Fernand CHARPIN (1887 / 1944)

… un gentilhomme provençal

Fernand Charpin

Rond mais ne manquant pas d’élégance, une figure avenante et sympathique, une petite moustache séduisante, une expression parfois coquine et aussi émouvante, des rôles généreux et pleins de bon sens, un ton parfois solennel pour dire de grandes vérités où il retrouve sa formation de tragédien, voilà le portrait d’un des acteurs les plus populaires de l’entre deux guerres.

Vous aurez certainement reconnu Fernand Charpin

Donatienne

Un enfant de Venelles…

Fernand CharpinFernand Charpin

Fernand Marius Charpin naît le 1er juin 1887 à Marseille. Fils de gendarme, il grandit à Venelles, un tout petit village de 450 habitants, constitué en grande partie de maisons de campagne appartenant à des Marseillais (ref.Annie Milesi Manette). On lui connait un frère, Paul.

Très vite attiré par le métier de comédien, Fernand “monte” à Paris où il intègre le conservatoire dans la classe de Firmin Gémier. Il en sortira "en bon rang", au prix d’énormes sacrifices consentis par ses parents. Au fond de lui, il se sent tragédien, même si on lui confie des rôles de comédie. Il en éprouvera longtemps une certaine nostalgie. Membre de la troupe de l’Odéon dont il est l’un des principaux interprètes, il joue notamment dans «Cyrano» au théâtre de la Porte Saint-Martin.

Il côtoie des camarades de scène qui deviendront de grands noms : Pierre BertinPierre Bertin, Jean DebucourtJean Debucourt, Aimé ClariondAimé Clariond, Louis SeignerLouis Seigner et un drôle de loustic que l’on appellera PasqualiAlfred Pasquali.

Il fait également la connaissance d’un jeune homme tout mince, Robert VattierRobert Vattier, qui l’accompagnera, avec Pierre FresnayPierre Fresnay et Fernand LedouxFernand Ledoux, pour une tournée en Angleterre dans des représentations de la pièce «Si je voulais…». Toute la troupe loge dans un palace de Manchester. Un jour Charpin et Robert Vattier, se perdent dans la ville; le second racontera : "Entendre et voir Charpin parler anglais était un spectacle digne de Medrano . Il parlait l’anglais en français mais avec l’accent anglais. Cela donnait à peu près ceci : Pâdone vôlez vô daïre à moâ le chamaïne diou theâtre ? et comme l’autre ne comprenait rien, Charpin mimait sa question à la provençale !".

Fernand, Jules, Marcel, Marius, César, Fanny, Panisse…

Fernand CharpinFernand Charpin, Panisse

Marcel PagnolMarcel Pagnol avait écrit une pièce, «Marius», dont le personnage principal était initialement Panisse. Notre futur académicien en avait d’ailleurs déjà choisi l'interprète, un certain RaimuRaimu. Pour César, rôle de second plan, on cherchait une autre “rondeur”. Raimu conseille à l'auteur : "Tu devrais aller à l’Odéon voir un nommé Charpin. Il joue une pièce de Roger Ferdinand qui s’intitule Chotard et Compagnie". Pendant que Pagnol partait à la recherche de son deuxième rôle, Raimu bouleversait les choses à sa manière : davantage que celui de Panisse, c’était le rôle de César qui l’attirait. Il aura finalement le dernier mot, obligeant l’écrivain à redistribuer les répliques.

Assistant au spectacle après s'être rangé à l'inversion des rôles suggérée par Raimu, Pagnol est emballé : il a trouvé son deuxième interprète. Le directeur de l'Odéon, Paul Abram, ménage une rencontre. "Je suis d’abord un tragédien. Ne me jugez pas sur ce Chotard, un épicier provençal, qui ne me permet pas d’utiliser tous mes moyens". Marcel insiste et lui laisse le manuscrit de la pièce.

Fernand, sous contrat à l’Odéon, tombe sous le charme du personnage et des dialogues. Il réussit à obtenir le feu vert de la direction du théâtre pour rejoindre la troupe concurrente. Celui que toute “la bande à Pagnol” nommera Charpin – Fernand c’était FernandelFernandel ! – sera un inoubliable Panisse, humain, généreux et très présent face à l’imposant Jules.

En scène, Charpin a le plaisir de retrouver Pierre Fresnay,et son ami Robert Vattier (que Fernand a présenté à Marcel) : "Plus âgé que moi, Charpin était mon grand ami. Il me prêtait de l’argent dont j’étais toujours démuni. Il n’avait pas eu d’enfant, et il me considérait un peu comme son fils" (Robert Vattier). Le soir de la première, après la représentation, quelqu’un dit à Charpin : "Vous avez le plus beau rôle !", et l’acteur de répondre "Oui mais ce n’est pas moi qui ai le plus grand talent !".

