Jacques FRANCOIS (1920 / 2003)

… fils de personne

Jacques François

Rien ne prédisposait Jacques François, fils de la grande bourgeoisie parisienne, à devenir comédien.

Brinqueballé entre des parents qui ne s'aimaient pas et ne tardèrent pas à se séparer, il entre en théâtre comme d'autres au couvent, pour échapper à la tristesse d'un avenir assuré, mais non choisi.

Il se définissait avant tout comme un homme de théâtre, cinéma et télévision n'ayant pour lui, à de rares exceptions près, que des vertus nourricières. Pourtant, dans la deuxième partie de sa carrière d'acteur, il a su imposer au travers d'une trentaine de films un personnage récurrent à la distinction un peu “pincée”.

Et c'est toujours avec un grand plaisir qu'on le voit apparaître quelques minutes, gesticulant et maugréant, au coin d'une scène hilarante qu'il accélère en un rythme apoplectique…

Auteur

Il n'était pas une fois…

Jacques FrançoisMers El Kébir, où Jacques François
subit le bombardement britannique

"J'ai très tôt espéré être un bâtard de l'Assistance publique, voire de la S.P.A., et voilà que je nétais qu'un petit garçon de l'avenue Président-Wilson…". Ainsi débute l'autobiographie de Jacques François, «Rappels», publiée en 1992. Tout est dit : il n'est pas aimé par ses parents et le leur rendra bien ! Il eut même une soeur, Micheline, enfant atteinte d'une maladie incurable et dont, trop tôt séparé, il ne garda point le souvenir.

Né le 16 mai 1920 à Paris, ce garçonnet, qui aurait dû connaître une enfance choyée, se retrouve rapidement à l'école des Jésuites sans avoir connu la moindre joie familiale. Il a cinq ans lorsque sa mère, une jeune femme américaine, abandonne le domicile conjugal. Confié à la garde de celui que l'état-civil persiste à reconnaître comme son père (un avocat), il grandit entre une nurse anglaise et un domestique.

Adolescent, il est mis en pension au collège de Fribourg (Suisse). Il passe régulièrement ses vacances (solitaires) entre sa mère et le second époux de celle-ci, André Bergeret, chirurgien de familles princières. Ce dernier lui fait pénétrer le milieu de la jet set et cotoyer l'aristocratie européenne : Marie Bonaparte, Sophie de Grèce, Michel de Roumanie, etc.

Baccalauréat en poche, il entame des études de philosophie au lycée Jeanson de Sailly, dans la même classe que l'écrivain Jean Dutourd.

La seconde guerre mondiale…

En 1939, moins par patriotisme que pour obtenir son émancipation, il s'engage dans la marine. Il fait ses classes sur le navire école "Océan" avant de servir sur le torpilleur "Le Corsaire". "Oublié", à Saint-Tropez, c'est à bord du torpilleur "La Palme" qu'il participe aux combats de Mers El kébir. Bombardé avec ses camarades sur un navire désarmé par la Royal Navy, il garde de cet épisode une incompréhension - pour ne pas dire davantage - définitive du comportement de ceux à qui on va souvent le comparer : les Anglais !

Comédien…

Jacques FrançoisJacques François

Ayant assisté à une projection d' «Entrée des artistes» (1938), Jacques François, peu enclin à suivre la voie paternelle, envisage plus sérieusement de faire du théâtre. Répondant à l'annonce d'une affiche, il se présente devant Raymond RouleauRaymond Rouleau qui l'admet dans sa classe. Dès lors, il abandonne ses fugitives études de droit et se sépare de ses connaissances bourgeoises pour entretenir des amitiés avec Jacques Dufilho, Mouloudji, Serge Reggiani et, plus tard, Michel Auclair.

Quatre mois plus tard, chanceux, il est retenu par Sacha Guitry pour une courte apparition de clôture dans un spectacle donné en l'honneur d'André Antoine.

Passant à l'école de René Simon, il se croit fugitivement amoureux de Marie-Louise Moureur avant qu'elle ne devienne Martine CarolMartine Carol. Il obtient, entre Pierre Fresnay et Yvonne Printemps, un court rôle dans la seule pièce écrite par Henri-Georges Clouzot, «Comédie en trois actes».

Reçu second à l'examen d'entrée au Conservatoire derrière Gérard Philippe, il n'y reste qu'un trimestre, renvoyé pour avoir manqué d'égard envers Denis d'Inès, son professeur. On le retrouve alors chez Marcel Herrand et Jean Marchat dans la troupe du théâtre des Mathurins. Reçu par Jean Cocteau, il fait la connaissance du gratin culturel parisien de l'Occupation : Colette, Mireille, Serge Lifar, Pablo Picasso… Ses apparitions sur scène s'étoffent.

