là-bas, mais j'ai beaucoup voyagé. Ma mère est une femme merveilleuse qui ne m'a jamais contrarié quand j'ai exprimé le désir de faire du théâtre.

- Elle-même travaille, sans doute ?

- Oui. Elle est biologiste et chef du Service de laboratoire du textile artificiel.

- Vous avez des frères et des soeurs ?

- Je suis fils unique… Quand elle a connu ma volonté de réussir au théâtre, elle m'a aidé sans relâche. Sans elle, j'aurais été découragé, peut-être, par de graves difficultés.

- Elle ne désirait pas faire autre chose de vous qu'un acteur ?

- Elle et moi, nous me destinions à la médecine…, dit en riant Michel Auclair. J'ai suivi une route bien différente, moins utile, mais où je suis plus sincère, puisque je l'ai choisie.

- Quel âge avez-vous ?

- Vingt-sept ans... Je venais de faire un séjour à La Baule quand j'ai compris que ma vocation s'était cristallisée, à mon insu, et que je n'y échapperai pas.

- Quelqu'un d'autre que votre mère vous a-t-il aidé ?

- J'ai fait mes débuts grâce à mon camarade Pierre Franck. Puis je suis entré au Conservatoire, en 1941.

- Avez-vous suivi une ligne de chance ?

- J'ai été sûrement accroché par la ligne, car, en 1942, je suis entré au théâtre des Mathurins, où j'ai joué aux côtés de Maria Casarès pendant deux ans.

- Et le cinéma ?

- J'ai fait la connaissance de Jacqueline Audry, metteur en scène, et j'ai tourné pour la première fois dans "Les malheurs de Sophie".

- Et de fil en aiguille…

- J'ai été présenté à Jean Cocteau. J'ai raté un film avec lui et, en manière de consolation, il m'a donné un rôle dans "La belle et la bête"

Ce qui donne confiance à un débutant, c'est d'avoir participé à une oeuvre impressionnante. Il semble que l'on est déjà classé.

- Et cela est. On ne se souvient guère des oeuvres médiocres.

- Puis j'ai tourné dans "Les maudits", "Eternel conflit" et dans "Manon", qui m'a mis en lumière. Après cela, je suis parti en Suède, pour tourner "Singoalla" avec Viveca Lindfors, sous la direction de Christian-Jaque. Il y a eu encore "L'Invité du mardi", "Justice est faite" et "Pas de pitié pour les femmes".

Les réalités

- N'êtes-vous pas demeuré troublé par l'ambiance passionnée de "Manon" ? Vous auriez pu vous éprendre de Cécile Aubry…

- Oh ! Certes, elle est charmante, mais elle n'est pas mon type de femme.

- Et quel est le genre qui vous attire ?

- Les natures et les visages tourmentés. Mon idéal parfait, c'est Greta Garbo. Elle a une “présence” tellement extraordinaire, elle apporte tant de choses à elle seule que l'on n'a plus besoin de regarder ailleurs quand on l'a vue. Je l'adore, car elle est incomparable !

- Elle est unique, mais n'en trouvez-vous pas d'autres qui pourraient vous plaire ?

- Dorothy MacGuire, par exemple, ou Katharine Hepburn… Mais j'ai été amoureux de Greta Garbo.

- Vous devez faire des ravages parmi les jeunes filles ?

- "Manon" m'a valu beaucoup de lettres.

- Cela prouve que la jeunesse, sous ses apparences frondeuses, n'attend que d'être convertie par l'amour.

- La jeunesse a été tellement marquée par la guerre que de jeunes acteurs ont pu exprimer des sentiments que l'on n'aurait confiés qu'à des acteurs de quarante ans, autrefois.

- Avec tout cela, je ne vous vois pas amoureux pour de bon ?

- J'ai bien le temps de me marier. J'y arriverai, car je désire avoir des enfants.

- Mais vous n'êtes pas tellement emballé !

- Vous souhaitez que je vous raconte des tas de choses ! s'écrie Michel Auclair ; mais comprenez bien que tout mon temps se passe au travail.

- Je le crois…

- Quand on joue et tourne en même temps, c'est horriblement fatigant ! Que peut-on faire d'autre dès que l'on a terminé, d'après vous ?

- Se reposer.

- Vous y êtes. Je ne perds jamais l'occasion d'aller me remettre de mes fatigues dans un coin où l'air est plus pur qu'à Paris.

- A la mer ?

- Non. Je préfère la montagne, et surtout l'hiver. D'ailleurs, je suis un skieur enragé.

- Seulement sportif ?

- Je pianote et je joue de l'harmonica.

- Une gentille concession faite à la musique…

- S'il me restait davantage de loisirs, je verrais ma mère plus souvent. Bien que nous habitions ensemble, nous sommes séparés par notre métier, dont nous sommes prisonniers !

- C'est, je pense, pour cette raison que, souvent, les ménages d'acteurs ne peuvent pas durer…

Michel Auclair ne répond pas.

- J'ai une histoire à vous raconter, si vous la voulez, reprend le jeune acteur.

- Envoyez, répondis-je.

- Si les femmes qui s'éprennent de nous à travers nos films avaient un peu de dignité, elles mettraient plus de formes dans leurs manières de nous poursuivre. Un jour, une jeune personne me téléphone en me demandant un rendez-vous au nom d'une amie. je lui accorde l'entretien demandé. Dans un bar où je l'attendais avec des amis, elle me remet une lettre. C'était une déclaration éperdue… J'en ai ri, et l'amie qui était sans doute l'auteur de la lettre , est repartie très vexée. je m'en croyais débarrassé, mais pas du tout ! Chaque jour, elle se pendit à mon téléphone et revint chez moi déposer encore un mot, pour me souhaiter mon anniversaire. Excédé, je lui répondis : "Ne vous fatiguez plus; vous vous êtes trompée de mois". Ce qui fait que, bientôt, elle se présenta au bar où je vais le plus souvent et déposa un citron avec ces mots : "On vous a oublié en décernant le dernier prix !".

Et le jeune homme semble en vouloir à l'écervelée.

- C'est la rançon de votre succès. Ça vous arrivera encore, dis-je en guise de consolation.

Mais cette perspective ne semble nullement sourire à Michel Auclair…

Paule Marguy
Ed.8.1.2 : 22-3-2017