Rappelons, pour en terminer avec la trilogie marseillaise sur les planches, que «César» fut d'abord un scénario de film avant de devenir une pièce en 1946, deux ans après la mort de Charpin, Henri AriusHenri Arius reprenant le rôle de Panisse.

Lorsque Marcel Pagnol décide de porter son oeuvre à l'écran, c'est tout naturellement Charpin qui réendosse le costume de Panisse, le maître voilier qui épousera Fanny, donnant ainsi un nom à Césariot. Seul personnage à disparaître avant la fin de la série, il se fend au préalable une confession publique mémorable sur le thème de l'acte sexuel : "Oui ! je l’ai fait ce péché , mais ce qui est plus grave c’est que je l’ai fait avec plaisir !".

Ami de Pagnol et de Raimu…

Entre Charpin et Pagnol se construira une amitié sans faille. Leur culture littéraire et théâtrale les rapprochait beaucoup et l’écrivain saura donner à son interprète des répliques fameuses qui feront mouche avant de devenir éternelles. Charpin s’intéressait aux arts; il sera l’ami du peintre Jean Lombard qu'il cotoîera souvent à Valcros, du côté d’Aix-en-Provence, pendant ces années 30.

Jules et Fernand auront énormément d’estime réciproque. Le second restera le seul que Raimu, très impressionné par le parcours classique de son partenaire, ne tutoiera jamais. Raimu connaissait le rêve secret de Charpin, faire un jour partie de l’illustre troupe de la Comédie Française, et fera tout son possible pour aider à sa concrétisation. "Le regard de Charpin s’éclairait d’un éclat singulier. On sentait que son entrée dans la grande maison, aurait été, pour lui, mieux qu’une apothéose" (Paul Ollivier). Raimu serait peut-être parvenu à ses fins mais la grande faucheuse devait emporter son cher Panisse trop tôt !

… et les autres

Fernand CharpinFernand Charpin

Charpin ne limitera pas son parcours cinématographique au seul personnage de Panisse. Apparu assez tard sur la grande toile, il mettra rapidement les bouchées doubles ! Il apparaît régulièrement dans le petit monde de l'instituteur d'Aubagne : «Le gendre de monsieur Poirier» (1933) où il campe Verdelet ; «Le schpountz» (1937) pour un de ses plus beaux rôles en oncle épicier de Fernandel ("Pôvre ! pôvre ! pôvre couillon !"); «La femme du boulanger» (1938) où incarne le coquin Marquis de Venelles, "paillard en exercice", un patronyme en forme de clin d'oeil envers son village natal; enfin, il forme avec Line Noro le couple parental de Jacques Mazel, l'officier séducteur de la «La fille du puisatier» (1940).

Au délà de cette collaboration fructueuse, après avoir repris pour Jean Renoir son personnage de «Chotard et Cie» (1933), ce méridional de naissance connaîtra le vrai plaisir de jouer les œuvres d’Alphonse Daudet, «Sapho» de Léonce Perret (1934), «Tartarin de Tarascon» de Raymond Bernard (1934), «Le petit Chose» de Maurice Cloche (1938) et «L’Arlésienne» de Marc Allégret (1942).

Même s’il ne chantait pas, Charpin aimait participer à des films musicaux ou des opérettes : souvenons nous de l’hôtelier-maire de «Arènes joyeuses» (1935), du marchand de savon de «Au soleil de Marseille» (1937), du truculent colonel de «Ignace» (1937), du directeur de collège de «Tourbillon de Paris» (1939).

Armé d'une solide formation de comédien , il s'en portera bien à l'écran pour reprendre des pièces de Labiche comme «Ma tante dictateur» (1939), «Un chapeau de paille d’Italie» (1940) ou encore «Les deux timides» (1941). Plus sérieux aura été son rôle de Basile dans «Le barbier de Séville» (1933).

A l’aise dans tous les emplois, on l’aura trouvé aubergiste («Moune et son notaire» en 1932, «La nuit merveilleuse» en 1940), hôtelier («Les beaux jours» en 1935, «La dame de Vittel» en 1936, «Le grand élan» en 1939), épicier («Le schpountz» et «Chotard et cie», déjà cités) ou concierge («Paprika» en 1933). Il aura su tenir allègrement tous les échelons militaires : capitaine dans «Les deux combinards» (1937) et «Le train de 8h47» (1934), commandant dans «Trois de la Marine» (1934), gendarme dans «La belle équipe» (1936), brigadier dans «Le club des aristocrates» (1937) et «Signé illisible» (1942), commissaire dans «Un soir à Marseille»; face à Maigret en personne, il finira même juge d’instruction dans «Les caves du Majestic» (1944).