Le théâtre… des opérations !

Etranger aux événements qui l'entourent, il est rattrapé par la réalité lorsque les Services du Travail Obligatoire le menacent. Aidé par une sommité médicale du moment, il se fait hospitaliser pendant quelques semaines. La libération le surprend en pleine "convalescence".

Lassé de la futilité de son existence, il s'engage dans l'armée américaine comme officier de correspondace avec des populations libérées. Dans ces circonstances, le hasard des affectations lui fera croiser le maréchal Goering, le président Paul Reynaud, Edouard Daladier, les généraux Gamelin et Weygand… ainsi que la soeur du général De Gaulle !

Plus tragiquement, il est du premier régiment à découvrir les horreurs du camp d'extermination de Dachau…

Hollywood !

Jacques François«The Barkleys of Broadway» (1949)

Revenu de l'enfer, Jacques François renoue avec ses relations professionnelles. Grâce à Sylvia Monfort, l'épouse de l'auteur Maurice Clavel, il décroche le premier rôle pour la création de «Les incendiaires» (1946), une pièce autour de la Résistance. Un article élogieux de Jean Anouilh dans "Le Figaro" précède trois centaines de représentations ! Une tournée au Portugal avec Jean Marchat lui fournit l'occasion d'une amourette avec Amalia RodriguesAmalia Rodrigues.

Soudain se produit, pour un acteur aussi jeune et aussi peu connu, l'inespéré : remarqué par un talent scout de Universal, il décroche un engagement pour sept ans à Hollywood (1947) !

Sur place, notre jeune premier déchante vite. Gagnant l'amitié de ses compatriotes expatriés (Charles Boyer, Jean-Pierre Aumont…), se prêtant au jeu d'une fausse liaison avec Hedy LamarrHedy Lamarr, il n'en demeure pas moins inactif pendant 9 mois, découvrant en fin de compte qu'on la "vendu" à la MGM ! Certes, il s'agit de s'insérer entre les acrobaties aériennes de Fred Astaire et Ginger Rogers («The Barkleys of Broadway», 1949). Mais, retombé dans un oubli rétribué dès la fin du tournage, il finit par convaincre Arthur Freed de le libérer de ses obligations contractuelles.

Une carrière française…

Dès son retour à Paris, contre toute attente, les propositions affluent. «Patto con diavolo» (1949), tourné en Italie avec Isa Miranda, lui offre l'occasion d'échanger son premier baiser de cinéma. Mais la diva se montre si goulue qu'elle en avale l'une de ses (fausses) dents !

Après avoir partagé la vedette avec Pierre Brasseur dans «Maître après Dieu» (Louis Daquin, 1950), il a l'opportunité d'être retenu par Jacques Becker pour compléter le duo formé par «Edouard et Caroline» (1950). Parallèlement, sur les scènes parisiennes, il enchaîne des succès qui, de son propre aveu finissent par lui monter à la tête, donnant à celle-ci une dimension propre à lui attirer l'antipathie de ses partenaires.

Sur le plateau de «Le père de mademoiselle» (1953) naît sa profonde admiration pour Arletty, tandis qu'André Hunebelle le retient pour incarner Aramis dans une énième mouture des «Trois mousquetaires» (1953). Distribué par René Clair dans «Les grandes manoeuvres», il s'entraîne à l'escrime pendant plusieurs semaines, face à Gérard Philippe, pour un duel qui ne sera jamais tourné ! A cette époque, il accepte de se produire sur scène dans «La Reine de Césarée», une pièce écrite par Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour intelligence avec l'ennemi. Mais les plaies ne se sont pas refermées : dès la première réplique, les acteurs sont hués par une salle organisée et la représentation finit par être annulée.

Il faudra attendre 15 ans pour revoir le nom de Jacques François au générique d'un film…

Rappels…

Jacques FrançoisJacques François

Si Jean-Claude Brialy tira parmi les premiers («Eglantine» en 1971), ce fut surtout Jean YanneJean Yanne qui rappela Jacques François aux bons souvenirs des cinéphiles. Nul n'a oublié le directeur de Radio-Plus qui conservait la tête de ses collaborateurs déchus sur les étagères d'une armoire de collectionneur («Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil», 1972) !

Dès lors, chacune des apparitions de cet élégant comédien nous vaudra quelques minutes de franche rigolade. Toujours élégant, parfois snob, fréquemment britannique ou "britannisé" à son corps défendant, il nous revient dans toute une série de personnages semblant descendre de la même famille caractérielle. Ceux que Jean Yanne, si éloigné de son univers, imagine pour lui - «Moi y'en a vouloir des sous» (1973), «Les Chinois à Paris» (1974), «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette» (1978) - ne sont pas des moindres.