Mais le public aimera le retrouver dans des rôles très humains, en père de famille dans «Les anges noirs» (1937) d’après le roman de François Mauriac, dans «Le cœur ébloui» (1938) où il aide son fils (José NogueroJosé Noguero) à assumer ses émois amoureux avant de partir à la guerre, dans «Le révolté» (1938) et dans «Après l’orage» (1941) pour lesquels il incarne à chaque fois le père d’un René Dary rebelle, «L’ange que j’ai vendu» (1938) où sa fille n'est autre que Paulette Dubost, ou bien encore dans le mélodramatique «Voile bleu» (1942) aux côtés de Gaby Morlay.

Dans «Pépé le Moko» (1937), son rôle en contre-emploi de traître qui dénonce Jean Gabin à la police algéroise n’aura pas déstabilisé son public, son talent étant universellement reconnu.

Monsieur Charpin…

Fernand CharpinAdieu, Fernand…

De l’avis de tous, Fernand Charpin était d’un commerce facile. Doté d’un caractère exquis, plein d’infinies prévenances, il ne comptait que des amis aussi bien dans les milieux du théâtre que dans la vie courante.

Epoux depuis 1913 de la comédienne Gabrielle DoulcetGabrielle Doulcet auprès de laquelle il menait une existence tranquille, il n'en aimait pas moins la belle vie, la bonne chère. Sachant parfaitement s’organiser, il était connu pour avoir une cave bien approvisionnée ! On ne pouvait l’inviter sans qu’il n’apporte dans un petit cabas, son champagne et ses vins.

Par ailleurs, il s’intéressait aux courses de chevaux et était un familier des hippodromes et les grands jockeys de l’époque faisaient partie de ses fréquentations. Il s’arrangeait régulièrement pour assister au grand meeting de Deauville. Mais fidèle à lui-même, il ne pariait que de modestes sommes. (Paul Ollivier) –

Adieu à Panisse…

Nous sommes à l'automne 1944 et Paris vient tout juste d'être libéré. Toutefois, les temps sont encore durs et la guerre continue. Marcel Pagnol et Jacqueline BouvierJacqueline Bouvier sont sur le point de se marier. Un coup de téléphone bien triste de la fidèle servante en pleurs les bouleverse : elle leur apprend la mort subite et prématurée de leur cher ami Charpin. Il n’avait que 57 ans. Il habitait un 7ème étage, rue Emile-Allez, non loin du Boulevard Gouvion Saint-Cyr, à Paris. Les restrictions prolongées, nécessitant l'arrêt de l’ascenseur, lui imposèrent pour rentrer chez lui des efforts qui se révélèrent fatals à son coeur de cardiaque. Comme dans la trilogie, il fut l’un des premiers de la bande à partir, après le jeune Robert Bassac (1940).

Tous ses partenaires seront là pour l'ultime adieu : MaupiMarcel Maupi, Edouard DelmontEdouard Delmont, Vattier, Raimu (qui aura fait apposer une plaque sur sa tombe en gage d’amitié éternelle), sans oublier le couple Pagnol. Avec son humour malicieux, Marcel aura fait remarquer que ce brave Fernand aura eu moins eu l'avantage de recevoir tous ses amis pour l’accompagner à sa dernière demeure. Les Journées Charpin ont eu lieu sur la commune en 1993. A cette occasion, un portrait en marbre qui orne la Voûte Chabaud a été sculpté par Debacker, tandis que le Cellier des Quatre Tours a créé une cuvée au nom de l’artiste (ref.Annie Milesi Manette, site de la municipalité de Venelles).

Fernand Charpin repose pour toujours au cimetière des Batignolles. Il fait partie de ces comédiens à jamais irremplaçables dans l'univers de notre cinéma national et gardera une place ineffaçable dans la mémoire de tout ceux qui ont visionné au moins une fois un volet de la fameuse trilogie. Non, nul ne pourra jamais nous faire oublier ce brave Honoré Panisse, maître voilier sur le port de Marseille, face au canal.

Documents…

Sources : «Fernand Charpin, un second rôle (ouvrage collectif), «Les souvenirs de Monsieur Brun», de Robert Vattier, «Raimu ou l’épopée de César» de Paul Ollivier, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Fernand Charpin…

Citation :

Citation : "Je suis d'abord un tragédien, mais cela m'amuse de prouver qu'il m'est possible de faire rire le public tout comme un autre" (Fernand Charpin, s'adressant à Marcel Pagnol)

Fernand Charpin
Donatienne (avril 2014)
Ed.7.2.1 : 28-11-2015