Le septième art ne l'ignore plus et chacune de ses apparitions constitue un moment savoureux. Citons «Je suis timide, mais je me soigne» (1978), «Le Père Noël est une ordure» (1982), «La vie dissolue de Gérard Floque» (1986), «L'opération corned beef» (1990), «Mon homme» (1995), «Le roi danse» (2000), etc.

Un homme de théâtre…

Jacques FrançoisJacques François

N'allez pas croire que Jacques François vécu, entre-temps, quinze années aux frais de la Caisse d'Allocations des Chômeurs du Spectacle ! En fait, l'homme ne connut jamais les affres du téléphone silencieux, le théâtre lui offrant ses plus grandes joies. S'il eut le désagrément de constater l'insuccès de l'unique pièce écrite de sa main, «Monsieur de France» (1955), la liste est longue de celles qui lui firent atteindre au nirvana.

Après une tournée américaine avec «Britannicus» (1956?), sous la direction de Raymond Gérôme, il retrouve Madeleine Delavaivre, jeune et belle actrice rencontrée en 1949 sur les planches de «Dominique et Dominique». Partenaires du « Misanthrope» dans une tournée mondiale, Alceste et Célimène, se riant de Molière, ne se quitteront plus.

Rentré à Paris, notre acteur partage Martine Sarcey en «Amant complaisant», une pièce de Graham Greene donnée à la Comédie des Champs Elysées. «Un mois à la campagne» de Tourgueniev lui vaut d'en passer plusieurs, au théâtre de l'Atelier puis en tournée, en compagnie de Delphine Seyrig (1963). Nous ne citerons pas les 7 pièces pour lesquelles Jean Anouilh fit appel à lui, mais son plus grand souvenir de cette époque demeure sans nul doute «Le cheval évanoui» de Françoise Sagan, montée par Jacques Charon au théâtre du Gymnase que dirige Marie Bell (1966).

Parallèlement à la reprise de ses activités cinématographiques, il remplace Jean Poiret dans son inépuisable succès, «Le canard à l'orange» (1973).

Il reçoit comme un honneur de participer à la création française de «L'habilleur» de Ronald Harewood, dans une mise en scène de Stephan Meldegg (1980), même si le succès n'est pas totalement au rendez-vous. A la demande de la famille du défunt Jean Anouilh, il est de la reprise, plus près de nous, de «La foire d'empoigne», avec le couple Jean Desailly et Simone Valère. Enfin, en 1991 (tournée Karsenty) et 1992 (Théâtre des Bouffes Parisiens), il connaît la joie de donner la réplique à Danielle Darrieux dans «George et Margaret».

Tranches de vie…

Jacques FrançoisJacques François (1999)

A l'évocation de sa riche carrière, ajoutons quelques traits permettant de mieux dessiner le personnage Jacques François.

En 1957, il se fait remarquer en effectuant, en compagnie de Gaby Sylvia, un spectaculaire numéro de trapèze volant lors du Gala de l'Union des Artistes.

Peu satisfait des ses prestations télévisées («Pause-Café», etc), il avoue avoir beaucoup aimé s'être adonné à «Un jeu d'enfer» avec Martine Sarcey dans l'incarnation du couple Benjamin Constant / Juliette Récamier (1970).

Le 10 mars 1966, il demande en mariage celle qui partage sa vie depuis plusieurs années et l'accompagnera jusqu'à la mort, l'émouvante Madeleine Delavaivre. Le couple aura un enfant, Cyril, auquel son papa donnera toute cette affection qui lui a fait si cruellement défaut.

Il n'aime pas que l'on s'étende trop longtemps sur la soirée du 12 avril 1973 lorsque, au volant de son véhicule, il ne put éviter une terrible collision à la suite de laquelle Madeleine perdit un oeil et le désir de poursuivre son métier de comédienne. Auparavant, il connut l'horreur de découvrir le cadavre de sa mère qui, l'attendant à son domicile, lui aura offert une mort théâtrale.

Enfin, il ne nous le dit pas, mais rappelons que Jacques François est Officier de la Légion d'honneur et Officier des Arts et Lettres.

Baisser de rideau…

Jacques François nous a quittés le 25 novembre 2003, onze ans après avoir écrit son autobiographie, «Rappels». Plus que jamais, nous avons voulu écrire cette page au présent pour lui dire à quel point il le demeure encore dans nos mémoires.

Documents…

Sources : «Rappels», autobiographie de Jacques François, aux éditions Ramsay, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Le cinéma, je l'ai dit cent fois, n'est pas mon vrai métier." (Jacques François, «Rappels», 1992)

Christian Grenier (août 2010)
Ed.7.2.1 : j-m-2015